Freud, les Juifs … et moi

   Là, au delà du porche presque inchangé, là où se dissimulait, à droite, au premier étage, l’antre obscur du Père, m’accueille aujourd’hui, au fond de la cour, passée la statue du capitaine Dreyfus, un portrait de Sigmund Freud.

  « Je venais ici le dimanche matin, avant le film de Walt Disney au Normandie. Ou le samedi. Ou le jeudi. A pied depuis le square du Temple (où nous habitions), cela prenait dix minutes. La secrétaire s’appelait Madame Rajs, cela se prononçait comme le riz en anglais. A-t-elle survécu ? S’est-elle envolée en fumée ? Tout au fond du labyrinthe se tenait le torero brillantiné aux passes de tango [1]», je veux dire le Père.

 « Au fond, là, tout au fond, on ne passait pas, on se heurtait à des camions, à des charrois, à des chevaux peut-être, OCP disaient les enseignes sur fond noir [2], potions, onguents, cataplasmes, révulsifs, inhalations, drogues de tout poil, de toute senteur, qui s’en allaient inonder les pharmacies, les drogueries, les herboristeries, à tous les horizons catarrheux de la ville. »

 Le Musée d’Art et d’histoire du judaïsme, qui a effacé les traces – nos traces – en tentant de les faire revivre, propose ici une très belle exposition sur Freud, du regard à l’écoute.

 Freud a délogé les fantômes de toute la famille, Léon et Rachel – le grand-père et la grand-mère- , Raymond – le Père -, Ginette, André, Jacqueline – l’oncle et les tantes -, qui ont vécu là – toilettes sur le palier, un seul robinet d’eau courante –jusqu’à l’orée des années vingt, lorsque l’Armée française, en sa haute bienveillance, eut l’idée d’envoyer Raymond d’abord à Bar-le-Duc, puis en Rhénanie (haut les cœurs ! nous allons contraindre ces sales Boches à nous payer leurs dettes de guerre !).

 Et puis, au retour de cette parenthèse patriotique, non plus l’appartement familial, mais les bureaux de Léon et fils, vente à  crédit par correspondance aux fonctionnaires.

Voici donc qu’un autre Père – un Père de substitution, un Père adultérin, un Père fantasme – prend la place de l’autre, le faux, le biologique, le mari de la Mère.

Sigmund détrône Raymond.

J‘accepte cette transmutation, cette filiation magique. Je la subis,  je la proclame.

 Non que le premier, le « biologique », me laisse enfin en paix.

 Le nom du Père  (et du grand-père), sur le mur de la très étroite courette que l’on découvre à travers une vitre, au fil de l’escalier, s’affiche en lettres noires sur des panneaux blancs, Raymond Friedmann, horloger, Léon Friedmann, horloger, – de quel droit, Christian Boltanski, ressuscites-tu les morts ? Au nom de quels principes réconcilies-tu ces deux-là qui se haïssaient, qui ne s’étaient jamais plus adressé la parole depuis la mort de Rachel ?

Le mur Boltanski

Et, du reste, Léon est aujourd’hui le seul à manquer à l’appel : ils sont tous réunis désormais en trente-et-unième division, sixième ligne, dans le carré juif de Bagneux.

Tous sauf Léon, qui s’était remarié, – chez nous, on ne pardonne pas ces trahisons, on croit, laissez-moi rire ! aux couples éternellement fidèles.

Rendons visite à ce nouveau Père, si bienvenu.

 Dès le vestibule, un texte tiré de la préface à l’édition hébraïque de Totem et tabou me remplit d’aise (au moins dans sa première moitié, la naissance de l’Etat d’Israël rendant caduques les réflexions de 1933 sur « les idéaux nationalistes » ...). Freud s’y décrit comme un homme « qui ne comprend pas la langue sacrée, qui est totalement détaché de la religion de ses pères – comme de n’importe quelle autre religion – (…), qui ressent sa nature comme juive et ne voudrait pas en  changer. »

Même si la suite de l’exposition dément en partie ces affirmations péremptoires … S’il ne comprend pas la langue sacrée, pourquoi est-ce en hébreu que son père lui dédicace la Bible de son enfance ? S’il est « totalement détaché » du judaïsme, pourquoi conserve-t-il dans son bureau deux coupes de kiddouch, une lampe de Hanoukah et une eau-forte de Rembrandt, Les Juifs à la synagogue ?

Rembrandt, Les Juifs à la synagogue

Et ce scientifique épris de rigueur a-t-il jamais défini ce qu’il appelle une « nature juive » ?   Que reste-t-il en lui qui le rattache encore au judaïsme ? « Beaucoup d’obscures forces émotionnelles, d’autant plus puissantes qu’on peut moins les exprimer par des mots », répond-il – dans un message à la loge viennoise du B’nai B’rith, cité par Yerushalmi.

Dans une lettre de 1936, citée par Peter Gay dans son livre Un Juif sans dieu[3],il évoque « un je ne sais quoi miraculeux, jusqu’ici resté inaccessible à toute analyse, qui est le propre du Juif. »

Peut-être pourrais-je adhérer à cette définition énigmatique.

Je pousse pourtant les hauts cris lorsque je lis – encadrée sur un mur – une lettre de 1886  à sa femme Martha (tiens,justement, ma mère s’appelait Marthe …), où il lui rapporte une conversation qu’il a eue avec le psychiatre français Gilles de La Tourette : « Je lui ai fait savoir que je n’étais ni allemand ni autrichien, mais juif. »

Ou lorsqu’il répète, à mille reprises, qu’il fait partie d’un « peuple juif ».

Non, non, non, je n’appartiens à aucun autre peuple que le peuple français. La judéité n’est qu’une des facettes, certes importante, de ma singulière appartenance.

Sous une vitrine, je découvre la très étonnante Bible de Philippson, dans laquelle Freud, tout au long de son enfance, s’est initié au judaïsme (et dont Marc-Alain Ouaknin fait, dans le catalogue, une analyse éblouissante). Il n’a sûrement pas manqué de s’interroger sur les énigmes du Livre d’Esther.

C’est l’histoire de cette vierge juive que son tuteur Mardochée (encore un père de substitution…)  livre au roi Assuerus, un païen, un adorateur des idoles, et à qui il enjoint de cacher sa judéité. Et ce sera elle, pourtant, la Juive jusque là dissimulée, qui sauvera le peuple juif de ce qui aurait pu être le premier Holocauste de l’Histoire.

Depuis longtemps, je suis persuadé que le Livre d’Esther pourrait me fournir des clés pour comprendre mon propre chemin. Non comme prophétie de l’Histoire avec un grand H, mais comme livre des secrets, comme herméneutique. C’est le livre qui décrit l’échec, ou plutôt l’évitement d’un premier holocauste, c’est le livre du masque et du dé-masque,  du voile et du dévoilement.  

Lorsqu’Esther se présente au concours de beauté qui doit permettre au Roi de choisir la nouvelle reine, Mardochée ordonne donc à sa filleule de ne « rien révéler de son peuple ni de son origine. »

C’est l’invention des faux papiers.

J’ai, moi aussi, obéi à Mardochée. Pendant plus de cinquante ans, je n’ai rien révélé de mes origines. Le premier acte de cette dissimulation, cela avait été sans doute la  vraie carte d’identité (celle d’un élève parti en cours d’année) que m’avait fournie en 1943 le principal du collège de Villeneuve-sur-Lot, devenu aujourd’hui Juste parmi les Nations.

Et en changeant de nom, seize ans plus tard, je suis peut-être resté fidèle, sans le savoir, à l’enseignement complexe de Mardochée.

Cependant, sur l’ordre de Mardochée, qui a eu connaissance d’un complot visant à assassiner Assuérus, Esther, une fois coiffée la couronne, révèle au roi ce qui se trame contre lui.

Esther et Mardochée sont de fidèles sujets du roi. Le Talmud dira, quelques siècles plus tard : « La loi de ton pays est la loi. »

Ce n’est pas contre, mais pour leur pays d’accueil qu’ils vont affirmer leur judéité.

Quand Assuérus nomme Aman premier ministre. Mardochée refuse de se prosterner devant lui en invoquant clairement, cette fois-ci, sa judéité : un Juif ne s’incline que devant Dieu.

Il n’y a pas de règle absolue. Toute vérité est en tension entre des pôles contradictoires. Entre la version de Rabbi N°1 et celle, en apparence incompatible, de Rabbi N°2, le Talmud nous laisse « ruminer ». Il y a, dans le Talmud, un refus de la synthèse, du système, du dogme.

Mardochée prône alternativement le masque et le dé-masque. Les circonstances changent, la règle varie.

Ou plutôt il n’y a pas de règle, il n’y a qu’une réflexion pour chercher une règle provisoire, pour construire une conduite qui devra sans cesse être soumise à un nouveau questionnement. Le Maître du Talmud cherche sans cesse à être ébranlé, débordé, mis en difficulté. Ne t’enferme jamais dans une certitude, dans une règle !

C’est ainsi que Mardochée, pour sauver les Juifs, demande alors à Esther de se démasquer. Le roi promet à la reine de lui accorder toute requête qu’elle lui fera, jusques y compris « la moitié de son royaume. » Le peuple juif est sauvé ; Aman, ses fils et ceux qui les suivent sont massacrés.

Se masquer et se démasquer ont été les deux voies du salut.

Purim, la fête qui célèbre l’exploit d’Esther, est la fête des masques et des déguisements.

Ce Mardochée me plaît bien. Il est à mes yeux revêtu de trois grâces.

Il est, nous rappelle Ouaknin (dont j’ai déjà, plusieurs fois, cité l’enseignement),  le premier Juif à apparaître dans la Tora. Jusqu’alors il n’était question que d’Hébreux. Le Livre d’Esther contient la première occurrence du mot yehoudi.

 J’aime que la judéité ait pour moi, grâce à Esther, ce parfum de fraîcheur, de nouveauté. Je me sentais, jusque là, aussi peu hébreu que possible : trop de massacres dans la Bible, trop de vengeances ; yehoudi me parait davantage vierge de ce passif. Hébreu, c’est un peuple ; juif, c’est un attribut, quelque chose comme un parfum, une tradition, une réminiscence …

Ouaknin m’apprend que yehoudi vient de leodot – être reconnaissant, avoir de la gratitude (c’est la définition qu’en donne Rachi, ce vigneron juif bourguignon de l’an mille, commentateur du Talmud et premier lexicologue d’un vocabulaire proprement français dans un corpus hébraïque).

 Rien ne saurait mieux s’adapter à ma démarche auprès de Yad Vashem : je deviens juif parce que je témoigne enfin reconnaissance, après soixante années d’ingratitude, à Ginette, ma Juste, la femme proscrite qui m’a sauvé la vie. A  ses parents, Georges et Eva Rouquet.

Je dis merci.

Le Livre d’Esther est aussi le seul livre de la Bible hébraïque où le nom de Dieu n‘apparaît sous aucune de ses formes (il apparaît dans la version plus longue – et apocryphe – des Septantes ou de la Vulgate, mais pas dans la Bible hébraique), – et c’est, à mes yeux, la troisième grâce

Cela ne signifie pas que Dieu n’existe pas, mais – pour ceux qui y croient – qu’il se retire pour laisser aux hommes l’entière responsabilité de leur destin.  Peut-être aussi ce silence de la Megillah d’Esther nous dit-il secrètement ce que Ouaknin nous répète à chacune de ses leçons : le Juif n’est nullement tenu de croire en Dieu, la Foi est un mot qui n’appartient pas au vocabulaire juif.

Purim, c’est le carnaval. Le carnaval efface Dieu, ose Ouaknin dans une de ses leçons sur le silence dans le Talmud.

La croyance en un Dieu ferme la lecture du monde. Dieu comme manque ou comme désir, voire comme manque du manque, ouvre à une lecture éclatée, polymorphe, polyphonique. Le Juif est celui qui est sans cesse en quête d’une lecture du monde. Qui, selon la formule de Ouaknin, s’interroge chaque matin sur le signifié de cet étrange signifiant par lequel il accepte de se définir.

Ce qui me plaît aussi (et peut-être surtout) dans le Livre d’Esther, c’est ce que j’appellerai sa francité cachée. Qui traduit la Vulgate en beau français du Grand Siècle et met ainsi, pour la première fois, la Bible à la portée de tous ceux qui savent lire ? Les frères Antoine et Louis-Isaac Lemaistre de Sacy, l’un et l’autre piliers de l’abbaye de Port-Royal, matrice de Pascal et de Racine.

Dans son beau livre sur La Prière d’Esther [4], Elisabeth de Fontenay se plaît à retrouver tous les fils de la culture classique française qui se tissent autour d’Esther, de Racine à Chateaubriand et à Proust. Sans compter que c’est à la suite d’une représentation d’Esther que Napoléon aurait demandé à Cambacérès : « qu’est-ce que c’est que ces Juifs ? » et aurait convoqué le Grand Sanhédrin, – ce qui aboutira à la création du Consistoire.

Quelques salles plus loin, un gigantesque Moïse – moulage en plâtre de la statue sculptée par Michel-Ange pour le tombeau de Jules II – domine l’exposition de sa masse.

« D’aucune œuvre plastique, je n’ai ressenti un effet plus fort », écrit Freud. « Loin de figurer un Moïse cédant aux vertiges de la colère   (comme il est écrit dans la Bible), Michel-Ange aurait représenté un Moïse presque surhumain, capable de « la plus haute performance psychique dont un homme est capable », à savoir dominer ses propres passions au service d’un idéal plus élevé. Devant la rumeur des adorateurs du Veau d’or, il garde son calme pour protéger les Tables de la Loi.[5] »

Dans sa préface de 1986 à L’homme Moïse et la religion monothéiste[6], la psychanalyste Marie Moscovici définit la démarche de Freud comme une« mise en pièces » du Père.

« Les descendants, ajoute-t-elle, n’échappent pas facilement à l’effacement des noms des ascendants. »

J‘ai même été plus loin. J’ai mis le mien de père en situation de me demander l’autorisation de porter le nom que je m’étais inventé.

 Ce qui est sûrement la déchéance suprême, puisque « le statut étrange des pères, c’est d’être (…) non seulement non certifiés par le témoignage sensoriel, mais encore d’être désignés comme pères par une opération de pensée des fils, par leur geste d’acceptation du nom, et plus secrètement sans doute, d’avoir à se reconnaître fils (d’un père) afin de pouvoir devenir « pères » à leur tour. »

 Voilà, pour moi, la clé d’une très ancienne charade : pourquoi, dès l’âge de seize ans, ai-je décidé que je ne serais jamais père ?

 Dans le grand escalier qui mène à l’exposition, un kakemono rend hommage à tous les donateurs qui ont enrichi les collections du Musée.

Parmi des centaines de noms, j’y lis « Michèle et Jacques Frémontier ».

Voici donc l’unique lieu au monde où j’apparais sous mes deux incarnations : Friedmann dans un escalier, Frémontier dans l’autre.

J’aime que ce dédoublement, ou ce redoublement, s’opère dans un Musée d’art et d’histoire du judaïsme et sous le patronage de Freud.


[1] JF, La Femme proscrite qui m’a sauvé la vie, Editions Le Bord de l’eau, 2014

[2]Office commercial pharmaceutique : c’est l’entreprise commerciale, jouant le rôle de grossiste, qui redistribue, d’heure en heure, entre les officines pharmaceutiques, les médicaments produits par les laboratoires. Jusqu’à son rachat en 1962 par la Ville de Paris, l’hôtel Saint-Aignan était entièrement occupé par de très nombreuses activités commerciales et artisanales.

[3] Un Juif sans dieu, traduit de l’anglais par Kim Tran, PUF, 1989

[4] Elisabeth de Fontenay, La Prière d’Esther, Seuil,2013

[5] Philippe Comar, dans le catalogue de l’exposition.

[6] Sigmund Freud, L’homme Moïse et la religion monothéiste, traduit par Cornelius Heim, Gallimard, collection Folio Essais, 1986

Auteur : Jacques Fremontier

Parisian-born, from a good albeit ancient vintage. Usually drunk enough not to care about diplomas, ,mine or others'. I've done plenty of things and I plan do complete a few more before dinner.

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