Les drogues de Cécile Guilbert : effrois et extases

Stupéfiante Cécile Guilbert !
Alors que, pour notre bonheur, nous la connaissons depuis plus de vingt ans, elle ne cesse de nous étonner.
Elle qui, jusqu’à ce jour, nous avait contournés, encerclés, subjugués par le jeu de ses unités légères (voltigeurs, tirailleurs, francs tireurs, jamais plus de trois cents pages …), voici qu’elle nous pilonne aujourd’hui avec son artillerie de campagne, – mille quatre cents pages, un index, une bibliographie, bref une véritable et passionnante encyclopédie, une anthologie de tous les délires : cela s’appelle Ecrits stupéfiants, drogues (au pluriel) et littérature (au singulier) d’Homère à Will Self (Robert Laffont, collection Bouquins)

Elle qui, jusqu’à ce jour, préservait le secret jaloux de sa vie privée, de ses passions (sauf pour Nicolas, son mari), de ses faiblesses, voici qu’elle nous livre, en prologue, un récit détaillé de ses addictions passées à la drogue : éther à treize ans, LSD à quatorze, cocaïne et héroïne à seize, cannabis à tous les âges – “vingt-cinq ans de consommation”.

Elle qui, en huit ouvrages (sans compter les préfaces ou les postfaces), avait toujours réservé ses dédicaces à son mari, voici qu’elle publie aujourd’hui ses Ecrits stupéfiants « en mémoire de (son) cousin Emmanuel et de (son) frère David qui auraient été si curieux de ce livre. » L’un et l’autre « amateurs notoires de paradis artificiels ».

Cette apparente « impudeur », loin d’être un exercice un peu superflu de déballage autobiographique, nous livre peut-être de précieuses clés de lecture.
J’y vois à l’œuvre deux forces qui s’affrontent et parfois s’entremêlent : ce que Freud (présent, bien sûr, dans l’anthologie), grand connaisseur du cannabis et de la cocaïne, appelait le principe de plaisir et la pulsion de mort.

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Le principe de plaisir (ou pulsion de vie) éclate à toutes les lignes du prologue : « glaciation des nerfs et blanc toboggan d’oubli” procurés par l’éther «par lesquels l’esprit décolle de sa lourde enveloppe corporelle pour planer ailleurs – ciel ou enfer, qu’importe » ; “un état de prodigieuse exaltation” ; “une sensation de détente planante, accompagnée de volupté grisante “ … Je pourrais multiplier les citations.
La pulsion de mort affleure plus discrètement, moins ouvertement. Tout juste adolescente, en vacances à Majorque, c’est dans “le petit cimetière du village” que Cécile Guilbert goûte, pour la première fois, au LSD, tout “en récitant les Chants du Maldoror sur les tombes.” Le suicide mystérieux de son cousin (son “jumeau”) Emmanuel, dans lequel “(elle) n’a jamais su et ne saura sans doute jamais si la drogue a joué un rôle”, constituerait peut-être le trauma (pour parler, encore une fois, le langage de Freud) qui déclencherait la spirale de l’addiction (simple hypothèse, bien sôr)). Aujourd’hui encore, c’est le sentiment d’”une oppression thoracique, une sensation de mort imminente (…), l’angoisse, la peur, puis la peur de la peur, l’angoisse de l’angoisse” qui la tiennent éloignée de céder de nouveau à la tentation.

Henri Michaux, , Encre de Chine

Mais, très vite (avant même la découverte du plaisir lié à la drogue), la pulsion de vie se déplace – chez Cécile Guilbert – vers un objet non directement lié à la libido, mais à très forte valeur narcissique : la création artistique ou littéraire. Freud dirait qu’elle sublime”. La lecture de Baudelaire et de Burroughs nourrit chez elle, dès l’adolescence, « la croyance naïve et tràs répandue » que la défonce favoriserait l’écriture (elle en est, bien sûr, très vite revenue…). La révélation du premier voyage en Inde (mieux vaudrait dire pélerinage) redonne vie à une tradition familiale vouée au yoga, à la méditation, à la réflexion mystique et métaphysique.
Elle est retrouvée,
quoi, l’éternité,
C’est la mer allée
avec le soleil
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“Sérénité retrouvée”, annonce aujourd’hui Cécile Guilbert.

Principe de plaisir, pulsion de mort et – pour les plus heureux – sérénité retrouvée dans la sublimation (sortie “par le haut”, quelle qu’en soit la forme d’expression) : il me plaît de re-découvrir cette trilogie chez nombre des écrivains de la drogue, dont cette anthologie nous permet de savourer les textes souvent admirables.

“Comment ne pas s’accoutumer au goût du paradis ?”, demande Nick Toshes, après avoir essayé l’opium, “la plus délicatement exquise des drogues”. “Une béatitude de chaque partie de ma peau”, s’exalte Léon Daudet, qui a – lui – tâté de la morphine. Robert Desnos trouve dans l’héroïne “le rêve qui transforme en réussites ses échecs, en félicités ses amours malheureuses, en splendeurs ses misères.” “C’est réellement du bonheur que donne le haschisch », affirme Moreau de Tours, fondateur du fameux Club des Hashishins, qui – en l’hôtel Pimodan, au 17 quai d’Anjou, -, réunit, pendant quatre ans, autour du cannabis savouré en commun, toute l’élite artistique et littéraire, de Baudelaire à Balzac, de Théophile Gautier à Nerval, de Flaubert à Alexandre Dumas, de Daumier à Delacroix. Et de préciser : « J’entends par là des jouissances variées, morales et pas seulement sensuelles. »
« Pas seulement » ? Mais tout de même très profondément liées à la libido. C’est « l’amour assaisonné de condiments propres à relever la sensation physique et la spirituelle illusion », écrit – assez lourdement – René Delize (un de ces écrivains totalement oubliés que Cécile Guilbert sort, pour un bref instant, de l’enfer).
Il n’est que de décrypter l’inépuisable récit de leurs rêves. Ce ne sont que langoureuses vierges aux tuniques arrachées, messalines affolées de sexe, “morphinées” nymphomanes, – toute la panoplie érotique d’une époque. “Une jeune femme comme je n’en avais jamais vu, raconte Marcel Schwob (1867-1905) (…) Elle était nue jusqu’à la ceinture, ses seins pendaient comme deux poires et une étoffe brune guillochée d’or flottait sur ses pieds.”

William S.Burroughs

Existe-t-il plus bouleversant plaisir que de se dédoubler, de se défouler sous les apparences d’un autre soi-même, dont le monde ne découvrira jamais le secret ? Cécile Guilbert a l’art de débusquer ces sosies spécialement fabriqués pour les délices dissimulées de la drogue.
Tel cet insoupçonnable Louis Laloy (1874-1944), sinologue, musicologue, polyglotte parlant sept langues, professeur à la Sorbonne, secrétaire général de l’Opéra de Paris, qui publie à deux cents exemplaires hors commerce un superbe Livre de la fumée (1913) où il affirme que « par le rite de la fumerie, nos péchés seront remis, nos souillures lavées, l’état de grâce nous sera rendu (…). L ’initié (à l’opium) est, comme le sage, en état de sainteté ».
Ou encore le très mystérieux “M.Aguéev”, qui publie en 1936 à Paris la traduction française de son Roman avec cocaïne – marqué tout justement par le dédoublement de son personnage “entre noblesse et bestialité, hautes aspirations et conduites déshonorantes” : son identité véritable n’est découverte que près de soixante ans plus tard, celle d’un certain Mark Lvovitch Levi ( mort en 1973).

Sous la quête du plaisir, sous la revendication de la pure jouissance, la pulsion de mort revendique presque toujours sa place.
Très souvent, elle joue son rôle d’aiguillon, de déclencheur : un trauma d’une extrême violence mortifère constitue la scène primitive d’où naitra l’aventure de la drogue.
A dix-huit ans, Hans Fallada (1893-1947) tue son meilleur ami lors d’une tentative de double suicide maquillée en duel. “C’est, écrit Cécile Guilbert, le début de sa vocation littéraire (…) et de sa dépendance à la morphine qui lève ses inhibitions, lui facilite l’écriture, mais le conduira aussi deux fois en prison pour vol”. Ce qui ne l’empêchera pas de chanter “le bonheur d’être morphinomane”.
Initié à l’âge de trente ans par un junkie new yorkais, William Burroughs (1914-1997) voit “sa consommation de psychotropes s’aggrave(r) après le meurtre accidentel de sa femme en 1951, drame qui l’enferme à jamais dans l’écriture et la dépendance.”
C’est la mort de l’actrice Jenny Colon, dont il était très épris, qui provoque chez Gérard de Nerval (1808-1855) ses premières crises de folie et l’amène à entreprendre un long voyage en Orient où il découvre le haschisch.
Cinq ans avant sa mort, Charles Dickens (1812-1870) est victime d’un accident de chemin de fer dont il soigne les séquelles avec du laudanum et des décoctions de fleurs de pavot. Son dernier roman, Le Mystère d’Erwin Drood, met en scène un artiste opiomane enquêtant sur la mort de son neveu … et rival en amour. Le roman est interrompu par la mort de son auteur.

Toute la littérature de la drogue – ou presque – est traversée par l’obsession de la mort, la terreur ou la fascination de la mort.
Cela commence souvent par des fantasmes ou des visions morbIdes : un Jules Boissière (1863-1897) – encore une trouvaille de Cécile Guilbert ! – simple fonctionnaire colpnial en Indochine française, auteur de Fumeurs d’opium (1896), qualifié de “chef d’œuvre” par Maurras et Léon Daudet, évoque “des histoires de cercueils dénudés par des averses, remontant à la surface du sol pour y déverser d’effroyables liquéfactions humaines qui se coagulent en vampires et promènent l’effroi triomphal et l’horreur.”
Mais bientôt s’impose à l’écrivain qui découvre les plaisirs de la drogue, – ici l’inoffensif haschisch, qui n’a jamais tué personne – l’image de sa propre mort. Jules Claretie (1840-1813), “romancier et dramaturge abondant, académicien, administrateur de la Comédie française”, s’imagine ainsi qu’il a ingéré du poison : “Nous allons tous mourir ici (…). J’entendais, venant de je ne savais où, une voix répéter d’un ton bizarre, mais très distinct, parfaitement net. “il va faire son testament !” Et de vivre, un peu plus tard dans la nuit, “une heure de crainte folle où (il se) voyai(t) étendu dans cette chambre, où (il) entendai(t) les prières des morts …”
“Hé quoi ! L’agonie ?”, s’exclame Théo Varlet (1878-1838). “Pas moi ! Ce serait trop stupide ! (…) N’oublie pas de tirer ton souffle : empêche ainsi ton cœur de s’arrêter, ton cœur déjà presque inerte, sur lequel la Mort elle-même est assise – la garce ! – de tout le poids abominable de son cul de glace ! …”

Beaucoup n’échappent pas à la tentation (fût-elle pur fantasme) du suicide libérateur. Clara Malraux (1897-1982), opiomane depuis l’expérience indochonoise, mais ne dédaignant pas le haschisch, rêve, au milieu d’un trip au chanvre indien, de se jeter par la fenêtre : “Distinctement, avant même d’avoir quitté le lit, je me vis, non, je fus, moi Clara, ayant atteint le sol et m’étant retrouvée grâce au choc, moi, Clara, étendue morte et un peu en bouilie sur le pavé, moi Clara, morte que l’on enterrait dans le cimetière proche…”
Mais c’est René Daumal (1908-1944) qui, avec ses amis du Grand Jeu (Roger Gilbert-Lecomte, Roger Vailland, Robert Meyrat), tous amateurs du “Royaume de la Mort dans la Vie”, pousse le plus loin le poker infernal du “suicide lent” : ”Un jour (il a seize ans), je décidai d’affronter le problème de la mort elle-même : je mettrais mon corps dans un état aussi voisin que possible de la mort physiologique, mais en employant toute mon attention à rester éveillé et à enregistrer tout ce qui se présenterait à moi. J’avais sous la main du tétrachlorure de carbone, dont je me servais pour tuer les coléoptères que je collectionnais (…). Je pensais pouvoir en contrôler l’action de façon assez commode : au moment où la syncope se produirait, ma main retomberait avec le mouchoir que j’aurais maintenu sous mes narines, imbibé du liquide volatil. (…) Le résultat (…) dépassa et bouleversa mon attente en faisant éclater les limites du possible et en me jetant brutalement dans un autre monde.”
On assiste à une épidémie de “vrais” suicides.

Jojann-Heinrich Fussli, Le cauchemar

Il faut s’échapper. On peut s’échapper.
Si l’on recule devant la perspective de sombrer corps et âme (mais la drogue fait souvent un Graal de ce naufrage).
Beaucoup tentent de s’évader vers un “ailleurs”. Sans, du reste, toujours renoncer aux plaisirs ambigus de l’addiction.
Les tourments de l’écriture, les extases ou les épiphanies d’un autre “réel”, au delà de la perception, de la réflexion, de la simple croyance : ainsi se dessinent les deux chemins, souvent parallèles, de la sublimation salutaire.

Allen Ginsberg (1926-1997) en est probablement la figure le plus emblématique. La découverte du peyotl à trente-trois ans le pousse à décrire ses visions dans le poème Howl. “La première fois, écrit-il à Burroughs le 10 juin 1960, j’ai commencé par ressentir ce que je pensais être l’Etre suprême, un fragment de Lui, pénétrant mon esprit comme un grand vagin mouillé et m’y suis couché un moment – seule image que je puisse identifier est celle du grand trou encerclé par toute la création – particuliàrement serpents colorés tous vrais.”
“Ce fut tout de suite une expérience mystique”, raconte l’héroïnomane Bertrand Delcour (1961-2014) dans ses Rêveries du toxicomane soilitaire, publié anonymement en 2006.
Qui se souvient que Flash ou le Grand voyage, récit autobiographique de Charles Duchaussois (1940-1991), amateur de haschisch, d’opium, de morphine, d’héroïne, de LSD s’est vendu, en 1971, à plus de six millions d’exemplaires ? C’est que ce grand voyageur déjanté était devenu le modèle d’une certaine jeunesse hippy hypnotisée par le mythe du trip à Katmandou.

Henri M%ichaux, œuvre sous mescaline

Mais ceux qui intriguent et sans doute fascinent le plus le vieil incroyant que je suis, ce sont les sceptiques, ceux qui expérimentent tout en s’imposant une lucidité rigoureuse, une méthode sans faille. Je pense, bien sûr, à Henri Michaux. (1899-1984), qui se soumet à deux essais de psilocybine à l’hôpital Sainte-Anne, sous le contrôle des professeurs Jean Delay et Pierre Pichot, ce qui ne l’empêche pas de traduire ses sensations dans le très beau Connaissance par les gouffres (1961).

L’univers de la drogue – je l’avoue – m’a toujours été » étranger. Je n’ai jamais dépassé le stade de l’herbe et du haschisch.

La littérature et l’amour : voilà les deux seules drogues dures dont je me suis nourri.
Peut-être puis-je donc, au terme de cette longue escapade en compagnie de Cécile Guilbert, faire miens les derniers mots de son prologue : ces textes, qu’elle a collectés pour notre plaisir, “ne sont-ils pas à l’image de la vie même, tout à la fois joueuse et risquée, traversée d’effrois et d’extases, illuminée par la connaissance, par delà le bien et le mal, la culpabilité et l’innocence ?”

Auteur : Jacques Fremontier

Parisian-born, from a good albeit ancient vintage. Usually drunk enough not to care about diplomas, ,mine or others'. I've done plenty of things and I plan do complete a few more before dinner.

2 réflexions sur « Les drogues de Cécile Guilbert : effrois et extases »

  1. Texte magnifique. Déambulation talentueuse dans l’ouvrage de Cécile Guilbert.
    Bravo Jacques Fremontier , à imprimer et à glisser dans le livre.

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