Royaume des femmes, royaume des écrivains

Il me plaît que le Val-de-Loire s’enorgueillisse d’être resté, pendant près de six siècles, le vrai – peut-être le seul – royaume des femmes.
Aux derniers jours de l’été, nous y avons dérivé de reine en favorite, de duchesse en milliardaire, de pédégère en chef(fe) de meute.

Est-ce Chenonceau mon château préféré ?
J’aime qu’il se blotisse, qu’il se reflète, qu’il s’encocoune dans les eaux matricielles du Cher. Qu’il s’ouvre en sa galerie et se ferme en ses douves et ses remparts. Qu’il serve de pont entre deux rives, entre deux mondes : entre le Moyen-Age (dont il reste la Tour des Marques) et la Renaissance, entre – il y a soixante-quinze ans – la zone occupée et celle qu’abusivement l’on baptisait “libre”.
« Je ne sais quoi d’une suavité singulière et d’une aristocratique sérénité transpire du château de Chenonceau, écrit Flaubert. C’est paisible et doux, élégant et robuste. Son calme n’a rien d’ennuyeux et sa mélancolie n’a pas d’amertume. »

Chenonceau : un pont entre deux mondes

Ici deux femmes se sont affrontées, il y a six siècles, en un combat qui, selon les jours, relevait de l’épopée ou du vaudeville, du roman courtois ou du polar. Catherine de Médicis, l’épouse légitime d’Henri II, contre Diane de Poitiers, duchesse de Valentinois, la favorite, la “putain du roi”.
Balzac, admirateur inconditionnel de Catherine, raconte qu’Henri avait offert le château à sa maîtresse pour la consoler d’un pamphlet en vers latins qui l’avait accablée : le poète l’y accusait d’avoir “acheté ses dents et ses cheveux” (elle avait dix-neuf ans de plus que son royal amant !)
Catherine, tout en feignant la plus grande amitié pour sa rivale, n’avait pas ménagé ses efforts pour s’en débarrasser : profitant d’une maladie de sa dangereuse aînée, elle avait organisé à Chenonceau, pour son mari infidèle, “un magnifique ballet” de six jeunes filles, parmi lesquelles sa parente “miss Fleming, la plus belle personne qu’il fût possible de voir, apprécie Balzac, blonde et blanche.(…) Le roi ne résista point ; il aima miss Fleming, il eut d’elle un enfant naturel, Henri de Valois, comte d’Angoulême. Diane pardonna.”

Diane de Poitiers : tant admirée des peintres et des poètes


De la belle Diane, tant admirée des peintres et des poètes, il ne reste ici qu‘un portrait assez académique en Diane chasseresse, où elle se dresse, impassible, entourée de putti, sur les marches d’un palais.

La mort d’Henri II, tué en tournois – sur l’actuelle place des Vosges – le 30 juin 1559, donne la Régence à la reine Catherine qui s’empresse tout aussitôt de chasser sa rivale, en échange du château de Chaumont, encore inachevé, …. et grévé de dettes.
Chenonceau devient alors le théâtre de fêtes somptueuses – les « Triomphes » -où son plus jeune fils Henrl (le futur Henri III, alors roi de Pologne) s’affiche en femme. Le Triomphe de 1557, qui a, selon les chroniqueurs, coûté plus de cent mille livres, est raconté, avec un certain effarement, dans le Journal de Pierre de l’Estoile : « En ce beau banquet, les plus belles et honnêtes femmes de la Cour à moitié nues, ayant leurs cheveux épars comme épousées, furent employées à faire le service avec les filles des Reines qui étaient vêtues de damas de deux couleurs. »
Dans l’espoir de lui faire changer de mœurs, Catherine offre – toujours à son fils Henri – “un souper de femmes nues dans la Grande galerie du château”, ce qui – constate Balzac – “ne le fit point revenir de ses mauvaises habitudes.”

Catherine de Médicis : son miroir lui dit même l’avenir

Sautons cent soixante-quinze ans. Le fermier général Claude Dupin rachète Chenonceau. Sa femme, Louise – vingt-sept ans -, elle-même fille naturelle de Samuel Bernard (le banquier protestant de Louis XIV), y tient (en partage avec son hôtel parisien) l’un des plus brillants salons d’esprit : Rousseau, Voltaire, Ƒontenelle, Buffon, Condillac, Montesquieu, Marivaux, Madame du Deffand s’y donnent rendez-vous.

Louise Dupin propose à Rousseau d’être son secrétaire particulier, puis le précepteur de son fils.
Jean-Jacques, émerveillé, raconte dans les Confessions leur première rencontre (à Paris, rue Plâtrière, non à Chenonceau) : “Madame Dupin était encore, quand je la vis pour la première fois, l’une des plus belles femmes de Paris. Elle me reçut à sa toilette. Elle avait les bras nus, les cheveux épars, son peignoir mal arrangé. Cet abord m’était tout nouveau. Ma pauvre tête n’y tint pas. Je me trouble. Je m’égare. Et bref, me voilà épris de Madame Dupin (…) Elle chante, s’accompagne au clavecin, me retient à dîner. Il n’en fallait pas plus pour me rendre fou. Je le devins.”

Louise Dupin : « une des plus belles femmes de Paris »


Un portrait par Nattier, tout de grâce, d’intelligence, de finesse, nous permet encore de partager la folie de Jean-Jacques.
Le beau-fils de Louise Dupin, marié en secondes noces avec Marie-Aurore de Saxe, fille naturelle du maréchal de Saxe, sera le grand-père paternel d’une certaine Aurore Dupin, plus connue sous le nom de George Sand.

George Sand : un lien de famille avec Chenonceau

Le chocolatier Henri Menier achète Chenonceau en 1913, puis meurt quelques mois plus tard. Son fils, le sénateur Gaston Menier, participe à l’effort de guerre en installant à ses frais dans le château un hôpital militaire de deux cents lits, où sa belle-fille Simonne (avec deux n), infirmière-major, soigne les blessés.
Ce sera la dernière Dame de Chenonceau (et peut-être du Val de Loire).
Il n’y a plus de Reine, fût-elle métaphorique. Y-a-t-il encore un Royaume ?
Une femme, Laure Menier, gère aujourd’hui (fort bien) le château et le domaine.
Le temps est venu des administrateurs.

Le châteur de Chaumont : un refuge grévé de dettes

Revenons quelques saisons en arrière et suivons Diane de Poitiers à la trace. Catherine lui offre donc Chaumont en dédommagement de Chenonceau.
Mais l’ombre de la Reine, pourtant si laide, éclipse encore la silhouette, tellement plus séduisante, de la favorite. Elle le doit à ses astrologues, Nostradamus et Cosimo Ruggieri, dont une pièce du château conserve les instruments. C’est ici que, selon la légende, le second – le Florentin – lui prédit la fin de la dynastie des Valois : il fit apparaître dans un miroir la figure de ses trois fils, François, Henri et Charles. Chacun règnerait autant d’années que le miroir ferait de tours sur lui-même : François II, un ; Charles IX, treize ; Henri III, quinze. Le compte se révéla bon.
Peut-être au fond que la trace la plus convaincante de la belle Diane se trouve, non dans ces murs, mais dans un de nos livres-culte, La Princesse de Clèves, qui en fait un portrait sans indulgence : « La duchesse de Valentinois était de toutes les parties de plaisir, et le roi avait pour elle la même vivacité et les mêmes soins que dans les commencements de sa passion. Mme de Clèves, qui était dans cet âge où l’on ne croit pas qu’une femme puisse être aimée quand elle a passé vingt-cinq ans, regardait avec un extrême étonnement l’attachement que le roi avait pour cette duchesse, qui était grand-mère, et qui venait de marier sa petite-fille. Elle en parlait souvent à Mme de Chartres.
« Est-il possible, Madame, lui disait-elle, que le roi en soit amoureux ? Comment s’est-il pu attacher à une personne qui était beaucoup plus âgée que lui, qui avait été maîtresse de son père, et qui l’est encore de beaucoup d’autres, à ce que j’ai ouï dire ?

  • Il est vrai, répondit-elle, que ce n’est ni le mérite, ni la fidélité de Mme de Valentinois qui a fait naître la passion du roi, ni qui l’a conservée, et c’est aussi en quoi il n’est pas excusable.”

Sautons encore deux siècles. Chaumont a de nouveau changé de mains. Les nouveaux propriétaires, les Le Ray, participent activement à la guerre d’Indépendance américaine. Exilée de Paris par Bonaparte, Germaine de Staël profite, au printemps 1795, de l’hospitalité des nouveaux châtelains, la plupart du temps retenus en Amérique. Son amant, Benjamin Constant, vingt-huit ans, vient l’y rejoindre.

Germaine de Staël : « un charme indéfinissable »

« Son esprit, écrit-il dans Cécile, le plus étendu qui ait jamais appartenu à aucune femme, et peut-être à aucun homme, avait, dans tout ce qui était sérieux, plus de force que de grâce, et dans tout ce qui touchait à la sensibilité une teinte de solennité et d’affectation. Mais il y avait dans sa gaîté un certain charme indéfinissable, une sorte d’enfance et de bonhomie qui captivait le cœur en établissant momentanément entre elle et ceux qui l’écoutaient une intimité complète, et qui suspendait toute réserve, toute défiance, toutes ces restrictions secrètes, barrières invisibles que la nature a mises entre tous les hommes, et que l’amitié même ne fait pas disparaître tout à fait.”
Il cède à “une séduction irrésistible”, dans l’enchantement d’”un son de voix très doux et qui dans l’émotion se brisait d’une manière singulièrement touchante. »

Marie-Charlotte-Constance Say : deux fois princesse

Sans doute les romanciers français ne sont-ils guère sensibles à la folie des fortunes sans limites. Ou bien, plus simplement, suis-je un piètre chercheur et n’ai-je su dénicher l’écrivain qui aurait eu le talent de conter le fantastique destin de Marie-Charlotte-Constance Say, héritière des sucres du même nom, qui achète Chaumont en 1875, à dix-sept ans, pour la modeste somme de 1.750.000 francs-or, et épouse, trois mois plus tard, le prince Henri-Amédée de Broglie.
Le couple princier s’installe dès lors sur les bords de Loire et y reçoit, pendant quarante ans, tout ce que le monde entier compte de têtes couronnées, de célébrités artistiques et littéraires. Ni un premier krach boursier ni la crise de 1929 ne réussissent à mettre à bas cet empire. Henri-Amédée meurt en 1917. En 1930, à soixante-treize ans, Marie-Charlotte épouse en secondes noces le prince Louis-Ferdinand d’Orléans et Bourbon, infant d’Espagne, âgé … de quarante-deux ans. Ce qui ne l’empêche pas de faire de mauvaises affaires et d’être expropriée en 1937 par la République française pour cause d’« utilité publique ». Elle finit ses jours en 1943, entre le Ritz et le George V – les palaces parisiens comme pâles succédanés de la vie de château.

Le château appartient donc aujourd’hui à la région Centre-Val de Loire (quel galimatias bureaucratique pour nommer un si joli coin de France !). Cela nous vaut une présence massive des œuvres achetées par le Fonds régional d’action culturelle. Dans un généreux mouvement d’indulgence, je n’en citerai qu’un seul exemple : dans un étroit couloir, trois orangers trônent étrangement dans leur coffre, couvert d’un plastique bleu transparent. Un petit panneau avertit gentiment les visiteurs : « ne pas toucher. Ceci est une œuvre d’art. »

Cheverny : six siècles dans la même famille

Retrouvons, pour la dernière fois, Diane de Poitiers, notre guide favorite. Catherine lui a donc cédé Chaumont. Marché de dupes : la bâtisse est en ruines, il y faut un immense chantier de restauration. Diane, en attendant, s’installe à Cheverny, – à une heure de chevauchée peut-être.
Mais là, nous quittons définitivement le domaine de la littérature. Ou plutôt nous abandonnons la princesse de Clèves pour le côté de Guermantes. Diane profite d’une brève fracture dans l’histoire d’un château qui appartient à la même famille depuis plus de six siècles.
C’est en 1490, sous le règne de Charles VIII, que Jacques Hurault, gouverneur et bailli du comté de Blois, acquiert la seigneurie de la Grange et de Cheverny. Deux ou trois rois anoblissent successivement la famille : les Hurault deviennent marquis de Vibraye. Leur dernier descendant en ligne directe, Philippe de Vibraye, meurt sans enfant. Il a pris la précaution, pour maintenir le nom, d’adopter son petit-neveu, Charle-Antoine de Sigalas, qui reçoit donc le château en héritage et s’appelle désormais marquis de Vibraye.

Philippe Hurault de Vibraye et sa femme

Lorsqu’il prend les rennes en 1968, le nouveau maître de Cheverny décide d’en faire une véritable entreprise : avec sa femme, née Constance du Closel, il décide de marier tourisme de masse (350 000 visiteurs par an, quarante salariés en basse saison) et loisirs haut de gamme (deux chasses à courre par semaine). Le respect de la tradition devient source de profit, ou – pour le moins – argument publicitaire : on peut, chaque jour, assister à la « soupe » de la meute de chiens (« croisement de fox hounds anglais et de poitevins français ») et même choisir un nom (commençant, cette année, par p) pour un chiot nouveau né …
Charles-Antoine dirige. Constance l’assiste. La répartition des rôles entre les sexes reprend enfin son équilibre traditionnel. Catherine, Diane, Louise, Germaine, Simonne (avec deux n) tiendraient aujourd’hui les comptes, ou dirigeraient les services de marketing.
Quel romancier, quel écrivain, quel prince en tomberait amoureux ?

Voici donc venu le temps des entrepreneurs. Ce qui n’exclut en rien le talent, l’audace, l’amour du passé, la passion de la beauté.
Prenons l’exemple de Marc Lelandais, ex-patron de Lancel, des briquets Dupont, de Vivarte et de dix autres marques de luxe dont l’importance m’avait, jusqu’à ce jour, échappé.
Il apprend un jour que Château Gaillard, domaine privé de trois rois, Charles VIII, Louis XII et François Ier, offert par ce dernier en 1515 à « son cher et bien-aimé Pacello » en remerciement de ses innovations dans l’art des jardins, depuis des années abandonné et tombé en ruines, est en vente par adjudication judiciaire. Il l’achète pour 1.200.000 euros, dépense “six à sept fois plus” pour le remettre en état et l’ouvre au public, en 2014, pour notre absolu bonheur.

Beauregard : le premier jardin à l’italienne

C’est ici que Dom Pacello di Mercoliano, moine et jardiniste, introduit pour la première fois, sur le modèle de Poggio Reale au royaume de Naples, les prémisses du jardin à l’italienne : perspective axiale coupée d’un plan d’eau ; découpage en carrés (les « parquets ») – chacun marqué par une couleur différente des fleurs et des minéraux (parquet de Vénus, parquet de roses, parquet de petits fruits, parquet des simples …) ; caisses d’orangers (les premiers qu’on ait jamais vus en France …).
J’aime aussi le cabinet de curiosités, où l’on peut admirer au choix un scarabée géant, une météorite tombée en Argentine en 1576, un masque de la honte …

Et Guy du Pavillon, vous le connaissez ? « Ancien cadre de l’industrie textile », dit Wikipedia, sans plus de précisions. Comte de Beauregard, voire Cheyron du Pavillon, comme on l’appelle souvent sur internet. Cela tombe bien, puisqu’il est – avec sa femme, Nathalie – le propriétaire du château de Beauregard, non loin de Chambord. Et qu’il y habite.
On peut douter qu’il en vive. Nous y étions à peu près seuls, le jour de notre visite. La cafeteria était fermée ; la guichetière conseillait aux visiteurs d’aller déjeuner au village.

Guy et Nathalie du Pavillon: trois cent vingt-sept portraits

Parfaitement injuste : la galerie aux trois cent vingt-sept portraits, œuvre incroyable de trois générations de hauts serviteurs de la Couronne, qui – à partir de 1619 et pendant près d’un siècle – collationnent, sur les murs de leur longue galerie, tout ce que leur époque comporte, en France comme dans toute l’Europe, de monarques, de princes, de ministres, offre une occasion sans pareille de méditer sur la vanité de la gloire. Le plafond de lapis lazuli, le sol composé de carreaux de Delft nous enferment dans une atmosphère étrange, hors du temps, hors de la lumière.
La Grande Mademoiselle en parle, semble-t-il, dans ses Mémoires, mais je dois confesser que je n’ai pas eu le loisir d’en rechercher le témoignage.

N’allez pas croire que je fais ici le panégyrique indistinct des châteaux que la rigueur des temps n’a pas encore arrachés à leurs aristocratiques propriétaires!. Montpoupon, à quelques lieues de Chenonceau, en apporte le plus aveuglant contre-exemple.
Le comte Amaury de Louvencourt en a hérité en 2005 à la mort de sa grand-tante, Solange de la Motte-Saint-Pierre, dont la famille avait acquis le domaine en 1857. Sous sa direction, le château est devenu une sorte de Disneyland de la vie rêvée d’une famille aristocratique tourangelle en notre début de siècle.

Montpoupon : un musée de la vie d’une famille aristocratique aujourd’hui

Chaque pièce a été sonorisée. A peine y met-on les pieds qu’une bande-son vous accueille. “Papa, qu’est-ce que ça veut dire, ce blason au dessus de la cheminée”, interroge une voix de petite fille (je ne me souviens pas du rexte exact, mais je garantis la tonalité générale). “Ce sont les armes de notre famille”, répond une voix d’homme. Et ainsi de suite, de salle en salle.
Partout des photos du couple et de ses enfants sont posées sur les meubles : regardez comme nous vivons simplement !
Dans la cuisine, les portraits des domestiques de la maison, tels qu’ils posaient en leur tenue de cuisinière ou de valet au détour des années quarante, attestent du “sens social” des patrons de l’époque, – démonstration encore renforcée par l’enregistrement de l’interview d’une survivante (avec la délicieuse prononciation de la langue française, qui fait penser à Céleste Albaret, ou à la Françoise de La Recherche).
Une figure emblématique domine ce musée à la gloire de la tradition hoberaute : celle de Solange de la Motte-Saint-Pierre, en amazone, en Diane chasseresse, candidate présumée au titre de Dernière-Dame-du-Val-de-Loire.

Amaury de Louvencourt : art dealer et châtelain

En ce haut lieu de la vènerie, elle est créditée d’un exploit guerrier qui vaut sans doute tous les faits de Résistance : aux temps de cartes d’alimentation, elle a “réussi à sauver la meute.”

“Il avait erré autour des étangs de Chambord. Il était entré dans le château immense et vide – le château incertain, le château à jamais inachevé, le château à jamais inhabité, le château blanc comme le linge que revêtent au cinéma les fantômes, blanc comme un nougat mandorlato dégusté à Florence, blanc comme un plat de céleri-rave. Ruine la plus blanche et la plus belle de France et qui n’avait jamais été que le chantier d’une ruine. (….) Jamais les salles immenses n’avaient contenu de meubles et c’est ce qui les rendait à certains égards plus immenses encore, faites pour des dieux. (…) Ce château n’avait jamais connu la vie. Il n’était qu’une immense naissance sans cesse entravée.”

Mais pourquoi, grands dieux, s’obstinent-ils, les administrateurs, les décorateurs, les opérateurs de tourisme, à détruire ce charme unique, cet enchantement qui a ravi toute notre longue vie et que décrit ainsi, avec des mots si justes, si amoureux, Pascal Quignard ?
Tout est médiocre, tout est raté dans leur effort pathétique pour ne pas manquer une mode, pour attirer mille Chinois exténués de plus, pour se tenir à la “hauteur” d’un public gavé d’émissions de télévision pseudo historiques.

Pourquoi cette billetterie en lames de bois (nous sommes en Touraine, pas au Quebec !), même pas pratique, où l’on fait la queue pendant vingt minutes avant d’affronter une guichetière peu souriante ?

Pourquoi cette “zone de restauration” digne de la Foire du Trône, où l’on erre affamé et désespéré entre trois ou quatre enseignes de “nourriture rapide”, plus repoussantes les unes que les autres malgré le faux-semblant de la “cuisine régionale”, alors qu’à Chenonceau ou à Cheverny on peut déjeuner, pour le même prix, dans un cadre délicieux ?

Pourquoi ce film documentaire ridicule – Chambord, de Louis Charbonnier – aujourd’hui distribué dans les cinémas parisiens, co-produit par toutes les institutions empilées du millefeuille administratif français ? Pourquoi ce ton grandiloquent, ces séquences d’animation maladroites, ces images, cent fois vues et revues, d’animaux sauvages dans la forêt, qui auraient déjà fait ricaner, il y a cinquante ans, mes amis et confrères de feue l’ORTF ?

Une chambre de Chambord “réiinventée” par Jacques Garcia : du vezlours rouge …

Pourquoi surtout – scandale des scandales – avoir demandé à la madone de l’hôtellerie de luxe, Jacques Garcia, de créer, dans le vide divin de Chambord, un faux “décor” donnant l’illusion de la vérité historique ?
Vous vous croyez chez François Ier ? Erreur ! Vous êtes au NoMad hotel de New York ou au Vagabond de Singapour ! Les mêmes banquettes et sofas de velours rouge (la maison Pierre Frey le lui fournit au kilomètre). La même atmosphère de bordel de la Belle Epoque (est-ce un hasard si l’un de ses derniers succès, la Maison Souquet, rue de Bruxelles, est tout justement une ancienne maison close ?)
“J’ai introduit le rouge impérial, couleur de vie, de puissance, mais aussi de confort et de représentation”, explique Jacques Garcia.
L’Empire à Chambord ?

Si vous voulez sauver votre château (je veux dire : celui que vous préférez), gardez-vous de le confier à un administrateur ou à un faiseur à la mode.

Faites plutôt confiance à un écrivain.

Auteur : Jacques Fremontier

Parisian-born, from a good albeit ancient vintage. Usually drunk enough not to care about diplomas, ,mine or others'. I've done plenty of things and I plan do complete a few more before dinner.

Une réflexion sur « Royaume des femmes, royaume des écrivains »

  1. Article passionnant sur les belles Dames du Temps jadis et les beaux châteaux qu’elles ont occupés.
    Tu nous donnes envie d’y retourner.
    Claudine K

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