Le fil Boltanski

Nous ne nous sommes jamais rencontrés, jamais parlé, jamais écrit.
Et pourtant, depuis des années, un fil secret me lie, dans le silence, à Christian Boltanski. Dans l’étroite courette du Musée d’Art et d’histoire du judaïsme (MAHJ), l’artiste (il déteste le mot de “plasticien”) a tracé – dans des cartouches – les noms des quatre-vingts occupants (juifs pour la plupart) qui résidaient ou travallaient là, au 71 rue du Temple, à la veille de la catastrophe.
Parmi eux, deux noms, pour moi, se détachent : “Léon Friedmann, horloger”, “Raymond Friedmann, horloger.”
Mon grand-père et mon père.

Christian Boltanski devant le mur du MAHJ


Ils habitaient là, dans les années vingt, entassés à six dans un deux pièces sans eau courante ni toilettes, avec Rachel, ma grand-mère, et les trois autres enfants de la fratrie, tous nés à Paris, André, Ginette et Jacqueline. Puis, quand ils ont déménagé, à partir de 1928, vers des quartiers plus bourgeois, le 71 n’a plus été que le siège social de la société Léon et fils, où mon père siégeait au premier étage, à droite de la cour, au fond d’un labyrinthe noit, surveillé par sa geôlière aux yeux d’huître gris vert, – celle que vous appelez La Mère.
Je lui rendais souvent visite, les jours où je n’avais pas école (à l’Institut Dupont des Loges, près du Cirque d’Hiver, où j’étais tout à la fois le seul garçon et le seul non-catholique).
De cet Hôtel de Saint-Aignan, autrefois si bruyant, si agité, si encombré de charrois, si dérangé d’appentis de planches ou de zinc, si vivant en un mot, il ne reste aujourd’hui plus rien.
Que le porche

Jacques Frémontier pendant sa conférence au MAHJ. Derrière lui, le mur Boltanski (photo Nicolas Guilbert)

Paul Salmona, le directeur du MAHJ, qui a su redonner à ce lieu une véritable effervescence vitale, m’avait invité à raconter, devant ce mur, un peu de l’histoire de ma famille.
Quelques jours auparavant, j’avais visité l’exposition que le Centre Pompidou consacre à Christian Boltanski. Aussi éprouvè-je aujourd’hui l’envie de relire, ou de repenser, ma conférence du 24 novembre en tentant de remonter quelques-uns des fils proposés par Boltanski (qui a eu, lui, la chance de naître deux semaines après la Libération de Paris).

La chance, tout justement … Le hasard …
Il y a quelques années, au Grand Palais, dans une exposition qui s’appelait Monumenta (sans doute parce qu’il abomine les “monuments”), Boltanski avait installé une grue qui, inlassablement, piochait dans un gigantesque amas de vêtements, puis relâchait tout aussitôt sa prise. Chacun pensait à la Shoah, à la sélection au seuil de la chambre à gaz. Non, dit-il, c’est “le doigt de Dieu (…). Cette grue prenait au hasard des vêtements et les rejetait (…). C’était avant tout un travail sur un thème qui me passionne : le hasard.”
J’ai ressassé, devant le Mur Boltanski, l’histoire cent fois racontée de la fraction de seconde fondatrice, de l’iinfinitésimal instant miraculeux où tout un destin se décide.
Mes parents étaient cachés, depuis trois ou quatre mois, sous un faux nom, dans une soupente aux volets toujours fermés, au dessus de la boutique de fruits et légumes que tenaient Georges et Eva Rouquet au pied d’une tour médiévale. “Si vous avez de trop gros ennuis, leur avaient dit les deux commerçants (pour ne pas servir Vichy, il avait pris, lui, sa retraite anticipée de la Garde républicaine), n’hésitez pas à nous demander notre aide.”
C’était vers la fin de l’hiver 1943-44. J’allais avoir quatorze ans. La situation à Villeneuve-sur-Lot, où nous étions réfugiés, devenait chaque jour plus dangereuse. Un autre réfractaire de la Garde républicaine, Constantin Barbe, proposait à son tour de nous cacher dans sa ferme de la Montagne noire. Avec Ginette, vingt-deux ans, la fille des Rouquet, je seraid le premier à tenter ma chance.
Dans la gare de Toulouse-Matabiau, où nous devons changer de train, nous sommes interceptés par un barrage d’hommes en uniforme noir, la poitrine barrée d’un croissant d’acier gravé en lettres gothiques : FeldGendarme. Je tends la carte d’identité que m’a fournie le principal de con college, – celle d’un élève parti en cours d’année : Philippe Vinson.
« Schwezerin ? », demande l’Allemand, en me montrant Ginette. Je ne parviens pas à articuler un seul mot.
« Nein, nein, cousin, cousin … », répond-elle à ma place.
Il nous fait signe de passer.

Ma mère, – désormais Marthe Froment – et mon père – devenu Pierre Fournier – nous rejoignent bientôt l’un après l’autre.
Quelques seamaines plus tard, en pleine nuit, les maquisards, qui tiennent la montagne alentour, avertissent le hameau qu’une colonne de blindés allemands se dirigent vers nous. Nous nous levons en toute hâte, nous nous enfuyons – avec tous les villageois – dans la forêt. A l’aube, la Résistance nous fait savoir que les tanks ont fait demi-tour.
« Le doigt de Dieu », comme dirait Boltanski ?

Il est vrai qu’il ajoute un peu plus loin, dans le catalogue de l’exposition : « Je ne sais pas ce que Dieu veut dire » …

Jacques et son cousin Michel face au Mur de Boltanski (photo Michèle Frémontier)

Une liste de noms sur un mur. Rien qu’une liste.
« L’importance de nommer (…), c’est de définir l’humain et pas un objet (…) Le fait de penser que chacun est exceptionnel et unique. (…) C’est comme un cimetière… Ils ont tous disparu. De tous ces gens plus personne ne se souvient (…) Dans la tradition des vanitas…” Mon père est mort il y a tout juste quarante ans. J’ai oublié son odeur, le ton de sa voix … De me trouver là, à deux mètres du cartouche où s’inscrit son nom, quelque chose remonte en moi, comme une once d’admiration timide après tant d’années de rejet.
L’adolescent forcé de quitter l’école à treize ans, avec tout juste le certificat d’études, lui qui se rêvait un destin d’architecte … Les débuts dans la vie comme grouillot à la Bourse … La mallette (cela s’appellait une marmotte) où, devenu voyageur de commerce, il trimballait sa collection de bijoux et de montres … L’idée extraordinaire qu’il aurait eue, après son service militaire, d’inventer la vente à crédit par correspondance, ce qui lui avait valu de faire fortune …
Alors oui, peut-être faut-il oublier aujourd’hui ses faiblesses : son incapacité à rejoindre la Résistance (alors que tant de ses amis le lui avaient sûrement proposé) … Sa lâcheté devant ma mère, qui lui avait interdit de revoir Ginette Rouquet – notre Juste, celle qui avec ses parents nous avait sauvé la vie – parce qu’elle la soupçonnait d’avoir été sa maîtresse, aux jours de la Montagne noire … Son hypocondrie, ses maladies imaginaires …

Et même le grand-père Léon, mort en 1953 et que je n’avais jamais revu depuis le mariage de ma tante Ginette, à l’automne de 1937, où j’étais garçon d’honneur (en costume Eton !) au bras de ma cousine Nicole en longue robe bleu pâle. Nicole, arrêtée à Nice par des gendarmes français, avec sa mère Andrée, le 23 novembre 1943, embarquée le soir même pour Drancy, déportée douze jours plus tard, le 7 décembre à 12h10, dans le convoi n°64, avec 575 hommes, 422 femmes et 267 enfants. Elle avait quatorze ans.
Mon grand-père, que j’ai donc à peine connu … Je me souviens bien davantage de la grand-mère Rachel, morte le 7 janvier 1938 et, depuis lors, mes parents avaient conservé, toute leur vie, une sainte horreur du chiffre 7, dont on connait l’importance symbolique dans la Genèse et dans la Kabbale. On ne pouvait rien tenter, rien acheter, rien décider le septième jour de chaque mois. Qu’eussent-ils pensé de ma femme Michèle, que j’ai rencontrée un 7 octobre ? Peut-être est-ce à cette violation de l’antique tabou familial que je dois l’harmonie pour l’unique fois rencontrée de toute une longue vie sentimentale si souvent bousculée ….

Michèle Frémontier, lisant au MAHJ un texte de Jacques Frémontier sur l’Hôtel de Saint-Aignan avant la guerre (photo Nicolas Guilbert)

« Léon Friedmann, horloger ; Raymond Friedmann, horloger ». L’exposition de Beaubourg s’appelle “Faire son temps” (que je prends dans tous ses sens possibles, y compris le plus accablant pour le presque nonagénaire que je suis aujourd’hui).
J’aime que Boltanski s’inscrive aussi fortement sous le signe de l’horloge. Qu’il se révèle plus angoissé que moi par l’obsession du temps qui passe, par la terreur de l’âge.
Dans la courette du MAHJ, les cartouches, exposés à la pluie et à tous les vents, s’effilochent, se décolorent, se décollent du mur, tombent parfois en lambeaux. Boltanski les rafistole, les recolle, laisse volontarement apparaître les traces de ce qui n’a pas résisté à l’usure. Des couches se superposent. Cela fait désormais partie de l’œuvre.
Depuis peut-être vingt ans que je parcours les salles du Musée, je cherche en vain une trace. Inutile de cultiver la nostalgie. Le Marais, que ses habitants d’autrefois appelaient le Pletzl (la Petite place), cet espace imaginaire où s’entrecroisaient la mémoire – toujours refoulée, jamais regrettée – du schtetl et l’espérance – toujours plus vivace, malgré les déceptions – d’une intégration, d’une fusion, d’une assimilation dans la société française, a définitivement disparu. Il ne reste, à part de minuscules îlots de méditation religieuse, qu’une judéité de folklore. Grâces soient rendues au MAHJ de nous en conserver au moins l’histoire.

Pour l’anniversaire de mes quarante ans, ma compagne de l’époque m’avait offert un chronomètre Bulova Accutron, dont on pouvait déchiffrer engrenages et mécanismes à travers la transparence d’un boîtier tout entier de verre. Trente-cinq ans plus tard, ma famille de cœur, – celle qui assistait à ma conférence il y a quelques jours – me faisait don d’une montre plus discrète, où elle avait fait graver ma date de naissance et les mots “Amour/Amitié”.
Je la porte encore.

Trois petits-enfants de Léon, un dimanche au MAHJ. De gauche àn droite : Michel, Arlette et Jacques (photo Nicolas Guilbert)

La mur Boltanski n’est pas le seul, dans le Marais, à afficher une liste de noms. Le Mur des 76 000 déportés au Mémorial de la Shoah, le Mur des Justes rue Geoffroy-l’Asnier semblent lui faire concurrence.
La différence, c’est le silence.
Les deux autres Murs expliquent ce qu’ils sont. Dans un bref récit, gravé dans la pierre, ils racontent leur mission.
Le Mur Boltanski se tait. Qu’est-il arrivé à ces gens dont seuls le nom et le métier nous sont révélés ?
Nous revivons, ou nous imaginons, le temps de l’angoisse, au printemps 1945, quand nous guettions les listes, publiées dans les journaux, ou affichées chaque jour à l’hôtel Lutetia.
C’est dans ce silence, dans cette incertitude que réside la force de l’œuvre de Boltanski.
Le mur des Justes, le mur des déportés font œuvre d’Histoire.
Le Mur Boltanski fait œuvre de création, fait œuvre d’art.

« Il faut qu’il y ait constamment quelque chose qui trouble. Si tu vois une légende à un tableau, elle te rassure. Si tu ne sais pas exactement ce que tu vois, l’inquiétude peut être plus grande. Et quand je dis l’inquiétude, je dis l’émotion. »

Christian Boltanski aime brouiller les cartes. Il adore pratiquer ce qu’il appelle le « leurre ».

« J’ai fait ce petit livre des « 10 portraits photographiques de Christian Boltanski, 1946-1964 ». Il s’agissait de photographies prises par Annette Messager au parc Monsouris mais, à chaque fois, c’est un autre enfant à une date différente ; il suffit de regarder pour comprendre que c’est un leurre. »
Pourquoi cette mystification ? Sans doute, dans un premier temps, pour déjouer le piège du « réalisme ». En pleine vogue de la figuration narrative, Boltanski revendique l’envie de congédier une certaine Histoire, de répudier un certain discours idéologique. « Non, proclame-t-il à sa façon, je ne suis pas là pour dévoiler LA vérité, pour démasquer la société. »
Plus profondément, il fuit la tentation du retour sur soi, de l’auto-fiction qui commence à triompher en littérature. Il feint l’auto-portrait, proclame sa duplicité, mais – par sa ruse, ou sa procrastination – réussit à nous parler plus subtilement de lui-même.
Face au Mur qu’il illustre avec MON histoire, je dirais
que j’emprunte le chemin inverse. Je consens à ME raconter, parce que j’ai été parfois un figurant (ou une semi-victime) de l’irracontable.
Mais, dans le même temps, je m’efforce de dissiper les leurres. Toute famille invente ses mythes, se rassure avec ses mensonges.

Chez les Friedmann, le plus joli mythe s’appelle Schulin. Même son prénom, voire son nom, ne sont guère assurés. Certains documents le nomment Schulin ben Israël, d’autres Schalom Israelovitch, son acte de décès se contente de Schulin Friedmann.
Gloire lui soit rendue ! C’est le premier immigrant, le pionnier de la découverte du monde, celui à qui mon père et moi-même devons d’être nés français.
Il était né, lui, en 1852, à Mahala, en Galicie (c’est-à-dire dans la parie de la Pologne annexée en 1772 par l’Empire austro-hongrois). Il émigre, à une date que j’ignore, en Roumanie. – très exactement à Felticeni, où naissent ses quatre premiers enfants (dont le grand-père Léon en 1880)
A l’automne 1893, Schulin décide de quitter la Roumanie. J’ai lu, dans l’Histoire universelle des Juifs d’Elie Barnavi, que c’était l’année où le gouvernement roumain avait décidé d’interdire aux Juifs l’accès à l’enseignement public.
Il part avec sa femme Malka, 35 ans, enceinte, et ses trois fils, Pinhas, 18 ans, Michel, 13 ans, Léon, 12 ans.
Ils arrivent à Paris en mai 1894. Ils s’installent au 34 rue des Tournelles.

Aux yeux de mon père, Schulin, son grand-père, était l’incarnation exécrée de ce que la religion juive pouvait avoir de pire : un homme d’une piété maniaque qui consacrait sa vie à l’étude de la Torah et laissait sa femme ou ses enfants pourvoir aux nécessités de la survie du ménage.
Pour une autre partie de la famille, c’était un héros, un martyr, un vieillard qui avait été assassiné par des nervis fascistes à la sortie de la synagogue de la rue Pavée, le jour de Kippour 1920.
Je décidai d’enquêter sur Schulin, comme s’il se fût agi d’un fait divers dont le journal que j’avais autrefois dirigé eût fait son régal.

La cousine Michèle Crouzet semble s’amuser beaucoup de la conférence. (Photo Nicolas Guilbert)

Je vous épargne le récit détaillé de mes recherches : synagogue de la rue Pavée, carré juif du cimetière de Bagneux, Bibliothèque nationale (pour la lecture des journaux de l’automne 1920), Archives nationales (pour les dossiers des Renseignements généraux sur les groupes d’extrême droite à cette époque) …
Rien de rien. Pas la moindre trace.
Il me restait à explorer les archives de la police parisienne.
Musée de la police. Hôtel de police du 5ème arrondissement. Deuxième étage.
« Rien de plus simple, m’explique l’archiviste. Compte-rendu analytique des mains-courantes du commissariat du quartier Saint-Gervais, année 1920, cote CB1461 »

“N°1588

Direction de la Police judiciaire
Friedmann Schulin, 68 ans, brocanteur, 26 rue du Bourg-Tibourg
et
Chassat René, né à Blois (Loir-et-Cher) le 8/08/1890 de Joseph et de Besse Louise-Clotilde, célibataire, tourneur, domicilié 16 rue de Gergovie
Coups et blessures
Rapport des gardiens Freyssac et Gilbert du 4ème arrondissement. Le 18, à 7 heures du matin, passant à l’angle des rues des Ecouffes et du Roi-de-Sicile, a été, sans provocation, frappé par Chassat de deux coups de poing à la figure et de coups de pied à terre. Porte plainte. Fournira certificat médical.
Chassat reconnaît. il dit qu’hier il a eu une altercation avec Friedmann et que, le rencontrant ce jour, il l’a frappé par ressentiment. Confronté Friedmann dit n’avoir eu d’altercation avec personne. Chassat répond qu’il y a eu peut-être erreur de personne. Le plaignant ne présente qu’une légère ecchymose à la partie moyenne du bas du nez.”

Tout est donc faux. Fabulé. Fantasmé
Et le reste de l’histoire ? Le vieillard abîmé en méditation sur la Torah ?
C’est là qu’intervient un personnage étonnant, Gérard Abramovici, un généalogiste à l’ancienne, qui se refuse à l’usage de l’ordinateur – et même de la simple machine à écrire – et qui, toute sa vie, a accumulé une documentation gigantesque sur toutes les familles ashkénazes de Paris.
Il a retrouvé le dossier de police de mon arrière-grand-père, préalable à l’instruction de sa demande de naturalisation. Schulin, accuse le rapport officiel, se livre, avec ses deux fils aînés, au trafic de reconnaissances du Mont-de-Piété. Pendant la guerre de 1914, il achète « toute marchandise, et surtout de la bijouterie”, chez Ma Tante (comme on appelait le prêt sur gage municipal), et revend ses trouvailles dans un café de la rue des Francs-Bourgeois, Le Galopin, “en compagnie – je cite – de coreligionnaires.” Son fils Pinhas – le frère de Léon – récolte un mois de prison avec sursis pour banqueroute simple.

Exit le martyr. Exit le saint homme.
D’autant:= plus extraordinaire, cette fable de l’arrière grand-père, le héros inventé de toutes pièces, d’autant plus dérangeante que nous avions sous la main, pour exactement la même période, un héros véritable, un héros dont personne ne m’avait jamais parlé, dont personne ne possède plus la photo : Benjamin Blasberg, le frère de ma grand-mère Rachel, c’est-à-dire mon grand oncle, né à Paris dans le Marais en 1883, soldat de 2ème classe au 346ème régiment d’infanterie, tué à trente-quatre ans, le 7 avril 1917, au combat de Grande-Taille, en forêt de Parroy, près de Lunéville.

Il y a neuf ans, au Grand Palais, Boltanski avait installé une cabine où chaque visiteur pouvait faire enregistrer les battements de son cœur. Ma femme et moi, nous nous étions prêtés au jeu.
Quelques années plus tard, nous nous trouvions sur l’île de Teshima, dans la Mer intérieure du Japon. Là, sur une plage solitaire, au bout de l’île, Boltanski avait finalisé son projet : un musée des archives du cœur. Une simple cabane de bois que l’on découvre après une marche en forêt, puis le long du rivage, à un kilomètre ou deux d’un village de pêcheurs.
Dans une pièce tapissée de carreaux d’insonorisation noirs, plongée dans la pénombre, nous avons écouté, ma femme et moi, chacun à notre tour, les battements de notre cœur.
Jamais sans doute nous n’avions éprouvé une telle sensation charnelle de la fragilité de notre vie. Mais aussi de quelque chose qui ressemblait à un fragment d’éternité. Qui témoignait d’une sorte de communion par delà la mort.
Le fil secret qui me lie à Boltanski fait parfois plus qu’à moitié le tour du globe.

Il y a au moins trois ambiguïtés, trois vacillations de la vérité dans les cartouches de Christian Boltanski.
Le nom : mon père a vécu ses vingt dernières années sous le nom de Frémontier. Quand j’ai changé de nom, il y a tout juste soixante ans, il m’a demandé l’autorisation de s’appeler désormais comme moi.
Le métier : Il n’a jamais été « horloger ».
Le voisinage avec Léon : Il aurait sans doute été fort chagrin de se retrouver, pour les siècles des siècles, en compagnie de son père Léon, avec lequel il n’a plus jamais échangé un seul mot après la mort de sa mère, en janvier 1938.

A la recherche de l’escalier qui menait autrefois au labyrinthe où trônait le Père (photo Michèle Frémontier)

Boltanski n’est ni historien ni archiviste
L’ambigüité – ici tout à fait involontaire – fait partie essentielle de l’œuvre.
Elle y introduit un biais, une distance.
Elle est constitutive de l’art.

A quelques mètres du mur Boltanski, au pied d’un escalier de pierre, on découvre une autre liste de noms. Ce sont les donateurs du MAHJ. On peut y lire “Michèle et Jacques Frémontier”.
Voici donc l’unique lieu du monde où j’apparais sous mes deux incarnations : Friedmann dans un escalier, Frémontier dans l’autre.
J’aime que ce dédoublement, ou ce redoublement, s’opère dans un Musée d’histoire et d’art du judaïsme.

Auteur : Jacques Fremontier

Parisian-born, from a good albeit ancient vintage. Usually drunk enough not to care about diplomas, ,mine or others'. I've done plenty of things and I plan do complete a few more before dinner.

7 réflexions sur « Le fil Boltanski »

  1. On croyait tout savoir sur ta vie à travers tes livres, mon cher Jacques. Et voilà que de nouvelles révélations viennent compléter le tableau qui n’en finit pas de se préciser, avec, j’en suis sûr, encore bien des parts d’ombre et de mystère. Tous ceux, qui comme nous, n’ont pas assisté à ta conférence, faute de place se réjouissent d’en avoir un si bel échos ici. Avec, en prime, les subtiles photos de Nicolas Guilbert.
    Avec toute mon admiration.
    Michel KLEIN

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  2. Puisque même ton cousin Michel ne connaissait pas tout de ce que tu dis dans ce dernier Octoscopie, imagine tout ce que j’ai appris ! Ce texte (terme générique) est à ranger parmi les meilleurs de toi, tant il pourrait être le début d’un nouveau livre, la poésie de ton verbe habituel étant une fois de plus chargée par la gravité de la situation : la tienne, celle de ta famille, celle des Juifs. Sans compter une superbe chute. Je suis certes loin d’avoir lu tes œuvres complètes, mais ce texte donne le sentiment que les nœuds de ta famille sont encore plus complexes que ceux de tes neurones, que l’on sait particulièrement nombreux et actifs pour raviver la mémoire. Quand on sait tout ce qui te lit à Christian Boltanski, on ne comprend pourtant pas que tu n’aies pas cherché à entrer en contact avec lui, rencontre qui donnerait lieu à un bel échange public, au MAHJ par exemple.

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