Adieu à Claude Régy, l’antidote, suivi de Même pas coupables

Claude Régy est mort cette nuit.

Voilà sans doute plus de soixante ans que je suivais, médusé,, parfois tétanisé, souvent perplexe, toujours fasciné, ses étranges mise-en-scène, marquées par le culte du silence, de la lenteur, de la parfaite diction des comédiens.

Le parfait antidote contre ce qu se pratique aujourd’hui sur tant de scènes où même les meilleurs se laissent aller à des rripatouillages de textes, à l’irruption de videos tonitruantes, d’intermèdes incongrus de rock plus ou moins dénud Où il est de bon ton d’introduire chez Shakespeare ou chez Kafka un couplet sur le drame des migrants ou sur la censure exercée par le gouvernement polonais.

Quand ai-je vu, pour la première fois, un spectacle de Claude Régy ? EtaI Ou “Les Viaducs de Seine-et-Oise” en 1963 au Poche Montparnasse ? Ou « L’AmanEa anglaise” en 1968 à Chaillot ? Je suis presque sûr que c’était du Duras, quelque chose avec Delphine Seyrig, Madeleine Renaud et qui ? Peut-être Jean Debucourt .

Claude Régy nous a fait découyrir Harold Pinter, Hohn Osborne, Peter Handke. Il a donné son premier rôle de théâtre à Depardieu?

J’achevais, en ces fêtes de Noël, d’écrire un blog sur le théâtre d’Arne Lygre. J’y consacrais une page au travail de Claude Régy sur “Homme sans but” en 2007 à La Colline Je voulais attendre la rentrée de janvier pour le mettre en ligne.. La mort de Claude Régy m’a convaincu de bouleverser mon programme

Je ne change rien à l’ordonnance de mon texte.

Même pas coupables

“C’est pour la nuit, ou pour un moment ?”, interrogeait toujours le portier d’hôtel de passe, quand un micheton se présentait à la caisse au bras d’une fille.
Nous pour un moment” : c’est le titre de la nouvelle pièce d’Arne Lygre, mise- en-scène par Stéphane Braunschweig aux Ateliers Berthier.
Rien que dans la première minute de la première scène, les trois mots – “pour un moment” – sont prononcés trois fois par la même comédienne, celle qui interprète “une personne” (autrement dit : n’importe qui. Moi. Vous. Nous-mêmes).
Est-ce à dire que, pour le dramaturge norvégien, le monde d’aujourd’hui ne serait plus qu’un giganteque hôtel de passe ?
Non qu’on y pratique plus qu’ailleurs l’art antique de la fornication tarifée. On fait peu l’amour chez Arne Lygre. On en parle. On en souffre. On en soupire.
“Un homme qui se paye des putes” : l’obsession du bordel se prolonge jusqu’à l’extrême fin, assaisonnée d’un parfum de mort.

Théâtre de l’Odéon Saison 2019-20  » Nous pour un moment » de Arne Lyre mes Stéphane Braunschweig avec Anne Cantineau, Virginie Colemyn, Cécile Coustillac, Glenn Marausse, Pierric Plathier, Chloé Réjon, Jean-Philippe Vidal

“Un moment”, voilà ce que durent les désirs. Les amitiés. Les tentatives de penser.
Un univers de l’immédiateté. Sans passé ni avenir.

“J’ai pensé que je ne suis peut-être faite que pour les relations passagères.”
“Je me suis liée à des gens pour un moment. Et puis hop ! Au suivant !”

De l’eau. De la lumière. Rien d’autre.
Des panneaux blancs qui se soulèvent, retombent, tournent, disparaissent, dans l’éclat du soleil, ou dans une pénombre bleutée, au dessus d’une nappe liquide où pataugent les comédiens.
Aucun décor, si ce n’est cinq chaises de fer, comme dans un square, parfois une table (qui peut servir de lit pour de brèves étreintes).
Nous sommes dans un univers de fin du monde. Réduit à l’os. A sa substantifique moëlle.
Un espace totalement fluide, où rien ne se solidifie jamais. Où tout est interchangable, éphémère, voué à l’évaporation ou à l’écoulement dans un cloaque.
Y compris les personnages, qui changent de sexe ou d’identité au milieu d’une scène. La femme qui vient d’être assassinée se métamorphose à vue en son propre mari, déjà presque consolé.

Des êtres sans nom, désignés seulement par leur place – hautement provisoire – dans le jeu des relations sociales : « un(e) ami(e), une connaissance, un(e) inconnu(e), un(e) ennemi(e) »…
On se trouve, on se quitte, on s’attend, on se tue, on se perd, on se désire, on s’oublie. Rien ne se passe jamais, que des copulations sans plaisir, des tentations sans lendemain, des meurtres sans regret ni butin.

Au chevet d’un malade atteint du SIDA …

Comme dans un aquarium, la transparence règne sans partage. On ne se cache rien.
“ Toi, par exemple. Je te déteste.” Les règles du savoir-vivre dans la société moderne” (comme aurait dit Jean-Luc Lagarce) ne sont plus qu’un lointain souvenir. “Ringard” (comme n’aurait pas dit Lagarce).

Comment s’étonner dès lors que, sous les apparences de la liberté, domine la peur ?
Peur de la vérité. “Je n’arrive pas à faire face à ta sincèrité.”
Peur d’être comme englué dans la durée. “Je ne crois pas que les gens peuvent changer (…) Je ne veux pas rester comme je suis.”
Peur de la solitude : “Je suis quelqu’un dont les autres ne veulent que pour un moment.”
Peur de la violence.

La “frontière” n’est pas loin. On y fait souvent allusion. On la franchit sans encombre : il n’y a plus de transgression, puisqu’il n’y a plus de règle. Du reste, l’unique Père de la distribution est un désastre.

Non, nous ne sommes pas dans un des petits hôtels louches de la rue Blondel ou de la rue Sainte Apolline, à deux pas de la porte Saint-Denis ! Cela voudrait dire une valse triste et joyeuse de désirs, d’émotions, d’odeurs, de sanies, de périls …
Nous sommes dans un univers tragiquement propre : quelque chose comme l’hôpital Georges-Pompidou ou le nouveau Palais de Justice (qui se dresse, comme par hasard, juste à côté des Ateliers Berthier …). Tout est hygiénique, sans un grain de poussière, sans le moindre recoin où cacher sa détresse.
Sauf que la mort est toujours présente. On meurt beaucoup chez Arne Lygre. Par noyade. Par suicide. Par agression (“féminicide”, faudrait-il dire aujourd’hui). Par HIV.

Beckett. Lagarce. Duras. Peu d’auteurs dramatiques savent trouver, comme Arne Lygre, le langage épuré, décrassé, pour dire la tranquille horreur de notre monde.

On reste subjugué par la terrifiante, la glaçante beauté des images.
Nous n’oublierons pas de sitôt l’ultime scène où, dans l’immensité bleue d’un antarctique à la dérive, une femme seule (qui se transmue en son propre agresseur) hurle sa violence, son désir de meurtre.

Arne Lygre, nous le suivons à la trace depuis plus de douze ans. Claude Régy, le doyen des metteurs en scène français, le maître du silence et de la lenteur, nous l’avait fait découvrir au théâtre de la Colline, avec “Homme sans but”.
Il y fallait quelque courage.
Déjà le décor se réduisait à un vaste plateau glacé, à une surface éblouissante, plongée dans une lumière irréelle.
Déjà les obsessions majeures revenaient de scène en scène : la peur, la mort, la violence, la limite, la rupture …
Un homme prenait possession de tout un fjord, pour y construire, à force deniers, la plus belle ville du monde. Maître, désormais, de la cité, mais aussi des pionniers qui, par milliers, s’y installaient. Y compris ceux de son sang ou de son « amour ».

Bulle Ogier, dans Homme sans but, mise en scène de Claude Régy, en 2007 au théâtre de la Colline

Les spectateurs du théâtre de la Colline s’enfuyaient peu à peu, comme accablés par l’immuabilité de la méditation théâtrale.
Nous résistions, fascinés par l’économie provocatrice du texte : on s’apercevait peu à peu que, dans cet univers où l’argent régnait sans partage, tous ceux qui – depuis le début – se présentaient comme frère, ex-épouse, fille, sœur, maîtresse n’étaient que des comédiens payés par le maître des lieux pour feindre l’amour fraternel, ou conjugal, ou filial …
On a rarement poussé plus loin le refus des conventions qui, depuis le théâtre grec, régissent la psyché familiale ou simplement sociale.

Claude Régy avait alors quatre-vingt quatre ans. Sa vision de la pièce laissait de marbre. Peut-être suis-je bien placé pour comprendre qu’il est parfois difficile, à ce moment de la vie, de trouver un langage à la portée d’un public formé désormais à d’autres cultures, à d’autres pratiques d’écoute.
Je me sentais, ce jour-là, bien seul.

Bulle Ogier, dans La Salamandre, d’Alain Tanner, en 1971

Et puis je dois avouer que j’ai toujours eu un faible pour Bulle Ogier, qui évoque pour moi les années glorieuses de Saint-Germain-des-Prés, quand elle jouait dans “Les Idoles” de Marc O, ou quand elle illuminait les films de Jacques Rivette ou d’Alain Tanner. Sans compter son compagnonnage de toute une carrière avec Duras, avec Chéreau, avec Fassbinder, avec Bunuel … Bref tout ce que j’aime …

Quatre ans plus tard, avec « Je disparais », Stéphane Braunschweig, qui dirigeait alors le théâtre de la Colline, s’affrontait à son tour, pour la première fois, au monstre Lygre.

Un décor-énigme

D’emblée le décor impose son énigme : pourquoi au fond du plateau le dispositif du premier plan se reproduit-il à l’identique ? Comme si la scène se dédoublait, en proportions légèrement réduites pour tenir compte de la perspective.
Un fauteuil tout au bout à droite, un autre tout au bout à gauche.

Cette duplication (qui devient parfois tripllcation) frappe aussi le langage : les personnages n’émettent pas seulement leur propre parole. Ils se regardent de l’extérieur et se décrivent à la troisième personne, comme s’ils lisaient des didascalies. Ils parlent aussi comme s’ils imaginaient la situation vécue par d’autres et endossaient, pour un instant, l’identité de ces étrangers, dont ils adopteraient les mots.

Personne, comme souvent chez Lygre, n’a droit à un nom. « Moi » et « Mon amie » doivent brutalement quitter leur pays. S’exiler. Sans qu’on sache, jusqu’aux dernières minutes, quel cataclysme les contraint à cette fuite. Guerre ? Invasion ? Catastrophe naturelle ? Révolution ? Coup d’état ?
Face au désastre, nul ne se sent tenu à la moindre solidarité dans le melheur. « Qu’ai-je à faire du reste du monde ? » “Prendre à cœur ce que (l’autre) traverse, c’est au-delà de mes capacités.”
Pire encore : “On se sent heureux justement parce qu’on a l’impression que les autres vont plus mal.”
Pas question de fraternité, mais seulement de possession : “Nous nous avons l’un l’autre” (phrase à répétition). Les victimes se réduisent à devenir des proies pour d’autres victimes.
Même au chevet d’un(e) mourant(e), aucune parole ne sert à rien. Sauf à donner au survivant l’illusion d’”avoir été utile”.
“Moi” et “Mon amie” jouent à ce faux semblant, qui nie la vérité de leur relation dans le moment où elles voudraient la glorifier.
Avant de “jouer” (mais où est le jeu ?) à attendre “Mon mari”, qui ne viendra pas (et que, bien sûr, on n’attendra pas pour partir.)
Sous les décombres de la maison qui s’est écroulée, les emmurées s’entretuent, – jeu de rôles, encore une fois, entre “Moi” et “Mon amie”, mais qui dit tout sur leurs secrets désirs.
“Son pied atteint la gorge de sa femme. Elle ne meurt pas immédiatement. Il frappe encore plusieurs fois, jusqu’à ce qu’elle suffoque dans son propre sang et qu’elle n’émette plus aucun son.”

Au bout de l’exil, il y a une île ….

Au bout de l’exil, il y a “une île”. Est-ce enfin la liberté ? Ou simplement, comme d’habitude, une illusion, – celle d’une “nouvelle vie” ? “C’était notre pays. Nous en aurons un nouveau.” “Mon mari va venir (…) Il m’aime. Ce n’est pas fini.”
Sauf que, justement, “Mon mari n’est pas venu.”
Le voici qui apparaît, pour la première fois, en toute fin de la pièce.
Il est resté. Il a gardé la maison. “Ma maison”, dit-il. “Rester. Accepter le nouveau régime. Devenir nouveau.”
“Avec quelqu’un d’autre”. “Une étrangère” “C’est de l’amour.””Je n’ai jamais éprouvé ça avant.

Le “nouveau régime”? “On” barricade des milliers de gens dans un sorte de “hall’. “On” y met le feu. Il n’y a aucun moyen de s’échapper.
“Une nouvelle ère, disent-ils. Je ne me retrouve pas toujours dans cette nouveauté. C”esr comme si on m’effaçait. Ce que je suis, ce que je dis.”

Et pourtant il adhère. “Ça peut devenir mieux qu’avant, ici (…) . C’est ce que nous devons comprendre. Le projet derrière. (…) En faire partie, simplement (…). Ici nous avons un sens.”
Certains, comme Moi et Mon amie, s’enfuient. Beaucoup, comme Mon mari et Une étrangère, se rallient. Ils se disent heureux. Ils se disent amoureux

Nul ne songe même à résister.

Mais les derniers mots de Mon mari (et de toute la pièce) ouvrent tout à coup un autre chemin d’explication : «Je ne peux pas y arriver tout seul. »
Cpmme une demande d’absolution. Ou une excuse d’irresponsabilité. En vue d’un acquittement général.
Même pas coupables !

Auteur : Jacques Fremontier

Parisian-born, from a good albeit ancient vintage. Usually drunk enough not to care about diplomas, ,mine or others'. I've done plenty of things and I plan do complete a few more before dinner.

4 réflexions sur « Adieu à Claude Régy, l’antidote, suivi de Même pas coupables »

  1. 1969 : La Danse de mort d’August Strindberg, TNP Théâtre de Chaillot
    J’ai eu le bonheur de travailler avec Claude Régy en 1969 .Sa mort est une tres triste nouvelle .
    J’étais a l’époque le jeune  » secrétaire général » choisi par Georges Wilson
    la pièce fut un triomphe . Claude avait un Immense talent .

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  2. Désarçonné, je l’étais aussi. Mais, à la lecture, on s’aperçoit que c’est le texte qui désarçonne. Dans quelle pièce a-t-on jamais vu un homme riche payer des comédiens pour jouer autour de lui la comédie de l’amour ?

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