Au diable la vertu !

            

            Je m’accuse. Je bats ma coulpe. Mes fautes – que dis-je ? mes crimes – ne valent pourtant pas tripette à la bourse de l’inexpiable. Je n’ai jamais eu le goût des lolitas. Ni  des petits garçons en culotte courtes. 

            Quelle tragédie (pour feu mes droits d’auteur) que mes atteintes répétées à la morale du sexe ne relèvent pas encore de la hargne médiatique ! Aucune de mes anciennes complices ne me dénoncera à la police des mœurs. 

            J’étouffe. Haro sur le Matzneff (que je n’ai jamais lu, soupçonnant toujours quelque vieillerie littéraire).  Pivot présente ses excuses. Christine Angot en profite pour raconter, pour la trente-deuxième fois, son inceste. Les éditeurs retirent des librairies les livres “coupables”. Pas un seul des écrivains à la mode en ce temps béni où l’on pouvait encore croire à l’absolue liberté de l’écriture n’a jugé opportun de protester contre l’hypocrisie qui nous submerge. Seul Dominique Fernandez sauve l’honneur dans une très belle tribune publiée dans “Le Monde.”

            Au diable la vertu ! 

Henri Martin, L’Homme entre le vice et la vert, 1892, Musée des Augustins, Toulouse

            La vertu ne mérite que ses infortunes.

            Etonnez-vous que je demande l’asile à des auteurs un peu sulfureux qu’un siècle et demi d’embaumement (et parfois d’oubli)  protège de notre indignation légitime.

            Huysmans nous vaut un début de revanche. Une sortie en Pleïade, une exposition au musée d’Orsay et aux Beaux-Arts de Strasbourg, un Cahier de l’Herne, de belles émissions sur France Culture (ne nous privons pas de ré-écouter le pod cast de “Mauvais genres” !), remettent à l’honneur cet écrivain dont la postérité n’avait le plus souvent retenu qu’un seul livre, « A rebours ».

            Comment ce commis principal à la Direction de la Sûreté générale, rue des Saussaies (et qui prendra sa retraite à cinquante ans, en 1898, comme chef de bureau honoraire, chargé de l’expulsion des étrangers et des sans papiers), cet ancien  admirateur de Zola et des frères Goncourt, ce disciple repenti de l’Ecole de Medan peut-il imaginer la folie d’un Des Esseintes, l’hyper-dandy,  l’inventeur de l’ « orgue à bouche » (où « chaque liqueur correspondait comme goût, au son d’un instrument »), le créateur  des “fleurs naturelles imitant des fleurs fausses” ?

La statue de George Brummel, dans Jermyn street, à Londres

            Il lui suffisait, après tout, de relire Baudelaire (mort depuis vingt ans), qu’il connaissait bien : “ces êtres (les dandys) n’ont pas d’autre état que de cultiver l’idée du beau dans leur personne, de satisfaire leurs passions, de sentir et de penser (…). C’est le plaisir d’étonner et la satisfaction orgueilleuse de ne jamais être étonné (…) On voit que, par de certains côtés, le dandysme confine au spiritualisme et au stoïcisme. »

            « A rebours » n’est pas un portrait d’après nature. C’est Mallarmé qui révèle à Huysmans l’existence de Robert de Montesquiou, alors que le projet de livre est déjà bien entamé. L’auteur et son pseudo-modèle ne se sont jamais rencontrés. « Huysmans, contrairement à l’auteur de « Sodome et Gomorrhe », remarque Jean-Yves Tadié, le biographe de Proust, ne sait pas ce qu’est un grand seigneur. »  Je ne suis pas sûr que cela lui ait beaucoup manqué.

            Voici donc un livre-bibliothèque. Un livre qui nous parle avant tout  d’autres livres, y compris de ceux que plus personne ne lit aujoud’hui :  lisez-vous  Pétrone ou Apulée ?  J’irais jusqu’à vous concèder  le droit de vous en tenir à la traduction française. 

            Nous sommes dans l’univers d’une  folie qui se clôt sur elle-même. Ce qui n’empêche pas Huysmans d’avoir le goût sûr : trois “pièces de Baudelaire” occupent le dessus de cheminée, – “à droite et à gauche, les sonnets portant ces titres “La Mort des amants”, “L’Ennemi” ; au milieu le poème en prose intitulé “Anywhere out of the world” (N’importe où hors du monde)”.

Baudelaire, photographié par Nadar

            Un roman sans romanesque, où il ne se passe jamais rien sauf les états d’âme de l’unique personnage. Où le décor, décrit dans ses plus infimes caprices, tient plus de place que le récit.

            Avouerai-je que, dans une de mes très anciennes vies, j’ai eu parfois la tentation de jouer les Des Esseintes au petit pied ? La compagne de cette préhistoire – catalane de haut vol – avait inventé de nous faire vivre au milieu de toute une brocante baroque, qu’elle volait dans les églises ou les cimetières. Notre maison des Hauts de Belleville s’ornait de statues de saints et de vierges, de couronnes mortuaires en porcelaine. Notre lit, un simple matelas jeté sur une estrade au ras du sol, était surmonté d’un baldaquin de velours rouge sang, – les restes d’un rideau cramoisi ou d’une vieille robe –  d’où descendait une braderie de surplis violets, d’étoles vertes, de blanches dalmatiques.

            J’aime, chez Huysmans, le refus radical du naturalisme qu’il a tant adoré. J’aime qu’il proclame son projet de “substituer le rêve de la réalité à la réalité même”. J’aime.qu’il ne craigne pas de se contredire ; que l’admirateur de Claude Monet ou de Pissaro écrive : “La Nature a fait son temps” et qu’il dénonce “la dégoûtante uniformité de ses paysages et de ses ciels.”  Qu’il propose de “remplacer la Nature par l’artifice. “ “Autant que faire se peut”, précise-t-il cependant par un timide regain de prudence. 

            Comment n’applaudirais-je pas, moi qui – depuis longtemps – aime mieux la rigueur abstraite des jardins zen ou les géométries de Le Nôtre que les supposées splendeurs sauvages des cinq continents ?

            Peut-être commencé-je tout juste à m’inquiéter quand il affirme préférer à la beauté des femmes celle, “plus éblouissante, plus splendide” de deux locomotives : “la Cramton, une adorable blonde, à la voix aigüe, à la taille frêle” et “l’Engerth, une monumentale et sombre brune aux cris sourds et rauques, aux reins trapus”.

            Y croit-il vraiment, lui (Des Esseintes, mais aussi Huysmans) qui rêvait “en de longs transports” devant les “charmes délirants” de la Salomé de Gustave Moreau (il en possédait deux estampes), “mystérieuse et pâmée (…), insaissable pour les esprits précis et terre à terre, accessible seulement aux cervelles ébranlées, aiguisées, comme rendues visionnaires par la névrose”, c’est-à-dire à lui-même ?

La Salomé de Gustave Moreau

            Episode étrange : Des Esseintes rencontre dans la rue un adolescent affamé, Auguste Langlois, qu’il amène au bordel de Mme Laure et dont “il tâche simplement de (faire) un assassin.”. Il suffit de l’initier à toutes les jouissances, puis de lui couper les vivres. “Fais aux autres ce que tu ne veux pas qu’ils te fassent”

            A son grand désespoir, Auguste reste honnête..

            Et puis tout à coup, sans préparation, sans prolégomènes, surgit pour la première fois- au bout de soixante-dix pages – le marionettiste caché, le maître de cérémonie secret  : “En face d’un Dieu omnipotent, se dressait maintenant un rival plein de force, le Démon, et une affreuse grandeur lui semblait devoir résulter d’un crime pratiqué, en pleine église, par un croyant s’acharnant, dans une horrible allégresse, dans une joie toute sadique, à blasphémer, à couvrir d’outrages, à abreuver d’opprobres, les choses révérées.”. Et d’évoquer tout aussitôt “des folies de magie, de messe noire, de sabbat, des épouvantes de possession et d’exorcismes.”

            Nous voici déjà dans “Là bas”, le roman satanique, dont il ne commencera pourtant la rédaction que sept ans plus tard.

            L’écrivain Durtal (un alter ego de Huysmans) s’est attelé à la rédaction d’un grand livre, sur Gilles de Rais, le modèle de Barbe-Bleue, le compagnon d’armes de Jeanne d’Arc, le massacreur d’enfants (dont Georges Bataille publiera et analysera en 1965 les minutes du procès).

            Attention ! Un roman. Une réflexion philosophique, historisue, psychologique, mais surtout pas une biographie !  Les biographes ne sont que “des épileurs” ! Le maître proclamé, c’est Dostoïevski : “se faire puisatier d’âme” (“Crime et châtiment” est paru sept ans plus tôt en traduction française).

            Pourquoi Gilles de Rais ? “Voilà, dit-il, un homme dont l’âme était saturé d’idées mystiques (…) mi partie reître mi partie moine (…). En même temps que les méfaits vont commencer, l’artiste et le lettré se développent en Gilles, s’extravasent, l’incitent même, sous l’impulsion d’un mysticisme qui se retourne, aux plus savantes des cruautés, aux plus délicats des crimes.”

Gilles de Rais, portrait imaginaire par Eloi-Firmin Féron, 1835, Galerie des Maréchaux, château de Versailleso

            Le crime comme l’un des beaux arts, l’assassinat des enfants comme mysticisme retourné : voilà ce qu’on lit aujourd’hui dans le dernier volume paru de la Pléïade !  Matzneff n’est plus qu’un petit bras, un pédophile de club de vacances !

            Huysmans revendique la filiation avec Des Esseintes : Gilles de Rais “a transporté la furie des prières dans le territoire des A rebours.” 

            Savourons cette remarque édifiante : “assurément le marquis de Sade n’est qu’un timide bourgeois, qu’un piètre fantaaisiste à côté de lui.”

            J’avoue que j’ai parfois quelque difficulté à lire “Les 120 journées de Sodome”, mais que le récit de quelques unes des tortures inventées par Gilles de Rais et rapportées par Durtal/Huysmans dépassent souvent ma capacité de résistance.

            Et pourtant la folie de l’écriture atteint parfois d’étranges sommets, des apogées de délire poétique ou dramatique.  Gilles de Rais, affolé de sang versé, de cervelles écrasées, n’aperçoit plus, dans les forêts où il s’enfuit, qu’une immense priapée cosmique,  une “immobile fornication”  d’arbres renversés, “jambes en l’air (…) – le fût lui semble un phallus qui monte et disparait sous une jupe de feuilles ou bien il sort, au contraire, d’une toison verte et plonge dans le ventre velouté du sol.”

            Durtal se documente. Un peu trop pour mon goût. Huysmans s’est fait initier au satanisme par la maîtresse de Rémy de Gourmont et par un curé défroqué qui l’accable de fiches. Il sait tout. Il nous inflige son savoir à travers tout un jeu de faux dialogues où s’illustrent un sonneur de cloche, un médecin plus ou moins sceptique, et surtout une perverse séductrice, Hyacinthe Chantelouvre, qui enveloppe Durtal dans ses pièges, feint de lui résister, puis capitule, d’abord dans son lit, puis dans une chapelle clandestine de la rue Olivier-de-Serre, où se célèbre une messe noire. 

Francisco Goya, Le Sabbat des sorcières, 1797-98, Musée Làzaro Galdiano, Madrid

            Double fiasco : “elle le répugnait et il se faisait horreur”, comment “la convaincre de l’inutilité des soubresauts charnels” ? “Excédé de dégoûts, à moitié asphyxié”, il n’a finalement vu, dans la cérémonie satanique, qu’””un cabanon exaspéré d’hospice, une monstrueuse étuve de prostituées et de folles.”  

            N’empêche qu’à la sortie du désastre, elle l’entraîne dans un bouge où, au milieu de “fragments d’hostie” répandus dans les draps souillés, elle lui “révèle des turpitudes dont il ne la soupçonnait même pas : elle les pimente de furies de goule.”

            Dommage que pour atteindre ces petits chefs d’œuvre de kitsch érotico-liturgique, il faille d’abord avaler des tonnes d’informations sur le satanisme à travers les âges.

            Je prends le parti d’en rire. Et si Huysmans était aussi un auteur comique? Un prince de la dérision ?  L’histoire des succubes, ces démons qui prennent la forme d’une femme pour séduire un homme pendant son sommeil … Voire des incubes, leurs équivalents masculins,  qui peuvent engrosser leurs victimes – et qui dès lors sera déclaré le père ? le démon ou le mari ? 

            Ou celle du “conducteur d’omnibus de la ligne de Panthéon-Courcelles” qui “corporise le Paraclet” (c’est-à-dire l’Esprit de Vérité, l’Esprit Saint …) … Ou encore des pélerinages à Notre-Dame de Fourvière où l’”on supplie la Vierge d’ouvrir de nouveaux débouchés aux saucissons et aux soies” …

            Comment interpréter, chez cet ultra-réactionnaire (qui méprise le suffrage universel et condamne l’instruction publique, gratuite et obligatoire), les longs couplets marxoïdes que développe le célébrant de la messe noire ?

            “Soutien du Pauvre exaspéré, Cordial des vaincus, c’est toi qui les doues de l’hypocrisie, de l’ingratitude, de l’orgueil, afin qu’ils se puissent défendre contre les attaques des enfants de Dieu, des Riches !

            “Suzerain des mépris, Comptable des humiliations, Tenancier des vieilles haines, toi seul fertilises le cerveau de l’homme que l’injustice écrase ; tu lui souffles les idées des vengeances préparées, des méfaits sûrs ; tu l’incites aux meurtres, tu lui donnes l’exubérante joie des représailles acquises, la bonne ivresse des supplices accomplis, des pleurs dont il est cause”.

            Ou pire encore peut-être : Là où l’argent “devient vraiment monstrueux,  c’est lorsque, cachant l’éclat de son nom sous le voile noir d’un mot, il s’intitule le capital. (…) D’un mot le capital décide les monopoles, édifie les Banques, accapare les substances, dispose de la vie, peut, s’il veut, faire mourir de faim des milliers d’êtres.”

            Nous nous doutions bien que la lutte des classes ne pouvait avoir d’autre père que Satan.

            Jésus, lui, n’est qu’un “Vassal énamouré des Banques.”

            Par une superbe idée romanesque, Huysmans place ses dialogues les plus didactiques (le Mallet et Isaac du satanisme) dans une des tours de Saint-Sulpice, où Crahaix, le sonneur de cloche, s’est aménagé un appartement d’acrobate érudit et où son épouse mijote chaque jour les ragoûts les plus sophistiqués (qui nous valent autant de digressions que la magie noire, mais en plus alléchant).

            Dire qu’”ils se sont mis cinq ou six architectes pour ériger cet indigent amas de pierres ! (…) Saint Sulpice, ce n’est pas en effet une église, c’est une gare.”

            Huysmans, qui est né rue Suger, à deux pas de la fontaine Saint-Michel, habitera longtemps au 11 rue de Sèvres. Il aime son quartier, c’est (déjà) un écrivain de la rive gauche. Il faut le voir cheminer amoureusement rue  Garancière, rue Ferou, rue Servandoni, “où l’on respire une atmosphère faite de silence bénin et d’humidité douce”.

            Il abomine les grandes trouées haussmanniennes, la Tour Eiffel (“cet obélisque vide posé sur un socle creux”, l’Opéra Garnier (“ce misérable pot pourri”), l’Arc de Triomphe (“œuvre d’un vague plâtrier consciencieux”). 

            Qu’eût-il pensé de l’Opéra Bastille ou de la Grande Arche de la Défense ?

            Huysmans est sans doute (avec Baudelaire) le plus subtil spécialiste des odeurs qu’ait  jamais produit la littérature française. Retrouvons Des Esseintes élaborant, dans son laboratoire, pendant des journées entières,  une “grammaire”,  un vocabulaire, une histoire comparée des parfums : la myrrhe, l’oliban font remonter “les senteurs mystiques, puissantes et austères, l’allure pompeuse du Grand siècle ;   l’ambre, le musc-Tonkin, le patchouli (et son “remugle de moisi et de rouille”) évoquent “les robes à panier, les falbalas (…) des souvenirs des Vénus de Boucher, tout en chair, sans os, bourrées de coton rose” … 

            Mais rien ne fascine davantage Huysmans que les puanteurs de la déreliction et de la mort.  Suivons Durtal dans sa visite aux Chantelouvre : “cette ancienne maison sentait l’eau des tombes, elle exhalait aussi une odeur cléricale”  Ou dans la chapelle de la messe noire : “une abominable odeur d’humidité, de moisi, de poêle neuf, exaspérée par une senteur irritée d’alcalis, de résines et d’herbes brûlées, lui pressurait la gorge.”  Mais là, la mesure est à son comble : “- Qu’est-ce qu’ils brûlent pour que ça pue comme cela ?   – De la rue, des feuilles de jusquiame et de datura, des solanées sèches et de la myrrhe. Ce sont des parfums agréables à Satan, notre Maître.”

            Tout au long de son parcours de critique d’art, qui a duré plus de quarante ans, Huysmans n’a connu qu’un seul point fixe : sa haine de l’art officiel, des commandes d’Etat, de la sélection des Salons. On rêverait qu’un Proust d’aujourdhui (parfait oxymore !) s’amuse à un pastiche de Joris-Karl fustigeant les achats des FRAC (Fonds Régionaux d’art contemporain) … 

William Bouguereau, La Naissance de Vénus, 1879, Musée d’Orsay

            Cette constance dans la détestation nous vaut, dans l’exposition du Musée d’Orsay, quelques moments de jubilation : « De concert avec M.Cabanel, M.Bouguereau a inventé la peinture gazeuse, la pièce soufflée.  Ce n’est même plus de la porcelaine, c’est du léché flasque ; c’est je ne sais quoi, quelque chose comme la chair molle de poulpe. » Puvis de Chavanne, Gérôme et, à un moindre degré, Gervaix ont droit à une même réjouissante volée de bois vert.

Gustave Caillebotte, Les Raboteurs de parquet, 1875, Musée d’Orsay

            Pour le reste, Huysmans a toujours su garder une certaine justesse de goût, que la postérité n’a guère démentie (alors qu’elle s’étonnera toujours de la prédilection de Baudelaire pour Constantin Guys).

            Mais ses admirations varieront souvent au gré de ses humeurs … et surtout de ses idéologies. Il a, à peu de choses près,  l’âge des impressionistes : sept ans de moins que Renoir, huit de moins que Claude Monet, quatorze que Degas, seize que Manet. On pourrait s’attendre que lui, le pourfendeur de l’académisme, s’enthousiasme d’emblée pour ces nouveaux venus.  Loin s’en faut. Il y voit d’abord “l’œil mi-clos du réalisme” et préfère ceux qui “ont rompu les rangs et rejoint la grande route frayée par Gustave Courbet”, Degas et Caillebotte (celui des “Raboteurs de parquet”).

            Il ne s’enflamme au premier regard que pour la “Nana” de Manet (amitié de Zola oblige). L’œil, en vérité, n”est plus mi-clos : il est ici grand ouvert. 

            Mais Huysmans reprochera toujours à Manet de briguer les suffrages des Salons officiels, pire : d’accepter la Légion d’honneur (qu’il recevra pourtant lui-même en 1893).  Il ne pardonnera pas à Courbet, qu’il a d’abord encensé, d’être devenu après sa mort, aux tout débuts de la Troisième République, une idole républicaine. Il faudra la gloire de Degas, dans les années 1880, voire de Forain (qui gravera  superbement le frontispice de son roman “Marthe, Histoire d’une fille”) pour que son admiration s’exprime  sans réserve. 

            Avec La Salomé et L’Apparition de Gustave Moreau, découverts paradoxalement dans un Salon officiel, celui de 1876, il  rencontre enfin un  peintre au diapason de son âme. Il l’imagine, comme l”écrit Pierre Guyaux dans le catalogue du musée d’Orsay, en “artiste reclus, retité dans son rêve, par haine d’un monde qui aurait perdu jusqu’au sens du beau.” Il placera les deux œuvres au cœur même d’”A rebours” qu’il est en train d’écrire.

            Peut-être son ultime passion pour Odilon Redon, auquel il consacre un premier article en 1886 et dont il visite une exposition deux ans plus tard, traduit-elle déjà les inquiétudes spirituelles qui commenceraient à le traverser et dont le satanisme de “Là bas” serait l’expression paradoxale. Il apprécie en lui son onirisme (le rêve revient sans cesse dans les romans de Huysmans), traversé par l’angoisse métaphysique.

            Trois grands portraits surplombent l’exposition du Musée d’Orsay.  Barbey d’Aurevilly – le précurseur (il est né en 1808) -, peint par Emile Lévy :  Jean Lorrain – le rival en “décadence” -, par Antonio de la Gandara ; Robert de Montesqiou – le pseudo-modèle – , par Giovanni Boldini.  Tous trois ont fièrissime allure, l’œil insolent, canne au poing ou main bravement posée sur la hanche.

Forain Jean-Louis (1852-1931), pastel, portrait de Huysmans

            Huysmans, dans un pastel de Forain  cadré à mi corps, le regard triste, comme égaré, a l’air quelques mètres plus loin, d’un de ces étrangers qu’il est, tout justement,  chargé de pourchasser.

            Non, décidemment, lui, le fils d’une institutrice et d’un lithographe, il n’est pas de leur monde.

            Il ne sera jamais d’aucun monde.

Auteur : Jacques Fremontier

Parisian-born, from a good albeit ancient vintage. Usually drunk enough not to care about diplomas, ,mine or others'. I've done plenty of things and I plan do complete a few more before dinner.

Une réflexion sur « Au diable la vertu ! »

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.