A l’ombre de Proust et de Colette

            Chacun se souvient sans doute, soixante-dix ans après sa sortie, de “La. Ronde”, le très beau film de Max Ophuls : les personnages, tous mus par le désir, glissaient de couple en couple, au rythme d’une valse viennoise,  – la prostituée abordait un jeune soldat, qui séduisait une femme de chambre, qui dépucelait un fils de famille, et ainsi de suite jusqu’à ce que la boucle se referme avec le comte qui s’encanaillait dans les bras de la prostituée.

            Quand j’ai abordé, il y a deux mois, le satanique Joris-Karl Huysmans, je ne me doutais pas qu’il m’entraînerait chez Jean Lorrain, le “fanfaron du vice”, le “prince de la fange” puis, par consanguinité de duellistes, dans les amours ou les déambulatios secrètes de Marcel Proust. 

            Et voici  que la même valse de Sodome ou de Gomorrhe m’embarque, une fois de plus, dans son élan irrésistible : chacun passe du lit de l’un (ou de l’une) à la chambre (ou au salon) de l’autre ….

            Qui donc pour tenir ici le rôle de la prostituée (jouée par Simone Signoret, au faîte de sa jeunesse et de sa beauté)  ?  Qui pour inaugurer le bal. ?

Liane de Pougy : « Beauté surnaturelle de cette femme »

            Une femme, qui pratique le même métier, mais dans les hautes sphères de la société- une “courtisane” (comme on disait à partir d’un certain capital accumulé-), une “horizontale”  (comme on les appelait plus méchamment quand on n’avait pas les moyens de se payer leurs faveurs). Er la plus fameuse, la plus riche, la plus éclatante, celle – tout justement – que Jean Lorrain avait songé d’épouser : Anne-Marie Chassaigne, dite Liane de Pougy,  née en 1869 d’un père officier de cavalerie, mariée à dix-sept ans à un enseigne de vaisseau, divorcée à dix-neuf,  danseuse de cabaret, “demi-mondaine”.. (Jean Chalon, « Liane de Pougy, Courtisane, princesse et sainte », Flammarion, 1994)

            “Beauté surnaturelle de cette femme, poésie céleste qui dérange ma sceptique quiétude”, note Reynaldo Hahn, le musicien amant de Proust. Liane réussit, pour une unique nuit, à le conquérir. « Tu es bien mon amant, mon véritable amant, mon premier amant, cher, cher joli petit amour de rêve », lui écrit-elle. Rien n’y fait. Il ne se laisse plus fléchir. Bien des années plus tard, elle le décrit, dans ses “Cahiers bleus”,  draguant les voyous et “les petits marins” dans les rues louches de Toulon (Liane de Pougy, “Mes cahiers bleus”, Paris, Plon, 1977)

            Comme dans tous les feuilletons populaires, la prostituée au grand cœur tombe follement amoureuse, mais…. c’est d’une femme et …. d’une milliardaire américaine, Natalie Clifford-Barney, née en 1876 dans l’Ohio, d’un père magnat des chemins de fer.

            Love at first glance. Natalie se présente, un jour de Mardi gras (en 1899), déguisée en page florentin. D’abord éconduite, elle devient en peu de jours la moongleam, le “rayon de lune” de la belle danseuse (Jean Chalon, Chère Natalie Barney,  Flammarion, 1976)

Natalie Clifford Barney : L’Amazone …

            Très vite commence une fascinante “correspondance amoureuse” entre ces deux êtres sans illusions, chacune parfaitement lucide sur la situation sociale de l’autre (Natalie Clifford-Barney, Liane de Pougy, Correspondance amoureuse,, Gallimard, 2019).  

            Elles citent longuement quelques uns des meilleurs poètes de leur temps, Mallarmé, Baudelaire, Verlaine, Shelley…             Elles savent, l’une et l’autre, dire avec justesse leurs désirs, leurs frustrations, leurs échecs.

            Natalie semble plutôt émerveillée du métier de son amante ; elle déplore simplement que cela la retienne tant d’heures loin d’elle  : « C’est à la fois une joie et un désespoir de te croire incapable de te donner toute à un seul être. Tu es trop compliquée et perverse pour avoir la simplicité d’un désir et tu dois trouver un plus subtil délice à faire revivre les morts avec ta pensée qu’à faire mourir les vivants avec tes caresses ! »

            Liane ne lui cache rien de sa vie de courtisane : « Je suis ici la femme d’un clubman qui fume de gros cigares et qui passe ses nuits et ses journées au jeu…  Je l’attends dans mon lit, sans dormir, enfiévrée, sans rêver, attristée (…) Pourtant en moi la courtisane  devrait être contente car il vient de me mettre au cou un collier de cent mille francs des perles blanches que j’aime. (…) Vois,  j’ai reçu des perles et je pleure.»

            Elles rêvent d’aller s’installer ensemble dans l’île grecque de Lesbos. Ou de fonder à Paris une académie saphique. 

            Liane de Pougy tirera bientôt de ses amours avec Natalie un roman autobiograpique, intitulé simplement “Idylle saphique”, qui connaîtra un très grand succès.

            Mais l’idée de fidélité n’appartient pas vraiment à leur univers. Natalie fera le pélerinage de Lesbos … avec la poétesse franco-anglaise Renée Vivien.. Liane épousera en 1910 le prince roumain Ghika, de quinze ans son cadet. Un peu comme Odette Swann , l’ex Odette de Crécy, la « dame en rose », devenant, après la mort de son mari,  l’éouse de Forcheville, ou sa fille Gilberte se muant en marquise de Saint Loup.

            La courtisane, pour clore le dernier chapitre du roman-photo qu’a été sa vie, est reçue en 1943 dans le Tiers-Ordre de Saint Dominique. Elle y prononce ses vœux et prend le nom de Sœur Anne-Marie de la Pénitence. Elle meurt, à quatre-vingt un ans, le lendemain de Noël 1950.

Renée Vivien : Une femme m’apparut ….

            Renée Vivien saisit donc la main que lui tend Natalie et entre à son tour dans la ronde. Elle a vingt-deux ans (un an de moins que sa nouvelle amante),  elle est née à Londres et possède sans doute (en livres sterling) une fortune égale à la sienne. De son vrai nom, elle s’appelle Pauline Mary Tarn et a pris ce pseudonyme – ô combien français !- pour mieux exprimer sa “double ambiguïté” (de sexe et de langue) .

            La liaison ne dure que quelques mois. Pauline/Renée s’enfuit bien vite, atterrée par les innombrables infidèlités de sa maîtresse, qui remuera ciel et terre pour la reprendre (jusqu’à demander à Pierre Louys de jouer les médiateurs …) En vain.

            N’empêche. Grâce à Natalie (mais avait-elle vraiment besoin d’une guidesse ?), elle a découvert la Gomorrhe de la haute sociéré parisienne. 

            De cette brève idylle, Renée tire un roman enflammé, Une femme m’apparut …, dont le titre est emprunté à la Divina Commedia. Si Puvis de Chavanne avait été tenté par l’écriture, on imagine qu’il eût affecté ces métaphores ampoulées, ces images aussi « symboliques » que cent fois ressassées : « L’amour aussi a ses aurores espérantes, ses midis fervents, ses couchants mélancoliques et ses longues nuits sans lune. » Ou encore : « Sa frêle silhouette se détachait sur l’herbe azurée, s’enchâssait parmi les frondaisons glauques. »

            Elle noue presque aussitôt une longue liaison avec la baronne Hélène de Zuylen, mariée et mère de deux enfants.  

            Tout l’œuvre poétique de Renée Vivien est consacré à Gomorrhe. En vers quasi baudelairiens (ou parfois parnassiens), elle glorifie l’Androgyne (Renée Vivien, Poèmes choisis, Points, 2018). 

Lucie Delarue-Mardrus : elle a choisi le mariage

            J’aime son dédain de la famille, qu’elle jette à la tête de Lucie Delarue-Mardrus, lesbienne convertie au mariage : “Le calme conjugal de l’âtre et du repas/Et la sécurité près de l’époux vulgaire …” Ou encore dans les distiques de “Donna  m’apparve” :

            « Et le repas du soir sous l’ombre des charmilles

            Réunit le troupeau stupide des familles.”

             Hélène quitte Renée en 1907. Inconsolable, la poétesse ne se nourrit plus (ou presque …) que de laudanum et de thé corsé d’alcool. Elle  s’astreint à une ascèse épuisante : longues marches, diètes, obsession de la minceur …

            Nulle n’a décrit mieux que Colette l’errance de Renée Vivien tout au long de ces deux années d’agonie amoureuse. « Son long corps sans épaisseur, penché, portait comme un lourd pavot la tête et les cheveux dorés, et de grands chapeaux chancelants. Elle tendait en avant ses longues mains tâtonnantes. Ses robes couvraient ses pieds, ella allait frappée d’une gaucherie angélique et perdait en marchant ses gants, son mouchoir, son ombrelle, son écharpe … 

            « Elle donnait tout, et sans cesse : les bracelets sur ses bras s’ouvraient, le collier  glissait de son cou de victime … Elle semblait s’effeuiller. Son corps ployant refusait tout relief de chair. » (Colette, « Le Pur et l’impur », in Œuvres, tome III, Gallimard, Pleïade, 1991).

            Renée meurt en 1909 à l’âge de trente-deux ans.

            Colette, à qui rien de Sodome et Gomorrhe n’est étranger, s’introduit ainsi dans la ronde. Elle les a tous connus. Elle les a toutes aimées ou détestées.

            Jean Lorrain ne s’est pas contenté de lui servir de guide à la découverte des bas fonds de Paris. Il lui a, dès les folies de la Belle Epoque, lancé un avertissement dont elle gardera toute sa vie le souvenir : « Rien n’est plus facile que d’avoir une mauvaise réputation, mais tu verras plus tard quel mal on a à la garder. » Parole de spécialiste !

            Elle a, pour la première fois, rencontré Proust en 1894 ou 1895, dans le salon de Madame Arman de Caillavet, la maîtresse d’Anatole France. De cette rencontre, elle tire en 1902 une satire féroce dans  “Claudine à l’école”.  Quelques années plus tard, dans “Mes cahiers”, elle évoque l’arrivée dans une soirée du petit Marcel au bras d’”un compagnon plus âgé que lui,  comme lui grâcieux et chuchoteur”, avec leurs  “manières de perruches inséparables”.

            Elle le voit pour la dernière fois, à l’hôtel Ritz, en octobre 1920. “Je me souviens que, sous le réverbère bleu,  Marcel Proust suffoquait d’asthme, renversait une face mauve creusée d’ombre, envahie d’une barbe vorace. Nous pouvions lire sur ses traits, dans sa bouche ouverte qui buvait l’obscurité piquetée de bleu violet, qu’il mourrait bientôt.”

            Et lui, que pensait-il d’elle ? Toujours un peu flagorneur avec ses interlocuteurs mondains ou littéraires, il lui écrit en mai 1919 : “J’ai un peu pleuré ce soir, pour la première fois depuis longtemps, et pourtant depuis quelque temps je suis accablé de chagrins, de souffrances et d’ennuis. Mais si j’ai pleuré, ce n’est pas de tout cela, c’est en lisant la lettre de Mitsou au lieutenant bleu. Les deux lettres finales sont le chef d’œuvre du livre.”

Colette, au temps de Polaire

            Colette (1873- 1954) a partagé des tranches d’aventure avec au moins deux de nos héroïnes : si Natalie Barney se jette dans les bras de la romancière, c’est justement parce que Renée Vivien la trompe (avec Hélène de Zuylen, que Colette surnomme la Brioche).

            « Natalie, lui écrit-elle, mon mari (Willy) te baise les mains, et moi, tout le reste (…) Mes yeux avaient oublié ce qu’est une créature jolie des pieds à la tête. »

            Interrogée par Jean Chalon trente ou quarante ans plus tard, Natalie réduit l’idylle à des dimensions érotiques plus modestes : « Oh, Colette, une douzaine de fois seulement ! C’était trop difficile pour nous rencontrer, Willy nous surveillait trop, et puis il avait la prétention d’assister à nos ébats. »

            Colette et Rachilde se rssemblaient sans doute beaucoup trop pour s’aimer vraiment : toutes deux provinciales montées à Paris, toutes deux romancières ou chroniqueuses scandaleuses, toutes deux bisexuelles, – habillées en garçonnes, cheveux courts, cigare au bec – toutes deux épaulées à leurs débuts par un mari puissant – Willy ou Vallette (le patron du « Mercure de France »)   Sans doute Rachilde, qui appréciait tant le music hall,  est-elle allée applaudir une des « pantomimes orientales » où la déjà célèbre Polaire s’affiche tous les soirs, nue sous son maillot couleur panthère.

            « Personne. n’écrit aussi « mâle » que vous », écrit Colette en 1907 à l’égérie de son éditeur, qui a dû sûrement beaucoup apprécier l’ambiguïté du compliment.

            « Tâchez de vous souvenir, réplique Rachilde en 1909, que vous portez  une chose précieuse en votre cerveau de chatte folle et bondissante, par dessus les gouttières des préjugés sociaux. ».        Insinuerait-elle que l’autre aurait tendance à l’oublier ?

            On ne saurait dire aujourd’hui sans ridicule que, dans la ronde de Gomorrhe, Colette cède la danse à Rachilde (1860-1953). L’une brille toujours comme une gloire des manuels scolaires, de La Pleïade, de France Culture. L’autre a presque complètement disparu de notre mémoire.

Rachilde : « Couche-t-elle ? C’est un ciboire cadenassé ».

            Et pourtant !  Le personnage de Rachilde a fasciné la Belle époque.  “Couche-t-elle ?’ s’interroge Jean Lorrain  (le complice de ses escapades “scandaleuses”). “Non, chaste, mais elle a dans le cerveau une alcôve où ellr fait forniquer Melle Sapho et M.Ganymède (…) C’est un ciboire cadenassé.’

            Barrès, qui fait alors figure d’idole des jeunes écrivains, découvre la première édition de “Monsieur Vénus” (1884), imprimée en Belgique pour déjouer la censure.  Il s’enthousiasme, organise une édition française, la préface.  “Ce livre, écrit-il, est assez abominable, pourtant je ne puis dire qu’il me choque.”

            Le lecteur d’aujourd’hui se contente de sourire. L’héroïne, Raoule de Vénérande (Ah ! Le délice des noms de personnages   dans les romans “décadents” !), s’éprend du charme de Jacques, un ouvrier fleurisie de vingt-et-un ans, “dont l’âme aux instincts féminins s’est trompée d’enveloppe” (un transgenre !).

            Elle en fait sa « femme » ; “Tu es divine, fit Raoule, je ne t’ai jamais vue si jolie !”

            Elle traîne cependant un prétendant, Raitholbe (!), lui aussi fasciné par la beauté androgyne de Jacques : « il frémit jusqu’aux moëlles », quand le jeune homme lui pose ses mains sur les épaules. Raoule, folle de jalousie, se venge sur “le corps sacré de son éphèbe”. Le sang coule.

            Elle épouse Jacques. La nuit de noces est tragique. “Raoule, s’écrie Jacques, la face convulsée, les dents crispées sur la lèvre, les bras étendus comme s’il venait d’être crucifié dans un spasme de plaisir, Raoule, tu n’es donc pas un homme ?”

            Ratholbe, frustré dans son désir, affronte le jeune homme en duel et le transperce de son épée. Raoule découpe le sexe du cadavre et en fait un moulage qu’elle offre à l’adoration de ses amant(e)s.

            Rachilde mérite cependant de survivre grâce à un petit chef d’œuvre de perversité littéraire, « La Marquise de Sade », paru trois ans plus tard. (Gallimard, Collection L’Imaginaire, 1996)

            Une mère tuberculeuse (et un peu folle), un père colonel de hussards (et qui eût tellement préféré avoir un garçon)  : Mary Barbe est condamnée à une enfance songeuse et solitaire, sous la garde de Turlotte, une cousine confite en bigoterie. 

            Toutes les deux vont chaque jour acheter à la « ferme » le «lait », que le médecin prescrit à la mère phtisique. La petite aime ouvrir les portes interdites : la ferme est en réalité un abattoir ; le lait, du sang de bœuf fraîchement tué.  Mary Barbe s’évanouit.  La vision du jeune boucher assommant, dans un flot sanguinolent, la bête à coups de maillet marquera désormais tous ses désirs.

            La tuberculose n’empêche pas d’enfanter. Un petit frère nait, qui risque de prendre la place de Mary dans le cœur du père.  C’est mal la connaître : elle assiste, sans lever le petit doigt, à la mort de l’intrus, étouffé dans son sommeil par une nourrice ivre. “Papa, s’écria Mary avec un accent intraduisible, tu n’as plus que ta petite fille à aimer sur terre …”

            Le père est tué à la guerre, – celle de 1870.  Mary vit désormais chez son oncle Célestin – un médecin célibataire.

            Faute de l’épouser lui-même, il la marie à un “viveur ni beau ni laid”, le baron de Caumont. Elle ne pose qu’une condition : jamais d’enfant ! Et lui présente, avant la nuit de noces, le coffret de ses armes ou de ses plaisirs : cocaïne, curare, morphine.

            Elle se choisit un amant : Paul-Richard, le fils naturel de son mari, et obtient d’une de ses amies qu’elle devienne la maîtresse du baron, déjà épuisé par ses débauches. “Vous n’avez qu’à vous laisser diriger, le premier vers un lit, le second vers la tombe, et c’est moi qui ai tout le mal !”

            Elle torture délicatement son adorateur avec une épingle à cheveux, elle le tatoue de ses initiales, “écrivant la lettre dans la chair vive.” Un fouet, un tisonnier poussé au rouge, des tisanes à la cantharide : toutes les armes lui sont bonnes pour faire le vide autour d’elle.

            Ce qui sauve Rachilde du ridicule, c’est sa drôlerie. Huysmans, Lorrain, Renée Vivien ne nous laissent jamais la grâce d’un sourire, encore mons d’un rire.. Rachilde, elle, garde ses distances. Ce monde l’amuse.    

            Elle est aussi l’un des rares écrivains dits “décadents” à ne point nous affliger d’une écriture alambiquée, tarabiscotée, amphigourique. Elle écrit simple.

            Elle pourrait parfois donner des leçons à son vieil ami et complice, Remy de Gourmont, qui passe – en ce temps-là – pour le plus prometteur.

            Finissons donc par celui qu’un mauvais destin ne semblait guère prédestiner à se faire accepter dans cette chaîne des séductions : Remy de Gourmont (1858-1915),  le hobereau normand, atrocement défiguré, dès l’âge de trente-trois ans, par un lupus tuberculeux du visage.  

            Il n’avait connu, jusqu’à cette catastrophe, qu’une fascination quasi maladive pour une femme extrêmement étrange, Berthe de Courrière, initiée au satanisme et aux messes noires (qui servira de modèle à la perverse séductrice Hyacinthe Chantelouvre, la maîtresse en diablerie du “Là bas” de Huysmans).

            Cela nous vaut toute une vague de contes qu’il appelle “magiques” où des fantômes, des succubes, des démons détournent de jeunes vuerges, parfois des fillettes, dans les chemins de la masturbation, de la fornication,  de l’orgasme.  Il est question de “la turgescence presque putride de son sexe mûri jusqu’à craqueler comme une figue”. Ou du “fantôme de raisonnement qui tendait vers moi ses mains ironiques.” 

            Remy de Gourmont  est désormais si laid que les dîneurs du restaurant Duval, où il a ses habitudes, demandent au patron du bistrot de leur épargner une vision qui leur coupe l’appétit ! Il ne reste au malheureux qu’à se réfugier … au café de Flore.

            Commence alors une carrière de courrièriste et de critique littéraire où il témoigne parfois d’une éclatante prescience. Sont-ils nombreux en 1896 à reconnaître le précoce génie de Claudel (qui n’a alors que vingt-huit ans et “dont le nom, dit-il, est presque inconnu”) ?

Remy de Gourmont rue des Saints-Pères : en robe de bure

            Il a cinuante-deux ans. Il vit reclus, vêtu d’une robe de bure, dans son appartement du 70 rue des Saints Pères où de rares fidèles lui rendent visite.

            Elle a trente-quatre ans. Elle règne, à deux pas de là, au 21 rue Jacob, en son Temple de l’Amitié (qui fut construit pour abriter les amours du maréchal de Saxe et de l’actrice Adrienne Lecouvreur), sur un des plus brillants salons de Paris où l’on rencontre, tous les vendredi, aussi bien Picasso qu’Albert Einstein, Ezra Pound que James Joyce, Colette que Marguerite Yourcenar. 

            Natalie qui, bien sûr, n’aime que les femmes, décide de conquérir le misanthrope. Il résiste. Elle envoie des plénipotentiaires. Il finit par céder. Il la reçoit pour la première fois au début de l’été 1910.

            Elle s’enhardit. Elle l’arrache à ses livres pour une promenade nocturne, en automobile, au Bois de Boulogne. Il commence à lui écrire : ainsi naît « L’Amazone ».

            Les « Lettres à l’Amazone », suivies des « Lettres intimes à l’Amazone » (Mercure de France, préface de Jean Chalon, 1988), sont parmi les plus étranges lettres d’amour de la littérature française. Il ne lui a jamais touché que les mains, ils n’ont jamais échangé un baiser, il lui parle de la chasteté, du mysticisme, du désir, de l’ennui, du plaisir …  Il philosophe.

            Ce qui ne l’empêche pas parfois de se trahir : “L’amour, écrit-il, est physique, tout amour a une base physique, parce que la physique seule existe et que l’âme est une invention de la Sorbonne.”

            A la fin de notre ronde, il ne manque au palmarès de Natalie Barney qu’un seul nom glorieux : celui de Proust. C’est lui, assez étrangement, qui en éprouve le manque. Il charge Paul Morand de solliciter une invitation, qui bute sur une incompatibilté d’horaire : Natalie se couche à l’heure où Marcel se lève. 

            On transige : Marcel viendra à minuit.

            C’est un échec. Elle le raconte, un demi-siècle plus tard, à Jean Chalon, son biographe : « Une nuit blanche pour m’entendre dire que mon rire ressemblait à celui de madame Greffulhe ! »

            Encore une, probablement, qui n’était pas son genre !

                                                                                                                    

Auteur : Jacques Fremontier

Parisian-born, from a good albeit ancient vintage. Usually drunk enough not to care about diplomas, ,mine or others'. I've done plenty of things and I plan do complete a few more before dinner.

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