Pierre Herbart : un anti-Malraux ou un T.E.Lawrence à la française

           

         

      

            “Je suis saoûl de vertu jusqu’à la nausée.”

            Non, ce n’est pas de la France d’aujourd’hui qu’il s’agit, mais de l’URSS des années trente.

N’empêche. Une telle phrase, écrite en 1937, me donne d’emblée l’envie de découvrir cet écrivain quelque peu maudit, en qui se dissimule peut-être un frère : Pierre Herbart (1903-1974).

            Un frère ? Oui, quelques points communs : une famille “bourgeoise” (les guillemets d’incertitude sont pour moi, non pour lui), – source de maladive mauvaise conscience ; un passage au parti communiste soldé par une rupture brutale. 

            Et d’évidentes différences : je n’ai jamais eu le goût des “garçons” (mais il en parle avec tant de subtilité, de lucidité, de tendresse, que j’y retrouve toute la saveur lointaine de mes histoires de “filles”) ; je m’incline devant ses engagements poussés jusquà l’ultime : le départ pour l’URSS, la guerre d’Espagne, la Résistance. Je me suis toujours contenté de faire des phrases.

            Son grand-père a fondé les Chantiers navals de Dunkerque, préside la Chambre de commerce, siège au Conseil d’administration des Chemins de fer du Nord. Mais est-il vraiment son grand-père ? (Jean-Luc Moreau, “Pierre Herbart, l’orgueil du dépouillement”, Grasset, 2014).

            Le “père”, jamais doté d’un prénom, a refusé de prendre sa place dans une dynastie aussi imposante. Il s’est enfui quand le petit Pierre (rebaptisé Guillaume dans les “Souvenirs imaginaires” – Gallimard, 1968) n’avait que cinq ans. Il est devenu clochard. Après quelques années d’errance, la police a retrouvé son cadavre dans un fossé. La figure de ce hors-la-loi hantera toute sa vie l’écrivain Herbart.

            C’est son demi-frère, Louis, l’opiomane, qui lui révèlera, au seuil de l’adolescence, le secret de famille : la mère – la très belle Eugénie-Marguerite – avait un amant, le “Viking”, qui, jusqu’à sa mort, s’occupera du fils adultérin. Le “père”, à peine célébrées les noces, n’a sans doute pas supporté l’affront.

Luca Longhi (1507-1580): La dame à la licorne

            De livre en livre, le thème du secret obsède Pierre Herbart. Dans le plus beau de ses romans, “La Licorne” (Gallimard, 1964), le mystérieux “oncle Jules” occupe une chambre au premier étage, d’où il ne sort jamais et où nul n’a le droit de pénétrer, sauf Madame Pons, la vieille gouvernante. “Défunte Madame”, la mère de Juliette, a tout fait pour empêcher son mariage avec Martial, parce que, disait-elle, elle a trop bien connu le père du jeune homme. Est-ce donc un inceste ? 

            Nul ici n’est à sa place. Chacun, chaque soir, au gré de ses caprices, choisit son lit dans l’immense maison. Ni Madame Pons ni Martial ne savent jamais, chaque matin, où retrouver Denis et Luc, les deux adolescents que viendra bientôt rejoindre Bruno, pour le temps des vacances.

Nul ne sait plus quel lien du sang l’unit aux autres; 

“Juliette, ce n’est pas ma soeur, c’est ma cousine, dit Denis. 

– Comment ça, ta cousine?

– Puisqu’elle est mariée à mon cousin,

– C’est la femme de mon beau-frère, ajoute Luc.”

            Il faut dire que Pierre Herbart, déjà marqué par la malédiction de ses deux “pères”, a peut-être quelque mal à se situer clairement dans ses familles d’adoption.

            Débarqué à Paris aux approches de ses vingt ans, il fait très vite la connaissance de Cocteau, à qui il a écrit son admiration et qui devient son premier “parrain” en littérature (et sans doute dans la vie). L’un et l’autre subissent en même temps les souffrances d’une désintoxication à l’opium, ce qui donne lieu à une correspondance où ils échangent leurs confidences.

Cocteau : mais que fume-t-il ?

            La scène finale se déroule en juillet 1929 à La Colline, la propriété de Coco Chanel à Roquebrune. Cocteau s’y trouve déjà avec son amant, Jean Desbordes, au bord de la rupture ; contraint de rentrer à Paris pour corriger les épreuves des “Enfants terribles”, il “confie Jean” à Herbart – “ce qui allait nous précipiter dans les pires folies” raconte ce dernier dans ses “Histoires confidentielles” (Grasset, 1970).

            “Un matin, je flânais sur la terrasse quand j’entendis un bruit de pas derrière moi. Je reconnus, d’après ses photographies, André Gide, qui croyait trouver là Jean Cocteau.”

Ainsi s’ouvre pour lui sa deuxième famille d’adoption.

Pierre Herbart jouant aux échecs avec André Gide

            Et quelle famille ! Gide, comme chacun sait, a épousé sa cousine Madeleine, qui mourra vierge quarante-trois ans plus tard. Il entretient une longue amitié avec la “Petite dame”, Maria Van Rysselberghe (elle-même attirée par Lesbos), dont la fille, Elisabeth, rêve d’avoir un enfant hors mariage. Gide jette la jeune femme dans le lit de son amant, le cinéaste Marc Allégret, avec qui il partage l’appartement de la rue Vaneau. Échec total.

            Un matin de juillet, Gide lui-même se décide, au bord de la mer, à prendre le relais. Réussite immédiate : une fille, Catherine, va naître, que l’écrivain reconnaîtra, après la mort de sa femme.

Le 15 septembre 1931, Pierre Herbart (vingt-huit ans) épouse Elisabeth, qui a treize années de plus que lui. On peut imaginer que Gide a tiré les ficelles de ces noces inattendues. Les deux nouveaux époux ont pourtant échangé, depuis des mois, une correspondance amoureuse, qui ne laisse guère de doutes sur leurs sentiments. 

            Assez curieusement, dans les six livres d’Herbart que j’ai lus (sur une douzaine), pas une seule ligne ne semble consacrée à Elisabeth, sauf dans “En URSS”, où elle apparaît brièvement sous la forme d’une simple initiale : “E”, et rien de plus.

            Je passe, par esprit de charité, sur le troisième “père d’adoption”, Roger Martin du Gard : le souvenir des “Thibault”, dont mes parents ont abreuvé mon adolescence, me laisse encore, soixante-dix ans plus tard, un arrière-goût de soupe amère. 

            Elisabeth supporte les amants innombrables. Elle ne pardonne pas la liaison passionnée avec une femme, Charlotte Aillaud, – la soeur de Juliette Greco. Elle demande et obtient le divorce en 1968. Pierre Herbart, lui, se satisfait de mettre à distance l’hostilité que lui témoignait Catherine Gide, sa belle-fille.

            “Familles, je vous hais !”. ils eussent tous dû relire les “Nourritures terrestres” !

            “L’âge d’or” (Gallimard, 1953) semble tout entier voué à l’amour des garçons. S’étonnera-t-on que je m’y délecte d’un portrait de femme ?

            Lucienne, “mannequin chez Patou” (ce qui me rappelle quelques souvenirs personnels…), rencontrée un soir au “Boeuf sur le toit”, un bar de la rue Boissy d’Anglas où se retrouvait toute l’avant-garde artistique, littéraire ou mondaine : “Il y avait dans sa beauté quelque chose de meurtri. Le regard calme de ses yeux gris se posait distraitement sur les choses, sur les êtres ; son sourire semblait venir de très loin et n’éclore sur ses lèvres  qu’avec  le consentement réfléchi de tout son être. Jamais femme ne fut plus dépourvue d’éfféterie. Rêveuse et placide, elle ne prêtait qu’une attention distraite aux remous que suscitait toujours sa présence.”

            Elle le loge. Elle l’habille. Elle l’emmène, le dimanche, dans une auberge des bords de Marne. Elle l’aime. Il s’ennuie. “Aujourd’hui encore je ne puis penser à elle sans estime. C’est un sentiment dont je ne suis pas prodigue.”

            Les femmes, il va les regarder sans désir au bordel du “Grand cinq”. 

“Pour moi, je ne consommai que de la bière.”

            A côté de cette tiédeur, quel enthousiasme, quel appétit, quelle folie pour les adolescents de rencontre !

            Dans un cabaret de mariniers, “où les garçons dansaient ensemble, se tenant aux épaules, la casquette sur l’oreille, avec cet imperceptible déhanchement qui était à la mode à cette époque et donnait tant de grâce à leurs pas”, Pétrole, dix-sept-ans, l’aborde : “Tu en fais une avec moi?”

Le voici donc embarqué sur la “Marie-Louise” (on se croirait dans une chanson de Damia, ou de Lucienne Boyer…). Une bagarre dans un bal. Ils sont l’un et l’autre blessés. Le goût du sang ravive leurs désirs. “A la fin, de colère,il me mordit cruellement et nous nous mêmes à lutter sur l’étroite couchette.”

Camille Pissaro, Péniches à Pontoise (1896)

            “La lèvre retroussée de Pétrole, la ligne si fraîche de sa mâchoire, ses yeux très légèrement obliques, toujours un peu clignés et dont l’iris bleu pervenche était marqué de deux petits points sombres, tout ce visage enfin, je ne pouvais le contempler sans un incompréhensible déchirement, un sentiment de paradis perdu. Etait-ce l’idée qu’il se flétrirait, ou que je le perdrais, que je cesserais de l’aimer ? Est-ce la brusque certitude que la beauté ne se possède pas, qu’aucune étreinte ne peut vous la livrer, qu’il faudrait la saisir autrement qu’en jouissant d’elle mais que les hommes ne disposent d’aucun autre moyen d’entreprendre sa conquête ? (…) L’histoire de mes rapports avec Pétrole est celle du triomphe de mon corps, de la quotidienne déroute de mon amour.”

            Il règne dans toutes ces amours comme une incertitude de l’être, une volonté désespérée de “se conserver une sorte de réalité confidentielle”. La mort est toujours là, qui les guette. 

            Quelque chose en Pierre Herbart évoque sans doute Lawrence d’Arabie : celui des “Sept piliers”, mais aussi et surtout celui de “The Mint” (que l’on a maladroitement traduit en “La Matrice”) : l’indétermination existentielle qui produit l’aventurier en sa tragédie secrète.

Il crache sa vérité dans un livre étonnant, “La ligne de force” (Gallimard-L’imaginiaire, 1958), où il met à nu toute la dérision de ses engagements supposés glorieux.

Il est l’anti-Malraux.

            Tout commence, de la même façon, dans ce que l’on appelait alors l’Indochine française. Il a vingt-huit ans, il n’a jamais fait d’études (aurait-il, comme Malraux, raté son bac ?), il a traîné un temps – pour le plaisir – dans les bouges d’Afrique du Nord (et dans l’entourage opiacé de Lyautey). Le voici qui rejoint à Saïgon la journaliste Andrée Viollis, envoyée spéciale du “Petit Parisien” sur les traces du ministre des Colonies Paul Reynaud. 

            La police ne le laisse même pas débarquer : arrêté pour des propos “séditieux” tenus sur le bateau. Libéré sur ordre du gouverneur, il n’a rien de plus pressé que de se précipiter dans une fumerie d’opium  -“une pour Chinois, pas pour coloniaux.” La meilleure clé pour comprendre le pays, explique-t-il à Viollis, c’est de relire “Crime et châtiment”.

            Anti-colonialiste forcené depuis son séjour en Afrique du Nord, mais sans illusions sur les luttes anti-coloniales (nous sommes en 1931…) : “En ce combat douteux, ils gagnent, c’est-à-dire qu’ils rejettent leurs maîtres étrangers, se choisissent, dans leurs propres rangs, d’autres maîtres – et changent d’esclavage. Mais ceci ne nous regarde plus. Ils ont atteint leur maturité nationale. Qu’ils se débrouillent !” Et, avec une lucidité assez terrifiante : “Juste de quoi rigoler plus tard en répétant : “Je vous l’avais bien dit !”

            Ce qui ne l’empêche pas de dresser un acte d’accusation redoutable : “un cadavre tous les cent mètres sur la route (…) Et s’il n’y avait eu que les morts ! Mais nous devions faire face aux cadavres vivants, les suppliants aux ventres ballonnés qui tendaient vers nous leurs mains en psalmodiant : “Trois grains de riz ! Donnez trois grains de riz!”

            Il se fait passer pour “un inspecteur en tournée”, visite et photographie un camp de prisonniers, donne l’ordre de libérer les plus jeunes, engueule les geôliers : “Vous aurez de mes nouvelles par M. l’Administrateur !”

            Il a juste le temps de s’enfuir en Chine. 

            A son retour en France, il prend tout aussitôt sa carte du parti communiste. Il inspire tellement confiance à ses nouveaux camarades qu’ils l’envoient à Moscou – récompense suprême – diriger l’édition française de la revue “Littérature internationale”.

Ici encore, pas d’illusion fanfaronne : “Autant le dire, le “militantisme” (c’est lui qui met les guillemets”) m’ennuyait horriblement.” Dès les premiers jours, il est pour le moins étonné de l’abîme entre la misère des ouvriers et le luxe dans lequel vivent les “élites”. Ah ! Le bal costumé dans la datcha des intellectuels, au sortir du train de banlieue où règnent “un silence exténué, un mutisme de détresse” !

Affiche de propagande soviŽtique reprŽsentant Staline devant la foule ˆ Moscou. Les manifestants brandissent les photos de Staline et LŽnine. 1949.

            Il se heurte aux censeurs – les glavlit – qui envoient au pilon toute une édition de la revue, parce que la couverture était jaune ! “La couleur de la social-démocratie, camarade ! Impossible !”  Il est convoqué au Komintern, dont dépendent tous les communistes étrangers ; il erre dans d’interminables couloirs, contraint de montrer ses papiers à chaque nouvel étage.

            Isaac Babel le met au courant de la première grande vague de la terreur stalinienne “Quittez ce pays le plus vite possible ! Et surtout ne laissez derrière vous aucun proche en otage !”

Il ne lui reste qu’à organiser jusqu’au bout la sinistre comédie du voyage de Gide en URSS.

            Dès 1937, alors qu’il avait encore sa carte du parti, Herbart avait publié son journal de voyage (“En URSS”, Gallimard), dont il me plaît de ne retenir que la métaphore du pou : “Chaque être ici a ses parasites qui sont ses bureaucrates et c’est par ses bureaucrates qu’on l’atteint. Comme si l’on s’adressait au pou pour savoir comment va le pouilleux. Il va mal, le pauvre, mais le pou est content.”

            La guerre d’Espagne détruit ses ultimes illusions : “Nous nous figurions que l’URSS aidait les républicains (…) A Barcelone, des amis anarchistes m’exposèrent leur situation. Traqués par la Guépéou, leurs camarades disparaissaient les uns après les autres. On retrouvait leurs cadavres au bord des routes, une balle dans la nuque…”

            “Vous vous êtes mis dans de beaux draps”, lui dit Malraux.

            – Pourquoi ? 

            – Etes-vous absolument sûr que Gide ne va pas publier cela pendant que vous êtes ici ?”

            “Cela” c’est “Retour de l’URSS”, le livre-réquisitoire de Gide (Gallimard 1936), dont Herbart vient de faire lire les épreuves à Malraux.

            Gide, malgré ses promesses, le publie sans tarder.

            Branle-bas de catastrophe à l’ambassade soviétique de Madrid, où Herbart a l’étrange idée de se réfugier. 

            Seule l’intervention d’André et de Clara Malraux lui permet miraculeusement d’échapper à ce piège.

            Ce Malraux pour qui, écrivait Herbart, “le sens de la grandeur, c’est peut-être de mourir pour une cause qui lui sert avant tout de prétexte à satisfaire son goût profond du tragique.”

Herbart, lui, se fiche de la grandeur. Il la méprise. Il la fuit. La tragédie, il la porte en lui : fils adultérin, faux rejeton d’un vagabond dont il porte le nom et qu’il élit pour père. C’est elle qui lui permet toujours de se mettre d’emblée à la hauteur de l’Histoire. Mais en porte-à-faux. En acteur-témoin dénonçant inlassablement la médiocrité de la pièce. 

            Il rentre à Paris. Il déchire sa carte du parti communiste.

            La Résistance lui fournit l’ultime épisode de ces combats de dupes, dont il ne cesse de remâcher l’amère saveur depuis qu’il en a découvert les délices en Indochine.

            Il n’y croit pas une seule seconde. “Des appels me parviennent, qui ne me concernent pas, puisqu’ils parlent de patrie, d’honneur national, et que les idées, fussent-elles nobles et justes, ne m’atteignent plus, désincarnées.”

            Rien qu’un enchaînement logique où les convictions, les sentiments n’ont aucune part : “Les garçons des Chantiers de jeunesse furent conviés à partir pour l’Allemagne. Il n’y avait plus qu’à les faire déserter.”

            “Un temps dérisoire et maudit (…) : “On attend, dans la brume d’une station de métro, quelqu’un qu’on ne connaît pas auquel on transmet un message qu’on ne comprend pas concernant des choses que l’on n’approuverait pas si elles vous étaient révélées, mais la quasi-certitude que le “message” ne sera suivi d’aucun commencement d’exécution dédouane votre conscience. En somme, on est – j’étais dans une gratuite enfin passible de la peine de mort.”

            Lafcadio, nous voilà ! Retour par “Les Caves du Vatican”. L’ombre de Gide, le “parrain”, rôde encore dans les parages.

            Le plus inattendu, c’est que la Résistance prend Lafcadio tout à fait au sérieux : Inspecteur général du Mouvement de libération nationale (MLN) pour la région Nord, puis Délégué général régional pour la Bretagne. Son nom de guerre : Le Vigan. Au point que certains l’affublent  même d’un  képi étoilé : “général Le Vigan”.

            D’autant plus réjouissant que c’est aussi le nom d’un comédien fâcheusement collaborateur, qui accompagne Céline, Lucette et le chat Bébert dans leurs aventures de Siegmaringen

            Herbart libère Rennes, dont il capture et emprisonne le préfet de Vichy. Il y accueille De Gaulle qui, à l’issue de leur unique rencontre, lui enseigne… comment couper les cigares. “Encore un ou deux cigares et ils m’enverront promener le chien.”

            “Résistance ? Connais pas “ lui dit le gouverneur de la place, fraîchement nommé. Et Herbart lui-même, évoquant son action clandestine avec des amis : “Des histoires de boy-scouts”.

            Toutes les portes devraient s’ouvrir devant lui : député ? Ministre ? Commissaire de la République dans quelque province ? Aucune décoration, aucune prébende.

            Il a fondé, dans la clandestinité, le journal “Défense de la France”, qui va devenir “France Soir”. Il s’en fait prestement subtiliser la direction. Il crée un hebdomadaire, “Terrre des hommes”, promis à une très brève existence.  Il publie quelques éditoriaux dans “Combat”. Sa lucidité le tue. Chaque journaliste, écrit-il, devrait se poser la même question : “quelle sera la forme de mon mensonge ?”

            T.E. Lawrence, disais-je.  Oui, le colonel de légende, frustré de toutes ses vaines promesses à ses compagnons d’aventure, et qui s’engage en 1922 dans la Royal Air Force comme soldat de deuxième classe, sous le nom de John Hume Ross.  Homosexuel, comme Herbart. Fasciné, comme lui, par les vertiges de la moto. Sauf qu’il connaîtra, lui, la grâce d’un accident mortel.

            Alors que Pierre Herbart mourra, à demi paralytique, à l’hôpital de Grasse et sera provisoirement inhumé dans la fosse commune, avant que ses amis ne fassent transférer sa dépouille dans une sépulture plus digne.

            Clochard, ou peu s’en faut, comme son « père ».

            “Je me suis trouvé, comme par hasard, et en grande compagnie, sur les lieux du crime, non tant pour le dénoncer, mais pour l’assumer peut-être, alors que j’étais innocent”, confesse Herbart en 1958, alors qu’il est déjà retiré de tout. 

            Qu’a-t- il raté ? A-t-il, à un moment, commis une faute ?  Oui, répond-il, je me suis “écarté de ma ligne de force (…), celle qui donne un sens à la vie (…) pour m’occuper de riens : la colonisation, le colonialisme, la guerre d’Espagne, la Résistance. Que sais-je ? (…) Je ne saurais trop conseiller aux autres de perdre moins de temps que moi.”

            Sa “ligne de force” ? Aimer, créer, saisir au vol tous les instants de grâce qu’offre une vie.

            Il s’est inventé un style.

            Style de vie vagabonde, aventureuse, passionnée, sensuelle, traversée d’éclairs, imprégnée d’art et de littérature.

            Style d’écriture : il se situe dans la lignée des grands portraitistes à la française ; ses portraits de femmes (Lucienne, Daphné, N la Russe – jamais dotée d’un prénom, pour ne pas la compromettre …) , ou d’adolescents  dévorés de caresses (Alain, Pétrole, Auguste, Marius, tant d’autres …) font revivre ses amours avec une vivacité, une rapidité d exécution délectables.

            Il sait (privilège rare) animer sans enflure une scène de tragédie, voire d’apocalypse : la mort d’Alain à l’hôpital, enchaîné sur son lit, baillonné, et qui tente en vain de hurler le nom de Pierre ; la famine en Indochine et le bagne des prisonniers politiques ; la déambulation sous les bombes dans les décombres de Madrid assiégée,  avec tous les parfums de la vraie vie qui remontent et qui permettent d’identifier chacune desz boutiques détruites …Ou la dernière nuit avec N, dans une chambre d’hôtel à Moscou, où il bâfre, se saoûle à mort pour ne pas crier, mais « même si cela ne doit durer qu’une heure, que cinq minutes, qu’une minute, « c’est le bonheur », me disais-je. »

            Son art suprême, c’est l’ellipse. L’essentiel, la racine des êtres et des choses, il nous les laisse un peu deviner, il nous en aguiche le désir, il ne nous les dit jamais. « « A quelques mois de là, écrit-il par exemple, je rencontrai un être avec lequel je devais passer les années les plus tourmentées de mon exitence. Je ne dirai rien de cette période. Cinq ans passèrent jusqu’au coup de pistolet qui me délivra à la fois de ma plus grande joie et de mon enfer. ». Ou encore : « De la Chine je ne dirai pas un mot. Je garde cette poire pour la soif. »

            Ne jamais trop dire pour garder le juste dire.

Adieu à Claude Régy, l’antidote, suivi de Même pas coupables

Claude Régy est mort cette nuit.

Voilà sans doute plus de soixante ans que je suivais, médusé,, parfois tétanisé, souvent perplexe, toujours fasciné, ses étranges mise-en-scène, marquées par le culte du silence, de la lenteur, de la parfaite diction des comédiens.

Le parfait antidote contre ce qu se pratique aujourd’hui sur tant de scènes où même les meilleurs se laissent aller à des rripatouillages de textes, à l’irruption de videos tonitruantes, d’intermèdes incongrus de rock plus ou moins dénud Où il est de bon ton d’introduire chez Shakespeare ou chez Kafka un couplet sur le drame des migrants ou sur la censure exercée par le gouvernement polonais.

Quand ai-je vu, pour la première fois, un spectacle de Claude Régy ? EtaI Ou “Les Viaducs de Seine-et-Oise” en 1963 au Poche Montparnasse ? Ou « L’AmanEa anglaise” en 1968 à Chaillot ? Je suis presque sûr que c’était du Duras, quelque chose avec Delphine Seyrig, Madeleine Renaud et qui ? Peut-être Jean Debucourt .

Claude Régy nous a fait découyrir Harold Pinter, Hohn Osborne, Peter Handke. Il a donné son premier rôle de théâtre à Depardieu?

J’achevais, en ces fêtes de Noël, d’écrire un blog sur le théâtre d’Arne Lygre. J’y consacrais une page au travail de Claude Régy sur “Homme sans but” en 2007 à La Colline Je voulais attendre la rentrée de janvier pour le mettre en ligne.. La mort de Claude Régy m’a convaincu de bouleverser mon programme

Je ne change rien à l’ordonnance de mon texte.

Même pas coupables

“C’est pour la nuit, ou pour un moment ?”, interrogeait toujours le portier d’hôtel de passe, quand un micheton se présentait à la caisse au bras d’une fille.
Nous pour un moment” : c’est le titre de la nouvelle pièce d’Arne Lygre, mise- en-scène par Stéphane Braunschweig aux Ateliers Berthier.
Rien que dans la première minute de la première scène, les trois mots – “pour un moment” – sont prononcés trois fois par la même comédienne, celle qui interprète “une personne” (autrement dit : n’importe qui. Moi. Vous. Nous-mêmes).
Est-ce à dire que, pour le dramaturge norvégien, le monde d’aujourd’hui ne serait plus qu’un giganteque hôtel de passe ?
Non qu’on y pratique plus qu’ailleurs l’art antique de la fornication tarifée. On fait peu l’amour chez Arne Lygre. On en parle. On en souffre. On en soupire.
“Un homme qui se paye des putes” : l’obsession du bordel se prolonge jusqu’à l’extrême fin, assaisonnée d’un parfum de mort.

Théâtre de l’Odéon Saison 2019-20  » Nous pour un moment » de Arne Lyre mes Stéphane Braunschweig avec Anne Cantineau, Virginie Colemyn, Cécile Coustillac, Glenn Marausse, Pierric Plathier, Chloé Réjon, Jean-Philippe Vidal

“Un moment”, voilà ce que durent les désirs. Les amitiés. Les tentatives de penser.
Un univers de l’immédiateté. Sans passé ni avenir.

“J’ai pensé que je ne suis peut-être faite que pour les relations passagères.”
“Je me suis liée à des gens pour un moment. Et puis hop ! Au suivant !”

De l’eau. De la lumière. Rien d’autre.
Des panneaux blancs qui se soulèvent, retombent, tournent, disparaissent, dans l’éclat du soleil, ou dans une pénombre bleutée, au dessus d’une nappe liquide où pataugent les comédiens.
Aucun décor, si ce n’est cinq chaises de fer, comme dans un square, parfois une table (qui peut servir de lit pour de brèves étreintes).
Nous sommes dans un univers de fin du monde. Réduit à l’os. A sa substantifique moëlle.
Un espace totalement fluide, où rien ne se solidifie jamais. Où tout est interchangable, éphémère, voué à l’évaporation ou à l’écoulement dans un cloaque.
Y compris les personnages, qui changent de sexe ou d’identité au milieu d’une scène. La femme qui vient d’être assassinée se métamorphose à vue en son propre mari, déjà presque consolé.

Des êtres sans nom, désignés seulement par leur place – hautement provisoire – dans le jeu des relations sociales : « un(e) ami(e), une connaissance, un(e) inconnu(e), un(e) ennemi(e) »…
On se trouve, on se quitte, on s’attend, on se tue, on se perd, on se désire, on s’oublie. Rien ne se passe jamais, que des copulations sans plaisir, des tentations sans lendemain, des meurtres sans regret ni butin.

Au chevet d’un malade atteint du SIDA …

Comme dans un aquarium, la transparence règne sans partage. On ne se cache rien.
“ Toi, par exemple. Je te déteste.” Les règles du savoir-vivre dans la société moderne” (comme aurait dit Jean-Luc Lagarce) ne sont plus qu’un lointain souvenir. “Ringard” (comme n’aurait pas dit Lagarce).

Comment s’étonner dès lors que, sous les apparences de la liberté, domine la peur ?
Peur de la vérité. “Je n’arrive pas à faire face à ta sincèrité.”
Peur d’être comme englué dans la durée. “Je ne crois pas que les gens peuvent changer (…) Je ne veux pas rester comme je suis.”
Peur de la solitude : “Je suis quelqu’un dont les autres ne veulent que pour un moment.”
Peur de la violence.

La “frontière” n’est pas loin. On y fait souvent allusion. On la franchit sans encombre : il n’y a plus de transgression, puisqu’il n’y a plus de règle. Du reste, l’unique Père de la distribution est un désastre.

Non, nous ne sommes pas dans un des petits hôtels louches de la rue Blondel ou de la rue Sainte Apolline, à deux pas de la porte Saint-Denis ! Cela voudrait dire une valse triste et joyeuse de désirs, d’émotions, d’odeurs, de sanies, de périls …
Nous sommes dans un univers tragiquement propre : quelque chose comme l’hôpital Georges-Pompidou ou le nouveau Palais de Justice (qui se dresse, comme par hasard, juste à côté des Ateliers Berthier …). Tout est hygiénique, sans un grain de poussière, sans le moindre recoin où cacher sa détresse.
Sauf que la mort est toujours présente. On meurt beaucoup chez Arne Lygre. Par noyade. Par suicide. Par agression (“féminicide”, faudrait-il dire aujourd’hui). Par HIV.

Beckett. Lagarce. Duras. Peu d’auteurs dramatiques savent trouver, comme Arne Lygre, le langage épuré, décrassé, pour dire la tranquille horreur de notre monde.

On reste subjugué par la terrifiante, la glaçante beauté des images.
Nous n’oublierons pas de sitôt l’ultime scène où, dans l’immensité bleue d’un antarctique à la dérive, une femme seule (qui se transmue en son propre agresseur) hurle sa violence, son désir de meurtre.

Arne Lygre, nous le suivons à la trace depuis plus de douze ans. Claude Régy, le doyen des metteurs en scène français, le maître du silence et de la lenteur, nous l’avait fait découvrir au théâtre de la Colline, avec “Homme sans but”.
Il y fallait quelque courage.
Déjà le décor se réduisait à un vaste plateau glacé, à une surface éblouissante, plongée dans une lumière irréelle.
Déjà les obsessions majeures revenaient de scène en scène : la peur, la mort, la violence, la limite, la rupture …
Un homme prenait possession de tout un fjord, pour y construire, à force deniers, la plus belle ville du monde. Maître, désormais, de la cité, mais aussi des pionniers qui, par milliers, s’y installaient. Y compris ceux de son sang ou de son « amour ».

Bulle Ogier, dans Homme sans but, mise en scène de Claude Régy, en 2007 au théâtre de la Colline

Les spectateurs du théâtre de la Colline s’enfuyaient peu à peu, comme accablés par l’immuabilité de la méditation théâtrale.
Nous résistions, fascinés par l’économie provocatrice du texte : on s’apercevait peu à peu que, dans cet univers où l’argent régnait sans partage, tous ceux qui – depuis le début – se présentaient comme frère, ex-épouse, fille, sœur, maîtresse n’étaient que des comédiens payés par le maître des lieux pour feindre l’amour fraternel, ou conjugal, ou filial …
On a rarement poussé plus loin le refus des conventions qui, depuis le théâtre grec, régissent la psyché familiale ou simplement sociale.

Claude Régy avait alors quatre-vingt quatre ans. Sa vision de la pièce laissait de marbre. Peut-être suis-je bien placé pour comprendre qu’il est parfois difficile, à ce moment de la vie, de trouver un langage à la portée d’un public formé désormais à d’autres cultures, à d’autres pratiques d’écoute.
Je me sentais, ce jour-là, bien seul.

Bulle Ogier, dans La Salamandre, d’Alain Tanner, en 1971

Et puis je dois avouer que j’ai toujours eu un faible pour Bulle Ogier, qui évoque pour moi les années glorieuses de Saint-Germain-des-Prés, quand elle jouait dans “Les Idoles” de Marc O, ou quand elle illuminait les films de Jacques Rivette ou d’Alain Tanner. Sans compter son compagnonnage de toute une carrière avec Duras, avec Chéreau, avec Fassbinder, avec Bunuel … Bref tout ce que j’aime …

Quatre ans plus tard, avec « Je disparais », Stéphane Braunschweig, qui dirigeait alors le théâtre de la Colline, s’affrontait à son tour, pour la première fois, au monstre Lygre.

Un décor-énigme

D’emblée le décor impose son énigme : pourquoi au fond du plateau le dispositif du premier plan se reproduit-il à l’identique ? Comme si la scène se dédoublait, en proportions légèrement réduites pour tenir compte de la perspective.
Un fauteuil tout au bout à droite, un autre tout au bout à gauche.

Cette duplication (qui devient parfois tripllcation) frappe aussi le langage : les personnages n’émettent pas seulement leur propre parole. Ils se regardent de l’extérieur et se décrivent à la troisième personne, comme s’ils lisaient des didascalies. Ils parlent aussi comme s’ils imaginaient la situation vécue par d’autres et endossaient, pour un instant, l’identité de ces étrangers, dont ils adopteraient les mots.

Personne, comme souvent chez Lygre, n’a droit à un nom. « Moi » et « Mon amie » doivent brutalement quitter leur pays. S’exiler. Sans qu’on sache, jusqu’aux dernières minutes, quel cataclysme les contraint à cette fuite. Guerre ? Invasion ? Catastrophe naturelle ? Révolution ? Coup d’état ?
Face au désastre, nul ne se sent tenu à la moindre solidarité dans le melheur. « Qu’ai-je à faire du reste du monde ? » “Prendre à cœur ce que (l’autre) traverse, c’est au-delà de mes capacités.”
Pire encore : “On se sent heureux justement parce qu’on a l’impression que les autres vont plus mal.”
Pas question de fraternité, mais seulement de possession : “Nous nous avons l’un l’autre” (phrase à répétition). Les victimes se réduisent à devenir des proies pour d’autres victimes.
Même au chevet d’un(e) mourant(e), aucune parole ne sert à rien. Sauf à donner au survivant l’illusion d’”avoir été utile”.
“Moi” et “Mon amie” jouent à ce faux semblant, qui nie la vérité de leur relation dans le moment où elles voudraient la glorifier.
Avant de “jouer” (mais où est le jeu ?) à attendre “Mon mari”, qui ne viendra pas (et que, bien sûr, on n’attendra pas pour partir.)
Sous les décombres de la maison qui s’est écroulée, les emmurées s’entretuent, – jeu de rôles, encore une fois, entre “Moi” et “Mon amie”, mais qui dit tout sur leurs secrets désirs.
“Son pied atteint la gorge de sa femme. Elle ne meurt pas immédiatement. Il frappe encore plusieurs fois, jusqu’à ce qu’elle suffoque dans son propre sang et qu’elle n’émette plus aucun son.”

Au bout de l’exil, il y a une île ….

Au bout de l’exil, il y a “une île”. Est-ce enfin la liberté ? Ou simplement, comme d’habitude, une illusion, – celle d’une “nouvelle vie” ? “C’était notre pays. Nous en aurons un nouveau.” “Mon mari va venir (…) Il m’aime. Ce n’est pas fini.”
Sauf que, justement, “Mon mari n’est pas venu.”
Le voici qui apparaît, pour la première fois, en toute fin de la pièce.
Il est resté. Il a gardé la maison. “Ma maison”, dit-il. “Rester. Accepter le nouveau régime. Devenir nouveau.”
“Avec quelqu’un d’autre”. “Une étrangère” “C’est de l’amour.””Je n’ai jamais éprouvé ça avant.

Le “nouveau régime”? “On” barricade des milliers de gens dans un sorte de “hall’. “On” y met le feu. Il n’y a aucun moyen de s’échapper.
“Une nouvelle ère, disent-ils. Je ne me retrouve pas toujours dans cette nouveauté. C”esr comme si on m’effaçait. Ce que je suis, ce que je dis.”

Et pourtant il adhère. “Ça peut devenir mieux qu’avant, ici (…) . C’est ce que nous devons comprendre. Le projet derrière. (…) En faire partie, simplement (…). Ici nous avons un sens.”
Certains, comme Moi et Mon amie, s’enfuient. Beaucoup, comme Mon mari et Une étrangère, se rallient. Ils se disent heureux. Ils se disent amoureux

Nul ne songe même à résister.

Mais les derniers mots de Mon mari (et de toute la pièce) ouvrent tout à coup un autre chemin d’explication : «Je ne peux pas y arriver tout seul. »
Cpmme une demande d’absolution. Ou une excuse d’irresponsabilité. En vue d’un acquittement général.
Même pas coupables !

”Un amour parfait” : le roman du double


Je ne lis jamais de romans policiers. Je lis, depuis seize ans, TOUS les romans de Gilda Piersanti. Peut-on encore les qualifier de « policiers » ? Oui, proclament les jurys spécialisés qui la couvrent de mille lauriers. Mais, depuis qu’elle s’est débarrassée de Mariella, sa « fliquesse » favorite, plus aucun limier ne se penche vraiment sur ses enquêtes. Tout se passe dans la tête des personnages, rien (ou presque) dans les bureaux de la questura de Rome, – sa ville d’élection où ses intrigues obscures et lumineuses exigeraient plutôt l’assistance d’un psy, voire d’un historien de l’art.

Un amour parfait, son dernier né, repose tout entier sur la matrice, unique et multiforme, vieille comme la littérature, du double. Le mot se déploie dans toutes ses acceptions, ses incarnations, ses transfigurations.

Théodore Chasseriau, Les deux sœurs, Musée d’Orsay

Il renvoie d’abord à la répétition d’un même événement, qui se produit une deuxième fois, après une période de latence.

Lorenzo a quarante-huit ans. C’est un bourgeois romain à qui tout réussit : bon mari (il a une femme, Maria Elena, architecte d’intérieur en vogue, modèle d’élégance discrète, de générosité, d’ouverture d’esprit) ; bon père (deux enfants, Frida, huit ans, et Gio, cinq ans) ; bon manager, dans l’industrie du chocolat de luxe (il est directeur général d’un groupe italien, absorbé par une multinationale américaine).

Il rencontre, par hasard, dans un bar de la côte ligure, LA femme fatale des séries noires, « jambes croisées et robe noire relevée haut sur les cuisses » : « Je reconnus immédiatement son regard. Trente ans plus tôt, j’avais failli mourir pour ce regard-là. C’était Laura, l’amour de ma vie. »

Marlène Dietrich

Aussitôt se reproduit, à l’identique, la séquence amoureuse de l’adolescence. Ce qui va le conduire à revivre sa passion. Puis au crime.

It’s happening again, explique, comme en contrepoint, la chanson de Twin Peaks (dont l’héroïne se nomme justement Laura !)

Même le décor parfois se répète. Le bar de Zermatt, où se clôt leur dernier rendez-vous, n’est que la réplique en rouge du Vis-à-vis, le bar de Sestri Levante où se sont nouées leurs premières retrouvailles.

Le système du double mène, bien sûr, au dédoublement. Les deux héros portent, l’un et l’autre, deux prénoms. « Je l’appelais Laura quand je me parlais à moi-même et Rebecca quand je lui écrivais. » Elle est la seule à utiliser avec lui le diminutif du temps jadis, – Renzo.

Double vie pour chacun d’entre eux. Plutôt triple (au minimum) pour elle : en plus de son mari (riche galeriste et collectionneur d’art de Milan), quel rôle exact joue Rafael, le banquier (qui fut le camarade de lycée des deux futurs amants) ? Vie entièrement clivée pour Lorenzo : “Je vivais à l’aise dans deux mondes parallèles”, “j’avais le don de l’ubiquité”, “j’avais deux vérités qui se tournaient le dos et que j’étais le seul à pouvoir relier”.

Pire : il agit et se regarde agir. “Comme si j’en étais le spectateur, et non le protagoniste ..” Ce qui lui donne les armes (hélas inutiles) d’une ravageuse lucidité : “une vulgaire histoire d’adultère”, “un romantisme minable”, “la fureur niaise de mes dix-huit ans”…

Au point que Lorenzo en arrive à raconter à son épouse, sur le mode de la dérision, ses amours d’il y a trente ans avec Laura, sans jamais en prononcer le nom.

Pour Laura, dédoublement se traduit le plus souvent par duplicité. Tout en elle est manipulation, double langage. Même le hasard n’est jamais que le fruit d’un calcul. Lorenzo en prend peu à peu conscience. Peu lui importe. Mieux : il y trouve son plaisir.

Léonard de Vinci, Leda

Laura tient une galerie d’art, dont son mari – Dario – est le propriétaire. L’enjeu du crime est un dessin du XVIème, – un portrait de Leda, la femme métamorphosée en cygne et enlevée par Jupiter, dans les traits de laquelle Lorenzo croit reconnnaître la Laura de ses dix-huit ans. Un tableau, sur la scène du crime, semble reproduire le même visage.

L’art s’introduit dans le système du double. Il en devient le signe majeur, peut-être même la clé.

Les couplets de musiques rock, toujours en anglais, commentent, expliquent, soulignent les états d’âme virevoltants de Lorenzo.

Dana Andrews (Mark McPherson) devant le portrait de Laura, dans le film de Preminger

Les noms des personnages, les titres de chapitres renvoient à des films où pourrait se lire plus d’un secret de nos deux héros. Laura, chez Preminger comme chez David Lynch, est une femme qui disparaît, qui envoûte, et dont le portrait recèle une puissance obsessionnelle. L’Ami américain, qui désigne ici John Carewood, le nouveau patron de Lorenzo, est un film de Wim Wenders où un marchand d‘art international confie à un restaurateur de tableaux un contrat sur la tête d’un de ses ennemis : le milieu social et professionnel, le crime par procuration, cela ne vous rappelle rien ? Burning, le film du Coréen Lee Chang-dong, raconte – lui – l’histoire d’un amour de jeunesse qui revient, à la fois fidèle et insolemment infidèle, et qui se termine dans le meurtre du rival, (sans doute) lui-même meurtrier de la jeune femme.

Laura dissimule l’un de ses messages dans un exemplaire du roman de Giorgio Bassani, Le Jardin des Fizzi Contini. Que dit Micol, l’héroïne, dans la page sélectionnée ? “Moi aussi, je suis comme toutes les autres : menteuse, traîtresse, infidèle …” Pour dire la vérité sur soi-même et sur les autres – et c’est quasiment la seule fois du livre – , rien ne vaudra jamais la littérature.

Eva Kant et Diabolik,dans la bande dessinée d’Angela et Luciana Giussani

Gilda Piersanti se risque même dans un domaine qui m’est toujours resté étranger : la bande dessinée. Laura offre à Lorenzo un album de comics, Diabolik, dans le but d’y cacher le fameux dessin du XVIème, enjeu de tous les crimes. Mais là se produit un dédoublement au deuxième degré : elle voudrait se faire passer pour Eva Kant, la maîtresse et éternelle complice du bandit capable d’endosser à volonté toutes les identités, grâce aux masques parfaits qu’il fabrique lui-même : “Tu ordonnes, et je dois obéir !” Et Lorenzo, enfin totalement lucide, de lui répondre : « Tu n’es pas Eva Kant, mon amour. Tu es Diabolik ! Eva Kant, c’est moi. »

Le système du double atteint enfin son apothéose avec le modèle réduit, qui révèle l’ultime secret de Lorenzo, mais aussi peut-être de toute la machinerie qui fait mouvoir l’ensemble des personnages.

Revenons à l’acte primitif, trente ans en arrière. Lorenzo est alors un lycéen de dix-huit ans, qui collectionne, à la suite de son père, les modèles réduits de voitures. Pas de ces jouets à bon marché, fabriqués en série dans quelque usine chinoise, mais des objets de collection, à très haut prix, que les amateurs se disputent dans des boutiques spécialisées connues d’eux seuls. Chez il signor Cesare, dans une officine obscure du Viale Trastevere, son père lui offre ainsi une Riley Pathfinder rouge grenat : « il la voulait pour lui, je n’étais, dès qu’il s’agissait de petites voitures, que l’enfant qu’il aurait aimé être encore. »

La Riley Pathfinder

Un jour, un camarade de classe, Rafael, lui propose un étrange marché : « Je veux ta Riley Pathfinder(…) Je vais te la payer plus cher que ce qu’elle vaut, et je sais qu’elle vaut cher (…) Je te donne Laura en échange. »

Laura, la fille inatteignable, la bombe sexuelle de la classe.

Marché conclu. C’est ainsi que toute l’histoire commence.

Que nous révèle cet incipit ? Que tout a un prix, tout doit se payer. Que Laura est l’exact équivalent d’un modèle réduit. Qu’elle est un pur produit des jeux de l’enfance ou de l’adolescence.

Que Lorenzo reste à tout jamais bloqué à l’âge de ce troc improbable. Dans un monde fictif, fantasmé, reconstruit de mémoire, – celui d’avant la chute.

La preuve ? Il continue. Il se cloître dans l’univers de son ancienne collection, retrouvée dans le sous-sol de la maison de son enfance. Il en arrive même à reconstituer, en miniature, avec du balsa et de la colle, toute la scène du crime. Il achète chez un brocanteur «une figurine svelte, à la taille de guêpe et aux cheveux couleur de feu, habillée d’une robe jaune (…). Pour moi, c’était elle. »

Je ne révèlerai pas ce qu’il dissimule dans la locomotive de son magnifique train électrique, la « CC 7107 de couleur verte. »

La CC 7107

Tout le système s’écroule quand la fiction entre en collision avec le réel. Laura prend contact, dans la cour de l’école, avec Frida, la petite fille adorée de Lorenzo. Faute impardonnable. On n’a pas le droit de quitter l’imaginaire pour s’immiscer dans la « vraie » vie.

« J’étais écartelé (…). C’était maintenant l’autre moi-même, celui qui détestait Laura, qui prenait le dessus. Celui qui se méfiait d’elle car elle n’avait pas changé. »

Les modèles réduits ont fonctionné pour Lorenzo comme des opérateurs de fiction : ils lui ont permis de refuser le réel , – c’est-à-dire le crime, l’explosion de son couple, de sa famille, de sa carrière – et de fabriquer l’illusion du « vert paradis des amours enfantines ».

Un peu comme les love dolls de L’Illusion tragique, le précédent roman de Gilda Piersanti, permettaient au «tueur », sous toutes ses incarnations, de se murer dans sa tour d’ivoire pour se protéger de l’angoisse d’aimer et de vivre.

Pour 1499 dollars, elle est à vous

A quelques pages de la fin, alors que tout est définitivement joué, Lorenzo qualifie lui-même ses amours maudites de « tragique illusion ».

Les love dolls ou les modèles réduits de voitures seraient-ils, pour Gilda Piersanti, une métaphore de la littérature ?

Le Messie s’appelle Isidore Isou


“C’est un Nom (…) que je veux être, le Nom des Noms : Isidore Isou

(…) Le Messie s’appelle Isidore Isou.”

Qui d’autre qu’un fils de David peut lancer, à vingt-deux ans, proclamation aussi insolente ? Qui d’autre qu’un fils du Talmud et de la Kabbale ?

Isidore Isou à vingt ans

On se souvient que la méditation sur le Nom constitue, dès le haut Moyen Âge, le fondement même de la mystique juive.

Que, dans la tradition talmudique, « chaque lettre est un monde, chaque mot est un univers. » Il faut laisser aux lettres la possibilité d’être lettres malgré l’existence des mots » (Marc-Alain Ouaknin (Lire aux éclats, Quai Voltaire, 1992). Les lettres sont les manifestations et les réceptacles de l’Infini. ll s’agit de briser la convention du sens, d’ouvrir à la multiplicité des lectures. De refuser le déja-dit, le déjà-pensé. « L’humanité vue comme un alphabet », écrit Isou, à dix-sept ans, dans son Journal.

N’oublions pas non plus que, dans la pensée de la Kabbale, la lettre est la clé, puisqu’elle est chiffre et qu’elle est donc instrument de permutations, d’équivalences, de combinatoires, dévoilant des chemins de découverte entièrement neufs

Isidore Isou, i, in Les journaux des dieux

L’exposition Isidore Isou au Centre Pompidou est un régal pour l’esprit et pour les sens. Puisqu’on ne peut ici séparer texte et image, elle nous offre d’abord une masse incroyable de manuscrits, dont beaucoup antérieurs à l’arrivée d’Isou en France (1945), qui déjà nous livrent quelques-uns des secrets de l’œuvre.

Et d’abord, tout justement, la judéité, si fortement affirmée dès la prime jeunesse (et dont la marque se diluera – semble-t-il – après l’immersion dans la culture française). Un des premiers poèmes, composé d’agrégats de lettres, de mots inventés, d’onomatopées, de borborygmes, d’où émerge parfois un Heil Hitler ou un Auschwitz, s’intitule Cris pour 5 000 000 Juifs égorgés Sur plus d’un document, le roumain et le français s’entrecroisent ou se superposent, en des encres multicolores, comme un signe de l’entre-deux, qui est un marqueur de la tradition juive (entre loi orale et loi écrite, entre Haggada – le récit – et Halakha – la loi).

Nous apprenons donc ici que cette filiation n’a rien d’une hypothèse farfelue. Le jeune Isidore Goldstein, au long de son adolescence en Roumanie alliée du Reich, puis communiste, a écrit dans des revues juives, flirté avec le sionisme de gauche, envisagé même une aliya en Palestine. Qu’il a traversé l’Europe, pour rejoindre Paris, grâce à une filière juive. Qu’une fois parvenu en France, ce sont les Étudiants juifs qui lui procurent un logement.

Je lis aussi, dans l’amas de feuillets aujourd’hui confiés à la bibliothèque Kandinsky, l’obsession du Temps. Dès les premières reproductions du passionnant catalogue (très richement complété par
L’Isidore Isou de Frédéric Acquaviva, Éditions du Griffon, 2019) reviennent sans cesse des mantras comme avoir 10 000 ans, ma tête de l’âge de 21 ans ou 35 ans, éternité, jeunesse perpétuelle …

Isidore Isou est d’emblée un adolescent, puis un homme, pressé. Deux jours après son arrivée à Paris, à vingt ans, comme quasi clandestin, il obtient un rendez-vous … avec Gaston Gallimard qui, deux ans plus tard, publiera son premier livre.

Il est longtemps en avance sur son âge : dès ses dix-sept ans, il conçoit l’idée de la poésie lettriste. A dix-neuf ans, il publie à Bucarest sa première revue littéraire. Quatre mois après son arrivée à Paris,
Il organise la première manifestation collective lettriste. A peine un an plus tard, il interrompt, sur la scène du Vieux Colombier un spectacle Artaud présenté par Michel Leiris et distribue des tracts au public.

Il est d’emblée en avance sur son époque. En 1956, avec sa théorie de l’ »art infinitésimal », il préfigure l’art conceptuel, tel que formulé par Sol LeWitt en 1967. Au cinéma, avec son Traité de bave et d’éternité présenté en marge du Festival de Cannes en 1951, il imagine et pratique la dissociation de l’image et du son, dont Marguerite Duras (“escroc et plagiaire généralisée”, écrit-il), à partir de La Femme du hGange(1974), se fera la spécialiste. Il est sans doute l’un des premiers (sinon le premier) à réaliser l’altération de la pellicule par grattage, dont le cinéaste russe Kirill Serebrennikov nous a fourni récemment, avec son film rock Leto,uhne démonstration brillante.

En politique, il publie en 1949, à vingt-quatre ans, Le soulèvement de la Jeunesse (Éditions de Lausanne), qui – explique le catalogue – “pose les prémisses d’une réflexion que viendront étoffer les revendications de l’Internationale situationniste et celles des mouvements de mai 1968”.

“Mon système” écrit Isou à l’encre noire sur un fond jaune où transparaît aussi – comme un palimpseste – une écriture rouge et verte, “apporte l’ensemble des procédés créateurs grâce auxquels l’ensemble vivant doit devenir Dieu dans l’univers mué en Eden de l’existence immortelle de joie.”

Joie : voilà le mot qui s’impose à moi à mesure que je parcours les salles vouées principalement à la peinture.

Joie des couleurs de la série Les Nombres : bleu tapissé de rouge, avec des H, une escopette, un singe, un homme nu, deux peintres, un lapin et les mots pipi et pure ; rouge brun, traversé de blanc, avec un canard, une souris, trois peintres à leur chevalet, un flacon, un cochon, des clés, une croix noire et l’autre blanche et les mots trait et juré ; rose avec des dessins noirs, blancs ou rouges, deux tours, un puits, un homme avec chapeau et parapluie, une femme aux yeux bandés, un lion, une église et les mots Soleil, pareil, tagraphique (?) et tique. J’en passe, et des dizaines …

Humour de ce qu’il appelle hyper graphies, où il raconte “la création du monde”, “la formation de l’homme et de la femme”, “le jardin d’Eden et le péché d’Adam”, en mêlant écriture cursive et pictogrammes. Il se hasarde même à une “Postérité de Tora”, qui commence par une tête de Karl Marx, culmine en un triangle “Ieova-Jésus-Isou” et s’achève en un petit Larousse avec sa fleur de chardon.

Jouissance inattendue devant la pure abstraction de la série Réseau centré, ou concntré simple entrelacs de lignes brunes qui se densifient en se rapprochant du centre.

L’œuvre d’Isou est une perpétuelle ré-invention de soi, une re-création (une récréation ?).

Deux fois, trois fois dans l’exposition se retrouve la photo d’un homme jeune, très grand, très chevelu. Son nom apparaît au bas d’une affiche électorale (il était le suppléant d’isou, candidat en 1993 à une élection municipale dans le sixième arrondissement de Paris) : Alain Le Craver.

Nous sommes amis depuis sans doute près de trente ans.

Alain Le Craver, au Centre Georges Pompidou, devant l’affiche de sa campagne électorale avec Isou

C’est un passeur et un homme de passion.

Un passeur : je me souviens de dix étés en Toscane, où il nous initiait, la Radieuse et moi, au maniérisme. Combien de temps avons-nous passé à disserter sur les beautés comparées de la Descente de Croix de Pontormo, à la Santa Felicità de Florence, et de celle du Rosso Fiorentino à la pinacothèque de Volterra ! Ou à trouver le chemin de la Chartreuse de Galuzzo, aux portes de Florence, pour y admirer le cycle des fresques de Pontormo sur la Passion du Christ.

Et pas seulement au maniérisme : nous avons passé ensemble de longs moments sur les échafaudages de la Chapelle Bacci de la basilique San Francesco, à Arezzo, où l’on restaurait les fresques de la Légende de la Vraie Croix, de Piero della Francesca, ce qui nous permettait d’en scruter de près les moindre détails. Ou sur les chemins de Toscane pour découvrir, dans les petites villes ou les villages, les autres chefs d’œuvre du Maître : La Madonna del Parto a Monterchi, où La Résurrection à Sansepolcro.

Devenu commandant de sous-marin, Alain Le Craver prend sa retraite très jeune pour entamer des études d’histoire de l’art. Il consacre une grande partie de sa retraite à enrichir sa collection.

Pontormo, Descente de Croix, à la Santa Felicità de Florence

Un homme de passion : il se jette, dès ses vingt ans, dans une quête effrénée dde la beauté. Jeune officier de marine, il commence à collectionner les œuvres de trois ou quatre inconnus : Isidore Isou, Maurice Lemaître, Roland Sabatier. Tous lettristes.

C’est le plus bel exemple que je connaisse d’un homme qui a su entièrement construire sa vie autour d’une passion, méthodiquement cultivée, savamment entretenue. Avec quelques excursions inattendues, éloignées en apparence de cette fidélité exclusive : les châteaux anglais, les messes en latin, la découverte à pied du Japon … J’en oublie sûrement quelques unes.

Il a cette vertu rare de ne pas dissimuler ses provisoires ignorances, ses désaccords sur telle ou telle lecture.

Il appartient à un espèce en voie de disparition : les hommes vrais.

Vingt-trois jours de plus

Et ça dégouline de bons sentiments, ça joue le non conformisme, ça ravit la critique, ça remplit les salles ! …

La formule est mathématiquement parfaite. Enfoncez des portes ouvertes, affichez votre refus du politiquement correct, profitez-en pour nous refiler – plus ou moins clairement – votre morale bien pensante, vous êtes sûr de remporter la mise, de Causeur aux Inrocks, du Figaro aux Cahiers du cinéma.

Clint Eastwood (La  Mule)  e(. Denys Arcand (La Chute de l’Empire américain) nous en donnent une démonstration éclatante.

Earl Stone (Clint Eastwood), tel qu’en lui-même ses quatre-vingt-huit ans le conservent, est un charmant horticulteur qui gagne tous les prix dans les concours : il a mis au point une espèce de lys qui enthousiasme les comices agricoles de l’Arkansas.

Il se passionne tellement pour son métier qu’il en oublie sa famille. Ni sa fille ni son ex-femme ne le lui pardonnent.

Las, même les jardiniers (et les acteurs-metteurs en scène) finissent par vieillir. La ménagère de plus de cinquante ans cesse d’acheter l’hémérocalle à ce producteur d’élite. Internet la lui apporte à domicile et peut-être pour moins cher.

Hypothèque sur les serres et sur la maison. Faillite. Saisie.

Jean-Louis Forain, Après la saisie

Désormais sans domicile fixe, Earl Stone en est réduit à dormir dans son van de livraison.

Jusqu’à l’instant fatal où un messager d’un cartel mexicain lui offre le « salut » : lui que nul ne pourrait soupçonner de la moindre entorse à la loi (pas une seule contravention en toute une carrière), pourquoi ne transporterait-il pas dans son van des « colis » qu’il s’engagerait à ne jamais ouvrir et qu’il livrerait à des clients dont il ne chercherait pas à connaître le nom ?

Le stratagème réussit à merveille. Earl gagne très vite des dollars à foison. Il achète un camion neuf. Il récupère sa maison.

Mieux encore : il devient philanthrope. Il finance la ré-ouverture du bal de sa jeunesse, fermé pour cause de dettes.

Gustave Doré, La Fumeuse d’opium

Pas un mendiant ou un clochard de tout le comté qui ne bénéficie de ses largesses.

Le tout sous l’œil suspicieux d’un inspecteur de la police anti-drogue qui ne voit rien, n’entend rien, ne comprend rien. Tant d’argent liquide distribué à tous les vents, sans la moindre précaution, par un commerçant supposé en totale faillite, cela éveille à peine ses soupçons !

Earl Stone se prend au jeu. Quand les deux trafiquants qui lui servent de guides et le surveillent pour le compte du cartel se font intercepter par un contrôle routier, il leur sert d’alibi, trouve un stratagème pour ne pas laisser ouvrir leur coffre, plein de “marchandise”. Au point qu’il est même présenté au grand chef, dans son ranch ultra-luxueux de la frontière mexicaine.

Felix Valloton, L’Orgie

Ce qui nous donne une scène grotesque de partouze chez les ultra-riches, avec tous les clichés de la licence érotique tels que peut les imaginer un puritain octogénaire.

Au point aussi que le jour où il se trouve enfin face à l’Inspecteur (qui – comme d’habitude – ne réussit pas à le coincer), il lui délivre une leçon de morale : ne laissez pas tomber votre femme et votre petit garçon (à moins que ce soit une petite fille ?…) ; la famille, c’est beaucoup plus important que le travail, même et surtout si vous êtes passionné par votre métier.

Grrrr ! …

Je vous épargne provisoirement la fin du film. Franchissons la frontière.

Le Canadien Denys Arcand (né en 1943) nous avait enchantés autrefois avec sa satire de la société américaine (Le Déclin de l’empire américain, 1986 ; Les Invasions barbares, 2003). Aujourd’hui sa Chute de l’Empire américain (dont le titre essaie de nous faire croire qu’il s’agit d’une suite) ne nous amuse un peu que pendant un maigre quart d’heure.

La structure du scénario est à peu près la même : un modèle d’honnêteté et de rigueur morale se trouve contraint d’épouser les règles des gangsters. Il y prend plaisir. Mais la société se venge. La rédemption finale se teinte d’une touche de noir chez Eastwood, d’un gros placard de rose chez Arcand.

Frisson de jouissance chez le spectateur : quelle audace ! Quelle entorse au bon vieux conformisme du cinéma mainstream ! Quel coup de pied dans le politiquement correct des studios !

Sauf que patatras ! comme dans La Mule, le discours moral reprend bien vite le dessus.

Honoré Daumier, Récompense honnête aux électeurs obéissants

D’entrée de jeu, Pierre-Paul (Alexandre Landry) – un jeune homme parfaitement propre sur lui – confie sa vision du monde à une copine. Doctorant en philosophie exerçant le job peu exaltant de chauffeur-livreur, il professe qu’en ce bas monde l’intelligence condamne à la médiocrité. La réussite ne va qu’à la fausse intelligence. Et de citer pêle-mêle Sarkozy, Blair – ce qui ne l’engage pas à grand-chose puisqu’ils ont l’un et l’autre perdu depuis longtemps le pouvoir. La corruption serait même souvent la condition d’une belle carrière : Bongo et N’Guesso lui en fournissent l’exemple, mais ils sont, de notoriété publique, l’objet d’actions en justice, ce qui réduit singulièrement le risque pour le réalisateur d’être poursuivi en diffamation.

Discours supposé “de gauche”, mais pure phraséologie, logorrhée anti-capitaliste qui traîne depuis plus d’un siècle dans toutes les arrière-cours de la pensée.

Coup de théâtre (comme chez Eastwood) : un jour qu’il livre un colis à une banque, il assiste en témoin à un hold-up où deux bandes rivales s’entretuent, les survivants abandonnant sur la chaussée les sacs du butin.

Cèdera-t-il à la tentation ? Instant cornélien.

Il y cède.

Le voici donc riche. Que va-t-il faire de tout cet argent ?

D’autant plus que la police et les survivants du hold-up voudraient bien savoir où est passé le butin.

Par un de ces gimmicks de scénarios qu’affectionnent paresseusement certains cinéastes, un ancien financier de la pègre sort de prison à peu près le même jour. Pierre-Paul le rencontre : “aidez-moi !”

L’autre se récrie : “je ne mange plus de ce pain-là …” Ce qui ne l’empêche pas de dénicher une espèce de coffre-fort où dissimuler les sacs.

Pierre-Paul garde un petit pactole pour ses menues dépenses. Il aimerait bien profiter de l’occasion pour se débarrasser de son pucelage.

Qu’à cela ne tienne, une escort girl opportunément prénommées Aspasie (Maripier Morin) se charge de la tâche. Et là, nouvel instant fatal, la jeune beauté professionnelle se révèle un ange de pureté sur la terre comme au Ciel. Elle en possède tous les accessoires : une très longue chevelure blonde, des yeux bleux transparents, une douceur et une bonté sans égal.

Léonard de Vinci, L’ange de la Vierge au rocher

Quel cinéaste, à part Arcand, oserait encore aujourd’hui le personnage de la pute au grand cœur ?

Quand on pratique la prostitution à un aussi haut niveau, on se fait forcément de belles relations. Aspasie présente à Pierre-Paul un de ses anciens clients, bien sûr amoureux fou, spécialiste de l’évasion fiscale. En un tour de main et quelques appels internationaux (en clair, ce qui est parfaitement vraisemblable !), il réussit un de ces montages financiers qui ont fait sa réputation.

Une douzaine de riches Canadiens, un peu fraudeurs, lui confient leur trésor dissimulé, qui va désormais alimenter une fondation pseudo caritative en faveur de l’enfance, créée pour l’occasion. Par une série de virements à travers les Bahamas, Jersey, Singapour, l’Irlande, l’argent revient enfin à Montreal, parfaitement blanchi, dans la poche des donateurs.

Pierre-Paul, en bon apprenti philosophe, émaille cette Odyssée de quelques préceptes bien sonnés, glanés chez Platon, Kant, Nietzsche ou Marc-Aurèle.

Clint Eastwood et Denys Arcand aiment les fins qui tirent clairement la morale de l’histoire.

Earl Stone finit par se faire prendre, mais c’est parce qu’il s’est repenti de ses fautes. Sa fille (interprétée par la propre fille de Clint Eastwood) qu’il (Earl, mais aussi Clint) ne voit plus depuis des années lui annonce que sa mère est sur le point de mourir. L’ex-horticulteur abandonne sur le champ sa mission de transporteur de drogue, pour se rendre au chevet de la mourante.

Scène de mélodrame insupportable : “Je n’ai jamais aimé que toi”, “tu es toujours resté l’amour de ma vie.”

Edward Munch, Au chevet de la mort

Repentir. Larmes discrètes (on est dans un univers d’hommes …).

Du coup le gang décide de se débarrasser de son livreur occasionnel. La police le sauve.

Au procès, Earl refuse de plaider non coupable. Il répète, une fois de plus, qu’il a commis une lourde faute en préférant son travail à sa famille.

Il ira en prison. “Je te rendrai visite”, promet sa fille.

Pierre-Paul, lui, – exactement comme chez Clint Eastwood -, décide de consacrer à la philanthropie sa fortune mal acquise. Il achète un appartement pour l’offrir à un SDF. Il sert les repas dans un refuge qui accueille les vagabonds.

Jean-Baptiste Gueuze, Le mariage


Il épouse Aspasie, qui désormais ne se maquille plus et noue sa longue chevelure en chignon. Les dernières scénes d’amour évoquent le style des cartes postales qu’on vendait autrefois aux jeunes mariés, avec paillettes sur fond de bristol immaculé.

Le conseil en évasion fiscale sera le seul à payer le prix de ses errements. “Quand on est riche, affirme-t-il, on ne reste jamais longtemps en prison.”

Ultime cerise (bien rouge) sur le gâteau : j’ai exactement vingt-trois jours de plus que Clint Eastwood.


Cinématographiquement correct

 Je suis docile. Je suis crédule. Je lis les critiques de cinéma dans les journaux. Quand j’entends parler de « chef d’œuvre », de « réussite parfaite », de « coup d’essai – coup de maître », je me précipite.

Là, je déchante.

Pourquoi sont-ils si souvent béats d’admiration devant de pauvres machins mal aboutis ? Pourquoi s’imaginent-il si souvent avoir découvert, avant tout le monde, le nouveau Godard, le futur John Ford ? Pourquoi croient-ils aussi aveuglément au mythe du « grand maître ?

 

Dernier exemple en date : Un Peuple et son roi, de Pierre Schœller.

1793783.jpg-c_215_290_x-f_jpg-q_x-xxyxx

« La Révolution comme un torrent de paroles et de sang », écrit Le Monde. Et de multiplier les superlatifs : « la plus haute et la plus folle ambition qu’ait connue le cinéma français ces dernières années ».

« Un grand film qui mérite vraiment d’être qualifié de populaire », s’enthousiasme L’Obs, sans préciser vraiment le sens exact de cet adjectif qui peut charrier le pire et le meilleur.

Positif y consacre un cahier entier sur le thème de « La Révolution française au cinéma » et parle d’«une superproduction d’une ambition et d’une ampleur inhabituelles dans le cinéma français (…) qui revendique avec force la vraie filiation cinématographique dont la mère est la photographie et le père, le théâtre »

J‘aurais dû me fier davantage au Figaro, à Libération, à Télérama, plus nuancés, ou carrément critiques.

 

Que voici une Révolution propre sur elle ! Rien que des bons sentiments ! Un « peuple » comme on en rêverait ! Schœller n’a-t-il jamais lu (ou mal lu) Furet, ou tout simplement Michelet ? Les massacres de septembre, vous connaissez ? Mille trois cents morts à Paris, cent cinquante dans le reste de la France, le récit de Michelet (peu suspect de parti pris anti révolutionnaire) y consacre quarante-trois pages dans l’édition de La Pléïade.

Schœller, avec raison, s’étend longuement sur la tuerie du Champ de Mars, où la Garde nationale de La Fayette tire sur une foule désarmée.

roi_a

Mais quand le « peuple » se change en « populace », il préfère regarder ailleurs.

Libre à lui de sélectionner ses bourreaux et ses victimes !

 

Gardons-nous de juger un film sur son idéologie. C’est de cinéma qu’il s’agit.

Des « clichés », du déjà vu, comme s’il en pleuvait : le cheval noir qui tourne et se cabre, solitaire, dans la cour des Tuileries, après la marche du 10 août ; la femme qui, le même jour, jette par la fenêtre du palais les flocons de laine ou les plumes arrachés à un matelas royal, comme une neige virevoltante qui s’affaisse sur le pavé et dans laquelle danse, tellement « poétique », si joliment onirique, une « délicieuse » petite fille !…

 

Des « métaphores » pesantes, académiques, démonstratives : le soleil pénètre enfin dans le faubourg Saint-Antoine quand la Révolution a démoli, pierre par pierre, la Bastille qui lui faisait de l’ombre (comprenez bien : c’est le triomphe des Lumières !).

Ou le souffleur de verre qui tente d’enseigner son art à son apprenti, tout au long des journées révolutionnaires (Oui, la Révolution est un long apprentissage …). Qui perd la vue, aux portes du Palais, sous les balles de la Garde suisse.

un_peu10

Et le jour où tombe la tête du Roi, brandie par le bourreau, l’élève réussit enfin son premier tour de main (La Révolution transmet le flambeau, c’est la fin de l’aveuglement populaire).

Ou encore le petit bébé qui vagit au même moment, le 21 janvier 1793, et qui incarne l’avenir radieux, fruit de la colère du peuple !

Une scène étonne par son ridicule : le roi voit en cauchemar, dans une de ses dernières nuits, les fantômes de Louis XI, de Henri IV, du Roi-Soleil qui lui reprochent d’avoir laissé la royauté tomber en quenouille. Les trois monarques ont exactement les traits que l’imagerie traditionnelle leur attribue, – la médaille au cou, par dessus une longue chasuble noire ; la fraise blanche et la barbiche ; la longue perruque noire et le jabot blanc.

Louis XVI a sûrement appris l’Histoire dans les manuels d’Ernest Lavisse, chers à la Troisième République, qui m’ont accompagné de l’école primaire au lycée.

Il ne suffit pas de reproduire mot pour mot les discours des Constituants ou des Conventionnels pour faire croire à une atmosphère d’époque. Leur rhétorique « passe mal ».

XVMe837fe3c-9175-11e7-853d-ae34e51b5f74

Il y faudrait des comédiens subtils, nuancés. Denis Lavant incarne un Marat caricatural. Louis Garrel ne parvient pas à rendre crédible son Robespierre (tellement éloigné de son répertoire habituel). Laurent Lafitte, en Louis XVI profondément chrétien, est peut-être le seul à trouver le ton juste.

 

Les vignettes anecdotiques, qui sont censées représenter le « peuple » en révolte, ratent presque toujours leur effet de « réel » : de purs symboles sans aucune épaisseur humaine. On renonce vite à s’intéresser aux amours de Basile (Gaspard Ulliel) et de Françoise (Adèle Haenel). Les lavandières qui battent leur linge dans les eaux de la Seine – atrocement reconstituées en effets spéciaux ratés – semblent sorties d’une mise en scène ringarde dans un film sans le sou : tout sonne faux, l’image comme le dialogue..

 

La critique avait, comme moi, adoré il y a sept ans le précédent film de Pierre Schœller, L’Exercice de l’Etat. Je m’y croyais : j’ai été journaliste parlementaire au temps de la IVème République moribonde, de Guy Mollet à Pierre Pflimlin, et même des premiers vagissements de la Vème, – cela n’a pas dû beaucoup changer, ou alors comme toujours en pire !

Après cette première réussite, il devenait évident, avant même de le voir, que le suivant devait être encore meilleur.

 

Dieux du cinéma, rendez-nous La Marseillaise de Renoir !

 

Autre forme d’égarement : le préjugé forcément favorable pour les premiers films du cinéma indépendant américain.

Jim Cummings a tout pour plaire à la critique institutionnelle : il a trente-deux ans, Thunder Road est son premier long métrage, il y est tout à la fois réali­sateur, ­acteur, monteur, compositeur et producteur exécutif.

Bref : l’«indépendant » dans toute sa perfection, toute sa splendeur.

 

Tous s’en donnent donc à cœur joie.

« Chez Cummings, s’extasie Le Monde, le désir de maîtriser chaque étape fait signe vers un désir impérieux, une urgence à faire, qui rend son film si singulier, si ­furieux, à l’image même de son héros. » Et de titrer : « entre rires et larmes, un cocktail du tonnerre »

« Un premier film empathique et finement mis en scène, lauréat du grand prix au festival de Deauville », juge Libération, qui risque un périlleux jeu de mots : « un éclair de gêné. ».

« Une révélation hallucinante », n’hésitent pas à lancer Les Inrock.

A les entendre, on dirait vraiment le coup de tonnerre de Citizen Kane ou d’A bout de souffle.

 

Tout le film repose sur le jeu de l’acteur Jim Cummings.

Un abominable cabot. Une caricature de comédien. L’excès fait homme.

Il gesticule. Il s’agite. Il hurle. Il grimace. Il éclate en sanglots. Il se bat. Il renverse les meubles. Il nous fait des clins d’œil.

index

Il danse, seul, sans musique, – ou plutôt il croit danser – devant le cercueil de sa mère, dans un église du Texas.

C’est la première scène, on a déjà compris que l’on va détester, désirer partir, et puis finalement rester, par paresse, parce qu’on se méfie tout de même de ses premières impressions, on ne sait jamais, ça peut – qui sait ? – s’arranger, on oublie les leçons de l’expérience.

On sait au fond de soi que l’on hésitera sans cesse entre la répulsion, l’ennui, le ridicule …

 

Jimmy Arnaud est un policier ultra névrosé (à la limite de la psychose …) qui échoue tout à la fois dans son rôle de mari (sa femme ne l’y aide guère …), de père, de fils, de flic, d’ami … Tant d’échecs finiraient par lasser le plus indulgent des amateurs de clowneries sans drôlerie (jamais on n’éprouve même la tentation d’un sourire.).

Admirez la subtilité du propos, nous enjoignent les thuriféraires : ne sentez-vous pas qu’il s’agit de mettre à nu la crise de la virilité américaine ?

« John Wayne n’aurait pas aimé ce film », ironise Positif.

index

Voire.

Au fond du scénario de Jim Cummings, on retrouve – comme d’habitude – le fantôme usé du culte de la famille monogamique et patriarcale.

L’obsession du cinéma américain, fût-il « indépendant », hors normes, loin du mainstream.

Le mariage de Jimmy échoue, mais c’est la faute de la « mauvaise femme » (du reste, elle va se suicider devant sa fille !). Si ç’avait été une bonne épouse américaine, une vraiment bonne mère, tout se serait passé à merveille.

Jimmy ne s‘entend pas avec son père, mais finalement il suffit de se parler, de pardonner, la vieillesse ou la dépendance règle les problèmes.

Jimmy finit par reconquérir l’amour de sa fille. Mieux encore il en fera une danseuse, comme sa propre mère (celle qu’il pleurait si théâtralement dans la première scène). La transmission est assurée.

Du moment que la femme disparaît, il n’y a plus d’obstacle. Jimmy sera enfin le seul maître à bord.

John Wayne, tout bien réfléchi, aurait peut-être aimé.

 

Avec Le Poirier sauvage, du réalisateur turc Nuri Bilge Ceylan, nous retrouvons un des pièges habituels de la critique respectueuse : le refus de toute réserve dans l’admiration des chefs d’œuvre.

 

C’est vrai que le film est très justement admirable.

Le véritable héros du film, c’est la lumière de l’Anatolie : tamisée à travers les feuillages de l’automne ; à demi éteinte – mais cependant irradiante – dans les longues journées de l’hiver ; toujours présente – au sein de la nuit – dans le bref éclat d’un reflet …

 

5953355.jpg-r_1920_1080-f_jpg-q_x-xxyxx

L’anti-héros, c’est sans doute la Turquie, avec ses policiers casseurs de « gauchistes », ses hommes d’affaires incultes, ses fonctionnaires ou ses élus incompétents ou corrompus : l’absence totale d’espoir. La seule issue, quand par chance on réussit le concours de professeur, c’est de se résigner à un poste « dans l’Est », ce qui – on le comprend vite – signifie quelque chose comme l’Enfer …

Mais Sinan, le jeune homme que l’on prend d’abord pour un « héros » – « intellectuel » en révolte contre sa famille et le « système », « victime » de l’incompréhension de tous les pouvoirs, apprenti écrivain luttant en vain pour faire publier son premier roman – se révèle peu à peu un velléitaire se payant de mots (il faut l’entendre définir son manuscrit comme «un métaroman autofictif décalé» !), un faux révolté (la confession téléphonique de son copain flic ne semble pas vraiment le déranger …), un conformiste (je ne vous raconterai pas la fin, mais disons que la réconciliation avec le père ressemble fort à une capitulation sans condition).

 

3818658.jpg-r_1920_1080-f_jpg-q_x-xxyxx

Voilà peut-être l’intérêt profond du Poirier sauvage : l’histoire du délitement d’une empathie. Du genre : « vous nous avez bien eus, mais nous avons fini par comprendre – comme vous – que votre héros n’était qu’un petit raseur de village qui se prend pour un génie ! »

Le dialogue avec un écrivain à succès dans un librairie, un jour de vente-signature, marque le tournant du film : Sinan s’y montre en jeune coq arrogant, sans autre motivation que la jalousie féroce à l’égard de celui qui « réussit ».

 

Silan ne nous séduit que par ses silences.

La scène avec une jeune fille, dans la forêt, est à cet égard la plus belle. Rien n’est dit, ou presque. Elle parle un peu : elle dit la perte de ses rêves, sa résignation à la condition prochaine d’épouse sans amour .

Lui, se tait.

Toute la vérité d’un pays, d’un homme et d’une femme, d’une jeunesse tout entière, se livre dans le mutisme de Silan.

 

Cet éblouissement d’un silence ne nous fait que déplorer davantage encore l’insupportable ennui de certains dialogues.

Pendant d’interminables minutes (vingt ? trente ?), deux imams – l’un conservateur, l’autre supposé « progressiste » – discutent, en marchant, de la meilleure façon de lire le Coran.

Comment Nuri Bilge Ceylan peut-il imaginer qu’un spectateur occidental, non turc, non musulman, – à moins d’être un spécialiste de l’Islam – puisse se passionner pour un débat dont il ignore tous les enjeux ?

Je ne suis pas sûr, du reste, que si deux curés – l’un traditionaliste », l’autre « moderne » -, se fussent affrontés, notre intérêt, en notre culture si fortement laïcisée, eût été franchement plus grand …

Si Le Figaro, malgré son admiration, consent à nous parler de « dialogues parfois fastidieux », Libération et Télérama ne concèdent aucun bémol à leur enthousiasme. L’Obs bat tous les records de complaisance en évoquant sans aucune réserve – de « stimulantes scènes de dialogues (moyenne : vingt minutes chacune) ».

 

Ainsi triomphe le cinématographiquement correct.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le char de la mystique juive

 

Ne tentez pas de le rattraper en pleine course, comme nous le faisions autrefois en nous jetant d’un seul élan – tels des trapézistes – sur la plateforme des autobus ! N’espérez pas vous accrocher aux essieux, comme un immigré clandestin sous les camions de l’Eurostar ! Vous risqueriez tout juste d’être écrasé par ses roues d’or, d’être piétiné par ses chevaux, de sentir autour de vous « une aura de terreur ».

Bus_à_galerie

N’essayez pas d’acheter un billet ! Le Char des Elus (trad. Anne Vetillard, Gallimard, 1965) affiche complet depuis des siècles.

Du reste vous ne le trouverez pas en librairie : « indisponible », vous répondra le libraire.

 

Me voici pourtant, une fois de plus ébloui, fasciné par ce roman initiatique de Patrick White, qui se place d’emblée dans le sillage magique de William Blake, du Livre d’Ezechiel et – plus secrètement – du Livre de Daniel ; qui refuse tous les pièges du réalisme, de la fresque historique, de l’apologétique juive ou chrétienne ; qui se hisse à la hauteur des grands récits anglo-saxons marqués du sceau de l’Ancien Testament (de Milton à Melville ou à Faulkner).

William-Blake-Dante_s-Divine-Comedy-Beatrice-Addressing-Dante

C’est à Xanadu qu’ils se rencontrent, les quatre cavaliers de cette apocalypse (Riders in the Chariot, dit le titre anglais, qui ne parle pas d’ « élus ») : Miss Hare, vieille fille laide, qui passe pour à moitié idiote, retranchée dans l’immense domaine délabré, édifié par son père ; Mordecaï Himmelfarb, Juif allemand en totale déroute, ancien professeur d’université, survivant des camps, devenu ouvrier dans une usine de la banlieue de Sidney ; Alf Dubbo, métis élevé par un pasteur à la dérive, puis pris en charge par des prostituées au grand cœur ; Ruth Godbold enfin, blanchisseuse ultra chrétienne mariée à un ivrogne, qui accueille dans sa cabane toute la misère de l’Australie.

Tous ont vécu une expérience mystique qu’ils gardent secrète : ils ont eu la vision du Char des Elus, évoqué par le Livre d’Ezechiel.

 

index

Xanadu, souvenez-vous, c’est le paradis mythique imaginé, il y a tout juste deux cents ans, par le poète Coleridge (In Xanadu did Kubla Khan/A stately pleasure-dome decree… Il fut un temps où j’aurais pu vous réciter par cœur tout le poème). C’est aussi le royaume de Citizen Kane, dont le journaliste Joseph Cotten cherche à décrypter l’ultime secret (Rosebud … ) – et peut-être le nom de Rosetree donné à l’un des démons du Char des Elus nous renvoie-t-il, plus ou moins délibérément, à cette psychanalyse de l’enfance …

a6cb1571a1cfcc9b648a7d0ae65e2ffb

Xanadu, c’est surtout l’œuvre démiurgique de Norbert Hare, le père de Miss Hare – « sa contribution à la somme de vérité », « l’apogée de son plaisir. Son plaisir ? Le mot choque dans une société où les désirs les plus avides feignent une modestie très morale. »

 

Dès l’épigraphe, empruntée à William Blake, les deux ou trois clés majeures sont sur la table : « découvrir l’infini en toutes choses », « élever d’autres hommes à la perception de l’infini » … Seule « la voix de l’indignation sincère » n’appartient manifestement pas au registre de Patrick White, romancier de l‘impassible et de l’impossible (rappelons-nous la mystique de l’anthropophagie, dans Une ceinture de feuilles, dont je vous rendais compte dans mon dernier blog  !)

Hans Holbein der Jüngere - La vision d'Ezekiel - Bible de Zurich- 1538

Faisons un petit détour par Gershom Scholem qui, le premier, dès 1946 (quinze ans avant la parution du livre de White), se plonge dans la mystique de la Merkaba (c’est-à-dire du Char d’Ezechiel) et de la Gnose juive. Je me souviens de mon enchantement, dans les années 90, quand je découvrais les arcanes de cette pensée vieille de quinze siècles.

OLYMPUS DIGITAL CAMERA

Il s’agit bien d’une ascension vers la connaissance de l’Infini, en respectant les étapes d’une sorte de code de la méditation : « une attitude de profond oubli de soi-même », passant par des pratiques ascétiques ; un combat des démons et des anges ; un long voyage où l’âme doit se libérer de sa captivité terrestre à travers « sept sphères planétaires », qui lui opposent leur résistance.

 

Les pratiques ascétiques, ils les connaissent tous, ou les découvrent, au fur et à mesure de leurs déchéance sociale. Elevée dans les fastes d’un manoir colonial, où se donnent des bals pour l’aristocratie et la haute bourgeoisie de la ville, Miss Hare, ruinée, apprend bien vite les bénédictions de la pauvreté. Elle en rajoute même : « Un jour viendra où je découvrirai ce qu’il y a au centre de moi-même, si je parviens à me dépouiller suffisamment. » Elle ne possède plus qu’une seule robe, une loque, un haillon.

université-heidelberg-bibliothèque-image_csp7886557835261128

Himmelfarb, Herr Professor dans une université d’Allemagne du Nord, perd ses privilèges avec la montée du nazisme. Rescapé des camps de la mort, il refuse désormais tout ce qui pourrait lui rappeler ses anciens titres : en Palestine (où il trouve un bref refuge après son évasion du camp en révolte) comme en Australie (où il achève son périple de l’exil), il ne veut ni du manteau de notable ni du poste brillant qu’on lui offre. « Son explication était simple : l’intelligence ne nous a pas sauvés. » Il préfère perforer des plaques d’acier, dans une fabrique de phares pour bicyclettes.

Ruth Godbold, qui avait pris des habitudes de luxe comme femme de chambre chez une dame de la haute société, épouse un crétin alcoolique et commence, dans sa « baraque qui, de provisoire était devenue permanente », « à avoir des enfants, à faire des lessives et à louer Dieu».

Alf Dubbo, ce métis d’aborigène, qui avait connu chez le Révérend Timothy Calderon les douceurs d’un presbytère ennobli de roses rouges, ne vit plus qu’un destin de quasi clochard, parsemé de haltes roboratives chez des putains ou des homosexuels.

 

« Découvrir l’infini en toutes choses » : telle est bien l’obsession de Mary Hare, en son royaume solitaire de Xanadu. « Elle reconnaissait la Main divine dans les nervures de chaque feuille, pénétrait avec l’abeille dans la divine Bouche ». «Elle évoquait avec nostalgie les occasions où elle avait perdu son identité pour se confondre avec les arbres, les buissons, les objets inanimés, ou pénétrer dans l’âme des bêtes, dont les désirs étaient toujours honnêtes et jamais équivoques. »

Himmelfarb, lui, n’a pas cette ressource : « Il y a si peu de temps encore nous étions confinés dans les ghettos. Les arbres et les fleurs poussaient de l’autre côté des murailles, de l’autre côté de notre vie, en fait. »

Initié par un bouquiniste aux premiers secrets de la Kabbale, il s’émerveille des jouissances de la guematria, ce jeu de permutation des lettres, toutes alourdies (ou libérées) de leur poids de chiffres. Il parvient même parfois à la suprême méditation sur le Nom.

indexEtude_Torah

 

« Il était torturé par son désir de dépasser les limites de la raison, de recueillir les étincelles visibles par intermittences sous l’épaisse coquille des visages humains, d’atteindre les étincelles de lumière emprisonnées dans les formes de bois et de pierre. » Tout le vocabulaire, tous les obscurs concepts de la Kabbale de Safed, – la seconde Kabbale, celle d’Isaac Luria au XVIème siècle, après l’expulsion des Juifs d’Espagne – se retrouve ici chez cet ashkénaze du XXème siècle.

ari_640x360

Mrs Godbold et Alf Dubbo se rencontrent, pour la première fois, chez Mrs Khalil, la mère maquerelle, qui prostitue ses filles, fort appréciées de Tom Godbold, le mari de Ruth. Dans cet enfer de sexe mercenaire et de gin ou de whisky médiocres, la blanchisseuse et le métis communient brièvement dans un interrogation sans réponse sur le sens du mot « chrétien ».

A chaque épisode de leur quête, nos quatre personnages (quatre, comme les Maîtres du Talmud, qui entrent dans le Pardès, le jardin du Sens, là où se superposent, ou s’entremêlent, les voiles qui habillent la vérité, qui la dissimulent, ou la révèlent), nos quatre personnages, donc, participent au combat des démons et des anges.

Mrs Jolley, la « gouvernante » qui fait irruption à Xanadu, figure la première incarnation de Satan : c’est « une dame », une lady, « elle ne se lassait jamais de le répéter ». Peut-être a-t-elle tué son mari … Elle souhaite parfois la mort de Miss Hare, sa patronne : « alors tout ce qui était clair et solide, tout ce qui était connu et admis reprendrait ses droits. » Arborant son « sourire diabolique », elle poursuit de sa haine les aborigènes, les Juifs, tout ce qui semble porter atteinte à « son monde de tranquilles certitudes». Elle ne dissimule pas son bonheur de la triste fin d’Himmelfarb ou de Dubbo ..

Elle tue, d’un coup de bêche, le serpent totémique de Miss Hare. « Comme vous me haïssez, dit la vieille fille devant cette incarnation du mal. » L’ange Mary ne cède jamais devant le démon Jolley.

250px-BibleSPaoloFol010RInitGenesis

Hitler n’apparait qu’une seule fois sous son nom. Patrick White préfère l’appeler Sammaël, le chef des Dragons du Mal, le délateur, le séducteur, le destructeur du monde. « Ce sont les péchés d’Israël qui ont donné à Sammaël les jambes qui le soutiennent aujourd’hui », explique Himmelfarb à un ami qui lui propose de s’enfuir d’Allemagne avant qu’il ne soit trop tard. « C’est mon devoir, en un sens, d’expier ces péchés qui sont les miens. »

samael

Quelques anges tentent de s’opposer au règne de Satan. Des Juifs, comme le teinturier boiteux, « dont les mains étaient marquées de violet » Ou des Gentils comme Ingeborg Stauffer, qui cache Himmelfarb dans son manoir et finit, elle aussi, dans les mains de ses bourreaux.

Le Révérend Cameron a bien des ennuis avec les tentations du Diable. Son goût pour les jolis petits garçons ou les adolescents délectables lui a sans doute valu son exil en Australie, où Alf Dubbo lui fournit une proie à demi consentante. Le jeune aborigène s’enfuit.

Est-ce vraiment un ange, cette Mrs Spice, trafiquante de whisky de contrebande, putain à l’occasion, qui l’héberge dans sa cahute, sur une décharge d’ordures, et lui impose son corps tout en l’accusant de viol ?

Même métier pour Hannah qui, elle, possède une vraie maison, avec un toit et des meubles, et l’entretient, tout en organisant à domicile des partouzes homosexuelles.

Démon sûrement le collectionneur Mortimer, qui tente en vain de séduire Dubbo et lui vole ses peintures, cachées chez Hannah l’entremetteuse, pour les revendre au plus haut prix.

Démons suprêmes, démons d’autant plus immondes qu’ils jouissent de l’indulgence, voire de l’estime de toute la ville, le jeune Blue et sa bande qui mènent Himmelfarb au supplice. « Go home ! En enfer ! », crie la foule, qui trépigne de joie. On ne saurait mieux dire.

 

Je ne pousserai sûrement pas le souci de la fidélité à mes sources bibliques ou kabbalistiques jusqu’à identifier la totalité des « sept sphères planétaires » qui s’opposent à la montée au ciel de nos quatre visionnaires. Peut-être, du reste, préférerais-je parler de « cercles ».

 

Dès sa prime jeunesse, Mary Hare se heurte au cercle des « paroles mortes ». Lorsque son cousin Eustace, qui vit d’ordinaire à Jersey, arrive à Xanadu, pour une brève visite familiale, elle est « fascinée, non pas tant parce qu’il disait, que par la manière dont les mots sortaient de sa bouche. Elle en composait des piles de feuilles mortes, bien ordonnées et toutes semblables comme des billets de banque. Elle se demanda si Eustace avait conscience de prononcer des paroles mortes. »

robida-rabelais-3

Le monde entier se contente de cette morne pâtée. Mary, elle, y échappe. « La vérité, c’est ce que je comprends. Je n’ai pas besoin des mots. Je n’aime pas les mots. Mais je sais. » A la recherche d’une « vérité cachée, elle est la première à se libérer des « légères contraintes de la raison ».

 

Le cercle de « la vie normale », du « réel quotidien », lui fait horreur. La gouvernante, Mrs Jolley, avec ses trois filles et ses trois gendres – l’un cheminot, l’autre douanier, le troisième… peu importe – qui se sont fait construire des maisons de brique et vont à l’office du dimanche avec leurs charmants enfants, « c’était effrayant, effrayant ! »

Himmelfarb a essayé d’y croire. Sous la pression de la Loi juive, il a épousé Reha, il a brisé la coupe sous la Houppah. Il a commencé une carrière prometteuse d’universitaire. Après qu’il a découvert la Kabbale, qu’il a commencé sa thèse, qu’il s’est installé dans le confort du mariage, il se laisse aller à une forme de renoncement « Je ne crois plus qu’il faille se mêler de ce qui est au dessus et au dessous de nous. » Ce qui ne l’empêche pas, dans le même dialogue avec sa femme, d’affirmer que Dieu les « sauvera .

IMG_8497

Cette éthique du refus de l’ordinaire imprègne, du reste, toute l’écriture de Patrick White. Dès qu’un paragraphe, ou une simple phrase, semblent tentés par l’illusion du réel, un glissement imperceptible se produit, quelque chose de magique, de fantasmagorique vient subtilement déranger l’ordre des mots – et l’on se retrouve, sans même en avoir pris conscience, dans la folie d’un autre monde. Les personnages se dé-réalisent, semblent devenir les acteurs d’une Divine Comédie où l’Enfer d’aujourd’hui l’emporte aisément sur un Paradis hors de l’Histoire.

Himmelfarb « avait en fait atteint un état de désincarnation où il pénétrait les visages de ceux qu’il croisait. (…) L’idée lui vint que lui aussi pourrait recevoir dans sa propre indétermination les âmes aveugles des hommes qui se tordaient et titubaient dans leurs efforts pour atteindre quelque fin inconnaissable. »

Mrs Jolley et sa complice Mrs Flack passent leur soirée, comme à leur ordinaire, à médire de toute la ville. Leurs personnalités paraissent « se diluer et se confondre (…) Assises sur leurs chaises , les deux femmes imprégnaient la pièce du gris de phalène de leur esprit unique. »

Tom Godbold, le mari de Ruth, un monstre perdu d’alcool, multiplie beuveries et copulations hasardeuses. « Ses yeux savaient encore abattre les barrières de la logique et de la prudence, avec leur air de réclamer l’indulgence, voire même parfois l’amour (…) Plus tard seulement, au milieu de la nuit, la réflexion venait et l’on comprenait tout d’un coup que les yeux tragiques de Tom Godbold ne regardaient qu’en lui-même. »

 

Le cercle des « désirs secrets » n’épargne sans doute que Miss Hare : « Il ne lui était heureusement jamais venu à l’esprit de se considérer comme une femme. »

Himmelfarb, après s’être dépucelé avec une prostituée, « ressent un appétit insatiable pour la chair blanche des pâles Allemandes consentantes, pressées contre quelque mur ou roulées sous les buissons des parcs dans une odeur d’eau stagnante et de putréfaction végétale. » Ce qui ne fait que suspendre sa quête de l’Infini.

Ruth Godbold a-t-elle un désir secret du martyre ? Sa passion religieuse exige-t-elle un sacrifice ? Elle choisit Tom, le livreur de glace, alors qu’elle sait tout de lui, y compris le pire. Elle pousse le dévouement, ou l’aveuglement, jusqu’à le rechercher dans un bordel. « Je te suivrai jusqu’en enfer s’il le faut. » Et c’est lui qui s’enfuit.

Alf Dubbo n’a pas vraiment le choix. « A aucun moment de sa vie, il n’avait pu résister à ce qui devait arriver ». Il ne résiste pas au pasteur Calderon. « Leur plaisir fut bref, inquiet, honteux. »

Il ne résiste pas davantage à Mrs Spice « et le même démon les posséda. » C’est chez Hannah, sa nouvelle hôtesse, que pour la première fois il ose montrer l’une de ses peintures à un vrai amateur, Humphrey Mortimer. Le dialogue entre le peintre et le collectionneur se noue étrangement à travers une référence sibylline au Livre de Daniel, ce qui crée « entre eux une intimité presque amoureuse ». « L’homme se rappellerait peut-être de quelle façon il avait appris à représenter l’essence de la divinité. »

La Gnose juive prend le relais du désir.

 

Le « cercle de l’horreur » clôt provisoirement le cycle.

Hitler a pris le pouvoir. Dans un restaurant de la côte balte, où Himmelfarb dîne avec sa femme, un colonel de la Wehrmacht fait un scandale : « Je ne savais pas que vous acceptiez les Juifs ! »

Mordecaï est chassé de l’Université.

indexmagasin_juif

Une nuit où il a rendu visite à ses amis Stauffer – des intellectuels libéraux qui refusent de partager l’antisémitisme officiel – il rentre tard et s’angoisse des incendies qui ravagent un peu partout la ville. C’est la Nuit de Cristal : brûlent les synagogues et les magasins juifs. L’appartement est vide. Reha, sa femme, a été arrêtée.

Il se livre bientôt à la police. « Je suis juif », dit-il au policier.

Ici encore on bascule, sans aucune rupture de ton, du récit documentaire, cent fois balisé, à la litanie, à la prosopopée, au lamento des Prophètes. La révolte du camp de déportés semble peinte par un Jérôme Bosch ou le Signorelli d’Orieto.

dscf4546

Je ne vous dirai rien de la fin d’Himmelfarb. Peut-être faut-il y voir quelque chose comme l’inversion d’un secret, le renversement d’une métaphore.

« Ils sont sortis du feu/mais le feu les dévorera », prophétise Ezechiel.

 

Avouerai-je pourtant que je suis parfois agacé, peut-être dérangé (ou troublé) par certains aspects de l’histoire de Himmelfarb ?

Le Juif, ainsi que l’appelle Patrick White à longueur de page, comme s’il s’agissait d’une essence unique, intangible, immuable.

Comme s’il nous donnait – depuis l’Australie – des leçons à nous, Juifs de France, Juifs réels, complexes, ambigus, contradictoires.

A moi, juif athée, fils de parents athées, à qui RIEN n’a été transmis et qui ai appris, à plus de soixante ans, sur les bancs de l’Ecole des Hautes Etudes en sciences sociales, tout ce que je sais aujourd’hui de la judéité  – ou, du moins, ce que je n’ai pas encore oublié.

A moi, qui ai changé de nom et ne l’ai jamais regretté, tout en proclamant sans cesse mon appartenance, en y consacrant trois livres (dont une thèse) et même une conférence à la synagogue de la rue Copernic… (L’Etoile rouge de David, Fayard, 2002 ; Le Nom et la peau, Denoël, 2004 ; La Femme proscrite qui m’a sauvé la vie, Le Bord de l’eau, 2014)

 

Le père de Mordecaï rêve de s’assimiler. Trahison. Abomination. La preuve ? Il se convertit.

Rosenblum – le « patron » de Himmelfarb – venu, lui aussi d’Allemagne et réfugié en Australie, décide – O horreur ! – de changer son nom en Rosetree et de devenir un bon citoyen australien. Trahison. Abomination. La preuve ? Il se convertit.

Assimilation. Trahison.

Je suis, à la quatrième génération, un enfant de l’assimilation et j’en suis fier.

Je ne me suis pas converti. Je ne crois en aucun Dieu. J‘ai appris du rabbin Marc-Alain Ouaknine, dont j‘ai suivi les conférences d’introduction au Talmud pendant des années, qu’un Juif n’est nullement tenu de croire, mais seulement de savoir.

Non point la Foi, mais la Voix.

Kafka, Celan, Jabès, voilà les Prophètes d’aujourd’hui.

9782213021928-Gmaxresdefault

images

A cinquante pages de la fin du Char des Elus (qui en a plus de cinq cents), un fantôme tout à fait inattendu fait une très brève (et inexplicable) apparition : Sabbataï Tsevi, le faux Messie de Smyrne, l’apostat de Gallipoli, qui bouleversa la Diaspora il y a plus de trois siècles.

index

Fable superbe : Dieu s’est retiré, s’est exilé hors de lui-même pour laisser place à la création du monde. Dans ce vide primordial, il reste un résidu de lumière divine qui jaillit en ligne droite et brise les vases où un dernier îlot de vérité s’est réfugié. La lumière se fragmente, s’atomise en minuscules étincelles, égarées dans l’Infini, enrobées des écorces du Mal.

Il revient à l’Homme, par son action, par sa dévotion, de réparer la brisure des vases, de délivrer les étincelles de leur enveloppe maléfique.

Pour libérer de leur captivité les parcelles cachées, le Messie lui-même (c’est-à-dire Sabbataï) doit descendre dans le royaume du Mal, arracher les écorces, affronter seul la lumière.

Sabbatai Tsevi est bientôt reconnu, proclamé. D’immenses foules juives, à travers l’Europe et l’Orient, l’adoubent. Une nouvelle loi, dit-il, doit être annoncée : celle de la Thora traduisait l’Exil ; il convient donc de la renverser, de l’inverser.

Ce qui était interdit devient la norme. Sabbatai lui-même se convertit à l’Islam, fait allégeance au Sultan. Son apostasie est le signe de sa sainteté.

 

Et si cette allusion si discrète introduisait un soupçon de doute ? Et si la « trahison » n’était pas, quelquefois, un témoignage de fidélité ?

 

 

Un « roman juif » dans l’Angleterre victorienne

 

Je ne connais pas d’autre actualité que celle de mes passions. Me voici pris d’enthousiasme pour un chef d’œuvre vieux d’à peine cent quarante deux ans (et dont j‘ignorais jusqu’à l’existence il y a encore quelques jours) Daniel Deronda, de la romancière anglaise George Eliot, paru en 1876 – à l’apogée du règne de la reine Victoria – et traduit pour la première fois en français en 1881 (traduction nouvelle d’Alain Jumeau, Gallimard, 2010, Folio classique, deux volumes).

Je découvre, ébloui, stupéfait, un extraordinaire roman de la maîtrise (ou de la possession, au sens magique du terme) et de la déprise. Une fantastique intuition de ce qui constituera, vingt ou trente ans plus tard, la matrice du freudisme. Une prémonition de ce que Theodor Herzl allait très bientôt théoriser sous le nom de l’« Etat juif ». Une réhabilitation, assez rare dans l’histoire de la littérature romanesque, du Juif comme héros positif, comme penseur de l’Histoire, comme homme d’action.

Tout commence devant la roulette d’un casino, dans une ville d’eau allemande. Gwendolen, « une enfant gâtée » d’une vingtaine d’années, très belle, très consciente de sa beauté, sait qu’elle est le centre de tous les regards. Mais « pourquoi le désir de la regarder était-il ressenti comme une contrainte et non comme une envie à laquelle tout l’être consent ? ». Elle exerce son magnétisme – le « regard du malin » -, son désir de possession de ceux qui l’admirent.

hqdefault

Un homme y est particulièrement sensible : Daniel Deronda, un riche Anglais, « neveu » ou pupille (et peut-être fils naturel) de Sir Hugo Mallinger.

Gwendolen gagne. Elle sent le regard de Deronda, qui la juge et, sans doute, la condamne. Elle se met à perdre. Elle se persuade que « l’œil » du jeune homme a troublé son jeu. « Le sentiment pénétrant qu’il la toisait, qu’il la regardait de haut comme une femme inférieure ». Sur ce jeu de regards, ce combat de domination, va se construire, indéfiniment ramifiée, amplifiée, toute la machinerie du livre.

filmhantsloadimagebyurl

 

`Pour rattraper ses pertes et tenter de se « refaire », elle dépose en gage son collier d’émeraudes. Daniel le rachète secrètement et le fait porter à l’hôtel de Gwendolen, avec un mot non signé. Elle sait que c’est lui. Désormais il la « tient » symboliquement par cette dette jamais dite. Mi ravie, mi terrifiée, elle ne s’en libérera jamais.

Elle a l’œil, tout justement, la belle Gwendolen : elle dispute un tournoi de tir à l’arc, dont elle est bien près d’être déclarée victorieuse. Quelle plus parfaite école de maîtrise de soi, que ce sport archaïque dont certains maîtres zen ont fait un instrument de détachement spirituel ! Le drame de Gwendolen, c’est qu’elle hésite entre deux cibles : Deronda et Grandcourt, un aristocrate promis à l’héritage de Sir Hugo, son oncle, qui n’a pas d’héritier mâle.

Daniel-Deronda-romola-garai-7291075-400-292

Las ! Gwendolen apprend, par une lettre de sa mère, que toute la fortune familiale vient de sombrer dans une faillite. Il ne lui reste, comme avenir immédiat, qu’à devenir gouvernante chez un évêque.

 

Elle rêve de gagner sa vie en exerçant un métier (ce qui, en cette fin du XIXème siècle, relève – pour une femme – de la provocation ou de la naïveté). Parce qu’elle a donné des petits spectacles de « tableaux vivants », ou qu’elle a fredonné quelques airs d’opéra dans les manoirs du voisinage, elle se croit un talent de chanteuse, ou d’actrice.

Kleismer, un pianiste « génial », le premier Juif à apparaître dans le roman (et le seul ashkénaze), un des rares hommes à toujours dire la vérité, quelqu’en soit le prix,  la désabuse : elle n’a aucune chance de réussir.

 

Il lui reste le mariage. « Un état assez ennuyeux, juge-t-elle, dans lequel une femme ne peut agir à sa guise ». Ou encore : « Je me sens peu sûre d’avoir envie d’être sous la responsabilité de quelqu’un ». Bref, elle redoute de perdre sa maîtrise. « Cette sylphide de vingt ans, aux membres délicats, avait l’intention de commander ».

Ici encore tout se joue sur des regards. Au tournoi de tir à l’arc, Grandcourt arrive en retard. « Elle évitait soigneusement de regarder vers tous les endroits où il était susceptible de se trouver. Elle ne devait pas tourner la tête le moins du monde pour révéler que cela pouvait avoir de l’importance pour elle que le fameux M. Mallinger Grandcourt, dont tout le monde parlait, se présentât ou non (…) Elle déclencha un délicieux tonnerre d’applaudissements en plaçant trois flèches de suite au cœur de la cible ».

Gagné ! Grandcourt demande à lui être présenté.

Daniel-Deronda-british-period-films-411795_410_300

Pendant la brève période où il lui fait la cour, il lui donne l’illusion qu’elle pourra le dominer. « Elle avait dans l’idée qu’après son mariage, elle serait très probablement en mesure de faire de lui exactement ce qu’elle voudrait ». « Elle allait exercer son pouvoir. »

Elle aurait dû se méfier : « La réserve de cet homme, dont elle était contente, agissait comme un charme, dans tous les sens du terme, l’engourdissait peu à peu ». La possession, encore une fois …

A la veille de lui dire oui, elle apprend que, depuis des années, il entretient une maîtresse, Lydia Glasher, qui lui a donné trois enfants naturels. Elle la rencontre. Elle s’apitoie. Elle promet à la femme de ne jamais rien faire qui puisse lui porter tort, à elle ou à son fils et ses filles.

Elle renonce au mariage et s’enfuie en Allemagne.

Elle revient au bout de quelques jours. La peur de la pauvreté et de la déchéance sociale a vaincu tous ses scrupules. Elle épouse Grandcourt.

 

Chez George Eliott, pas de pleurnicherie sur la morale et les beaux sentiments ! L’argent, l’argent, la vanité sociale, le goût du pouvoir, voilà ce qui domine la plupart de ses personnages.

Tout se compte, tout se pèse au poids de l’or. Même le révérend Gascoyne, l’oncle de Gwendolen, – un homme d’église – calcule le moindre penny de son budget : sa maison paroissiale « pour rien », ses fils « qui coûtent trop », ses diacres qui servent plus ou moins de domestiques, eux aussi « pour rien ». Son fils Rex amoureux de Gwendolen ? Il n’a aucune fortune, elle non plus, « ils ne peuvent se marier ». Et voilà l’histoire réglée, sans qu’il y ait même à en discuter.

Quitte à se moquer « des romans comme il faut où l’âme de l’héroïne, qui s’épanche dans son journal intime, est remplie de puissance vague, d’originalité et de puissance vague, tandis que sa vie évolue exclusivement dans le monde élégant. » Ou encore « des jeunes gens chez qui l’effort productif du questionnement est soutenu par une rente de trois à cinq pour cent sur un capital pour lequel quelqu’un d’autre a bataillé ».

 

Gwendolen a trahi sa promesse. Elle a pris la place de Lydia. Elle est désormais torturée par le sentiment de sa culpabilité. Grandcourt, qui sait qu’elle sait, se sert de ses remords pour faire d’elle son esclave « Il avait l’intention d’être le maître d’une femme qui aurait aimé le dominer, et qui aurait été capable, peut-être, de dominer un autre homme. »

Un duel de symboles va lui servir à affirmer son pouvoir. Il exige que Lydia lui restitue une parure en diamants qu’il lui avait laissée en dépôt. La femme délaissée ne cède qu’à la condition d’apporter elle-même le trophée de sa propre défaite à celle qui l’a trahie et vaincue.

Ce qu’elle fait, en joignant au bijou une lettre à Gwendolen lui promettant vengeance et malédiction divine.

« La lecture de cette lettre avait marqué le début de la domination de son mari par la terreur. »

Grandcourt enjoint à son épouse de porter la parure. Elle refuse et, en signe de révolte, enroule à son poignet le collier d’émeraude que Deronda avait racheté chez le prêteur à gage.

« Ce que vous pensez n’a aucune importance. Je désire que vous portiez les diamants. »

Elle finit, bien sûr, par céder.

« Il prend plaisir à faire trembler les chiens et les chevaux ; c’est une partie de la satisfaction qu’il tire du fait qu’il est leur maître », se dit-elle en ouvrant le coffret à bijoux avec un frisson. « Ce sera pareil avec moi ; et moi aussi, je tremblerai. Que puis-je faire d’autre ? »

 

Deronda, qu’elle voudrait prendre comme confident, sauve de la noyade une jeune fille juive, Mira Lepidoth, qui a tenté de se jeter dans la Tamise.

Mira s’est enfuie de chez son père, qui voulait la prostituer. Elle est venue à Londres pour rechercher sa mère, à qui son père l’avait arrachée.

dd9

Deronda, qui – lui même – ne sait rien de ses propres origines, décide de l’aider. Il retrouve ainsi la trace d’un frère de Mira, Ezra, qui lui apprend que leur mère est morte.

Le voici sous le coup d’une double séduction : celle de la très fascinante Mira (mais il sait qu’elle n’épousera jamais qu’un Juif) ; celle d’Ezra, qui se fait appeler Mordecaï, en hommage à Mardochée, l’oncle d’Esther qui a préservé d’un massacre le peuple hébreu, sous le règne du roi perse Assuerus.

Mordecaï est un prophète : « Le principe divin de notre race, affirme-t-il avec orgueil, c’est l’action, le choix, la volonté de se souvenir. Les fils de Juda vont choisir que Dieu puisse de nouveau les choisir. Les temps messianiques sont l’époque où Isr aël décidera de planter le drapeau national. »

b263b22c62f1237e54a63a25153bed07--hugh-dancy-mads-mikkelsen

 

Très fortement porté par une connaissance aigue de la Kaballe, il ne renonce à l’alya, au départ pour la Palestine ottomane, où vit déjà une forte communauté juive – le yishuv -, que sous la contrainte de la tuberculose.

Il convainc peu à peu Deronda de la justesse de sa cause.

« Vous ne devez pas être seulement un bras pour moi, mais une âme – croyant ce que je crois –convaincu par mes raisons – espérant en mes espoirs – voyant les visions que j’indique – contemplant une gloire là où j’en contemple une ! »

Faut-il lire cette injonction comme une prise de possession particulièrement diabolique ? Ou comme un retournement – une inversion – de la notion même de possession, qui d’une forme d’esclavage spirituel ferait naître une sorte de libération ?

 

C’est à ce moment, où il s’affranchit peu à peu des contraintes et des modes de pensée de son milieu, que Daniel Deronda reçoit – pour la première fois de sa vie – une lettre de sa mère, Leonora, l’invitant à venir faire sa connaissance dans un palace de Gênes.

Daniel-Deronda-british-period-films-411804_410_300

 

Elle lui révèle son secret : « mon père était juif et vous êtes juif »

En refusant d’assumer sa maternité et en le confiant – dès le berceau – à un aristocrate anglais amoureux d’elle, elle a voulu le « sauver de la servitude d’être juif ».

Hostile à l’idée même de mariage, elle n’avait consenti à épouser un de ses cousins que pour échapper à la volonté de son propre père qui voulait lui imposer sa judéité. « Je pouvais dominer mon mari, mais pas mon père. J’avais le droit de m’affranchir d’une servitude que je détestais. » La domination, toujours …

Le mari est mort. Elle a épousé, en deuxième noce, un prince russe, chrétien orthodoxe. Elle n’a renoncé à sa carrière de cantatrice que lorsqu’elle a perdu sa voix.

Curieux que les trois femmes majeures du roman, Gwendolen, Mira et Leonora tournent toutes autour du désir de chanter : la voix des femmes, voilà peut-être le thème caché.

Curieux aussi que toutes essaient de se construire dans une forme de rupture avec l’autorité parentale (ou ce qu’il en reste) : Gwendolen hait son beau-père et « n’accepte pas que [son] oncle ou une autre personne [lui] dicte sa conduite ». Mira fuit son père, joueur, voleur, proxénète. Leonora refuse le modèle de femme transmis par la tradition juive. Même un personnage relativement secondaire, comme Catherine Arrowpoint (encore une vocation de chanteuse …), s’oppose violemment à ses parents, qui finiront du reste par s’accommoder de leur mariage, en s’enfuyant avec Kleismer, le musicien juif.

Daniel Deronda est donc juif. Il s’appellera désormais Alcharisi, comme son grand père. L’unique obstacle à ses amours avec Mira vient de tomber. Il va l’épouser.

 

Pauvre Gwendolen ! L’unique et infime espoir qu’il pouvait lui rester de conquérir un jour Deronda vient aussi de s’effondrer. Elle est plus que jamais prisonnière de son mari qui, tout justement, l’enferme, en sa seule compagnie, sur un minuscule voilier au large de Gênes.

Une tempête se lève. Le bateau chavire. Grandcourt meurt noyé, sous les yeux de sa femme, qui se jette à l’eau, mais ne s’empresse peut-être pas vraiment de lui lancer une corde pour le sauver

Elle a tellement rêvé cette mort qu’elle s’en juge coupable. Mais le testament qui ne lui laisse pratiquement rien, au seul profit de Lydia Glasher et de ses enfants, la libère quelque peu de ses angoisses.

 

L’inconscient joue ici un rôle hautement proclamé : « Il y a en nous de vastes territoires non cartographiés dont il faudrait tenir compte pour expliquer nos bourrasques et nos tempêtes. »

Dès l’enfance, Gwendolen étrangle le canari de sa sœur. Elle refuse de se lever la nuit pour apporter à sa mère le médicament qui la soulagerait. La haine de son beau père lui fait détester le mariage. A peine installée dans sa nouvelle demeure, elle découvre un panneau caché, révélant « l’image d’une tête de mort renversée, que semblait fuir une silhouette obscure, les bras écartés ». Elle exige d’être la seule à détenir la clé du panneau.

« L’idée que la mort de Grandcourt serait la seule délivrance pour elle ne faisait qu’une avec l’idée que la délivrance ne viendrait jamais (…). Des fantasmes s’agitaient en elle comme des fantômes sans pénétrer dans sa conscience claire, mais sans y trouver d’obstruction : en pleine lumière, des rayons obscurs faisaient leur travail invisiblement. »

« Je désirais sa mort. Mais elle me terrifiait, confie-t-elle à Deronda. J‘étais comme deux personnes. Je ne pouvais parler – je voulais tuer – c’était aussi violent que la soif – et puis immédiatement – j‘ai eu l’impression par avance d’avoir fait quelque chose de terrible, d’irréversible – qui ferait de moi comme un esprit du mal. Et c’est arrivé – c’est arrivé. »

George Eliott n’ignore pas non plus le rôle du refoulement. Face à la tentation d’aimer Gwendolen, Deronda sent en lui « un interdit intérieur, servant à contenir des sentiments prêts à s’émouvoir et à faire pencher la balance (…) Il avait toujours été tourmenté par l’idée qu’il fallait se garder de quelque chose non seulement venant d’elle, mais de lui-même ; d’une précipitation dans la manifestation d’un sentiment impulsif. »

La répétition fonctionne enfin comme un des mécanismes-clés de l’entrecroisement des intrigues. En épousant Mira – chanteuse et juive -, Deronda épouse sa mère – juive et chanteuse. En rompant, par son envie de devenir juif, avec l’interdit posé par sa mère, il reproduit, en l’inversant, la rupture de Leonora avec son propre père. En hésitant (c’est le moins que l’on puisse dire) à sauver Grandcourt de la noyade, Gwendolen prend l’exact contre-pied de Deronda sauvant Mira des eaux de la Tamise.

 

Mordecaï meurt. Daniel Deronda et MIra s’embarquent pour la Palestine.

Peut-être, quelques années plus tard, en 1897, le yishuv les enverra-t-il comme délégués au Congrès de Bâle – le premier congrès sioniste.

George Eliott, elle, a appris l’hébreu et s’est initiée à l’histoire et à la culture juives. Elle meurt en 1880, sans avoir jamais été mariée, peu de temps après le compagnon de toute sa vie, lui-même séparé de son épouse et de ses enfants.

PS Trois versions de Daniel Deronda ont été tournées par le cinéma et la télévision. Je leur emprunte les images qui figurent ici.

Un fil secret

 

Peut-on imaginer qu’un fil secret, dissimulé sous la surface des êtres et des choses, relierait parfois des œuvres que tout semble opposer, tant elles semblent appartenir à des mondes, à des regards, à des systèmes de pensée inconciliables ?

L’éblouissante lumière contre l’oppression des ténèbres, l’ouverture face à la clôture, l’exaltation du plaisir au lieu de sa répression ou de sa mise sous tutelle : comment trouver un lien entre Mektoub my love et Tesnota, Une vie à l’étroit, deux films qui nous apparaissent comme les deux pôles extrêmes du spectre de la liberté ?

37522-Mektoub__My_Love_Canto_Uno__1_

Mektoub, my love, d’Abdelatif Kechiche, ne raconte rien : refusant les facilités (ou les difficultés ?) d’un scenario, il montre. Une bande de jeunes – la plupart des garçons issus de l’immigration tunisienne, les filles d’origines plus mélangées – qui jouissent de l’été méditerranéen, de la volupté de l’eau sur la peau, de la beauté de leurs corps, de l’amour sans les entraves du mariage ou des fiançailles. Amin, qui voudrait bien écrire pour le cinéma (et qui ne quitte jamais son appareil photo), se contente de regarder : dansune chambre, les ébats somptueux de son cousin Toni avec la belle Ophélie ; sur la plage, les renversements, les enroulements, les bouleversements (physiques et sentimentaux) des rondes et girondes demoiselles par la bande à Toni, jouant les séducteurs à la façon des films italiens des années cinquante.

https://gal.img.pmdstatic.net/fit/http.3A.2F.2Fprd2-bone-image.2Es3-website-eu-west-1.2Eamazonaws.2Ecom.2Fgal.2F2018.2F03.2F20.2F2fb1abfb-a5e0-4b7b-8572-20f097983c8c.2Ejpeg/1140x499/quality/80/gal.jpg

Tesnota, Une vie à l’étroit, le film kabarde (c’est une petite République du Nord Caucase) de Kantemir Balagov, raconte une « histoire vraie », qui date d’une vingtaine d’années : Ilana, vingt-quatre ans, travaille dans le garage de son père. Un soir où toute la famille célèbre les fiançailles de son jeune frère David avec Lena, les deux amoureux sont enlevés par la mafia locale (rien ne nous est montré de ce drame, l’ellipse est totale). La communauté juive à laquelle ils appartiennent – dans cette ville à majorité musulmane – tente, sous la présidence du rabbin, de réunir la rançon. Echec. Ilana va rejoindre son petit ami clandestin, le Kabarde Zelim, qui vit au milieu de ses copains fort amateurs d’alcools et de drogues (et surtout très admirateurs des islamistes tchétchènes – vidéo de tortures sur des soldats russes – et fort nostalgiques des horreurs de l’hitlérisme). « Il n’est pas de ta tribu », lui dit sa mère, qui veut la contraindre à un mariage avec le fils d’un riche commerçant juif.

085170.jpg-c_300_300_x-f_jpg-q_x-xxyxx

Rien ne peut être plus parlant que de comparer les deux scènes de sexe, dans l’un et l’autre films.

Dès les premières images de Mektoub, inondées, submergées, presque anéanties de soleil, Amin écarte les lamelles d’un store et contemple, fasciné, l’admirable chorégraphie de deux corps entièrement nus qui s’étreignent longuement, dans la demi lumière d’une chambre close. On déchiffre les visages où se lit l’extrême violence du plaisir. On voit les ongles qui s’enfoncent dans la chair. On entend les cris et les soupirs.

Dans Tesnota, Ilana ne se résout à perdre sa virginité que pour échapper à un mariage forcé. Elle viole littéralement son amoureux kabarde, sans que l’un ou l’autre se déshabille, elle se jette sur lui, elle le prend debout, dans un étroit cagibi plongé dans le noir, adossée à une porte branlante dont les soubresauts grinçants épousent le rythme de ce coït dérisoire. Elle jette sa petite culotte, rouge encore de son dépucelage, au visage de sa mère et hurle, en présence de ses futurs beaux parents (ceux qu’on veut lui imposer) : « et maintenant je vais baiser avec la terre entière !»

Le cadre lui-même sursignifie l’antagonisme des deux scènes : large, presque cinémascopique dans l’une ; étroit, presque carré dans l’autre. Ici, l’on étouffe ; là, on respire.

 

Chez les Tunisiens de Sète comme chez les Juifs et les Musulmans du Caucase, la famille joue un rôle fondamental. Mais la morale ambiante ne pèse pas du même poids.

Tous les Tunisiens de Mektoub sont plus ou moins frères, cousins, neveux. Le restaurant, lieu principal de leurs rencontres et employeur de Toni, simple livreur, qui aime, auprès des filles, se faire passer pour « gérant », appartient à ses parents. Mais les aînés se montrent fort tolérants : la mère d’Amin l’encourage à sortir, à draguer les copines, plutôt que de visionner, toute la nuit, des classiques du cinéma soviétique. L’oncle est lui-même un dragueur invétéré. Les tantes se contentent de papoter sur les rumeurs d’amours « adultérines » entre Toni et Ophélie : elle est tout de même promise à Clément, qui navigue pendant ce temps au large du Liban

Rien de tel chez les Juifs de Nalchik. La mère exerce une tyrannie redoutable. Tout doit être mis au service du fils bien aimé. Qu’Ilana cesse de jouer au garçon manqué ! Qu’elle se mette à la cuisine et au ménage (savoir couper et râper les carottes …) au lieu de bidouiller les moteurs des vieilles Lada ! Qu’elle épouse celui qu’elle a choisi pour elle et qu’elle ne dise pas qu’elle ne l’aime pas ! Cela lui viendra avec l’habitude.

 

263974

Kechiche et Balagov ont en commun une même passion des acteurs, une égale capacité à faire jouer pour la première fois de parfaits inconnus qui se révèleront d’extraordinaires interprètes : Shaïn Boumeddine (Amin) était plagiste et s’est présenté au casting par hasard ; Ophélie Bau (Ophélie) préparait le concours d’auxiliaire puéricultrice ; Daria Jovner (Ilana) venait juste de finir ses études de théâtre et n’avait jamais encore décroché de rôle.

7619586_636ba0ce-2c51-11e8-b8f1-a2d5dbb8ac63-1_1000x625

Par une curieuse coïncidence, les deux films, à quatre années près, se passent presque exactement à la même période : 1998 pour Tesnota, 1994 pour Mektoub. Avec, à chaque fois, un conflit tout proche qui enflamme ou travaille secrètement les mémoires : la Tchétchénie pour l’un ; la guerre du Golfe pour l’autre (Clément, le fiancé d’Ophélie, s’est engagé sur le porte-avions Charles-de-Gaulle et la mère de Toni ne dissimule pas sa « déception » de femme arabe : « on a pourtant tous vécu ensemble dans le quartier »).

L’Islam des uns n’a rien à voir avec celui des autres. Malgré une citation du Coran en exergue, accolée – il est vrai – à une autre de Saint Jean, les Tunisiens de Sète et de Nice ici montrés boivent de l’alcool, dansent à la folie, font l’amour sans retenue, ne se réfèrent jamais à aucune règle religieuse. Les Kabardes de Nalchik, aussi peu respectueux de la charia, expriment un antisémitisme venu du fond des âges : « sors-moi ce youtre ! », hurle l’un des ravisseurs, après paiement de la rançon, au moment de libérer David, son otage. « Ne dis pas que tu es juive, raconte que tu es kabarde, mais que tu ne parles pas la langue », conseille Zelim à Ilala.

Le religion comme source de haine (ou de peur, chez leurs voisins juifs) plus que de ferveur.

 

La distance dans le temps (les deux histoires datent tout de même de vingt ans) et dans l’espace (le Caucase, c’est à plus de quatre mille kilomètres) nous donnerait peut-être à penser qu’il s’agit de simples fables – trop anciennes pour signifier autre chose que le plaisir de raconter ou de montrer.

Une lecture plus angoissante nous inviterait à nous demander si le lointain d’hier ne présageait pas, d’une certaine façon, le proche d’aujourd’hui. Si l’idylle de Sète ne préparait pas, sans que personne s’en aperçût, quelque chose qui ressemblerait bientôt à la tragédie de Nalchik.

Un monde qui disparait, un autre qui commence peut-être à se dessiner si l’on n’y prend garde …

L’humide et le sec

 

 

Je passe, en quelques heures, de l’humide au sec et du sec à l’humide.

Non, ce n’est pas le compte rendu météorologique du dernier week-end. Mais le bilan d’une aventure (ou d’une mésaventure) cinématographique.

 

Comment choisir un film ? J‘ai l’immense faiblesse de lire la critique. Avec l’illusion qu’en diversifiant les sources, je diminue le risque d’erreur. Si Le Monde et Le Figaro, Positif et les Cahiers du Cinéma s’accordent dans la louange hyperbolique ou dans l’éreintage, il y a – pensais-je -de bonnes chances pour que leur entente soit gage de confiance.

Prenons Lady Bird , le film de mon samedi : tous, ou presque, s’époumonent à vanter la réussite de la metteuse en scène Greta Gerwig. « Grâce, justesse et élégance », tranche Jacques Mandelbaum dans Le Monde. « Un portrait réussi de l’adolescence éternelle », apprécie Eric Neuhoff dans Le Figaro. « Un ouvrage d’une cohérence délicieuse », conclut Alain Masson dans Positif.

Je dois être trop vieux pour revivre avec tendresse ou nostalgie les affres de l’adolescence. Je n’ai vu qu’une interminable dégoulinade de bons sentiments. Qu’un hymne aux vertus de la famille : ces bons petits se révoltent, c’est de leur âge, mais ils finissent toujours par revenir aux joies saines du «Home, sweet home »…

Seule l’héroïne, Christine McPherson, alias Lady Bird, jouée par Saoirse Ronan, échappe quelque peu, pendant un quart d’heure, au catalogue éculé des stéréotypes hollywoodiens. Elle ouvre la portière de la voiture de sa mère et se jette sur la route, en pleine scène de dispute.

LKC2QKY5JRDSXFU7PBW33PNLS4

Las ! Cette brève poussée d’énergie s’étiole bien vite. On comprend presque tout de suite que la dernière phrase du dialogue sera, bien sûr, I love you, mamma. (au téléphone, avec la distance qui sépare New York de la Californie ! Greta Gerwig nous épargne tout de même la scène des embrassades finales).

lady-bird

 

On avait cru comprendre que toute une scolarité dans un lycée de bonnes sœurs à Sacramento, avec son lot habituel de mini transgressions (dont la consommation d’hosties, pendant les séances de masturbation avec une copine obèse) avait définitivement dégoûté Christine de la pratique religieuse. A peine arrivée à New York, la voici qui ne peut résister à l’appel d’un cantique : elle entre dans une église (il parait que, suprême audace, c’est un temple épiscopalien – ô trahison de la discipline apostolique et romaine !).

Tous les autres personnages sont d’improbables resucées de mille fantoches rencontrés depuis des années, dans le cinéma « indépendant » américain : le père, vieil hippy fatigué, barbe poivre et sel, informaticien au chômage, qui protège sa fille bien aimée (il est le seul à se souvenir de son anniversaire) et l’aide en cachette à solliciter une bourse pour une université de la côte Est ; la mère, « scary and warm » – effrayante et chaleureuse -, infirmière psychiatrique, bonne pâte sous des dehors un peu mégère ; le frère adopté, jeune Mexicain déjanté, – mais qui finira, lui aussi, par rentrer dans le rang, informaticien comme le chef de famille ; le premier amour, qui se révèlera être gay (il faut bien que le quota de minorités soit respecté, – je n’ai pas le souvenir, pourtant, que le casting comporte un Juif …)

lady-bird-photo-saoirse-ronan-lucas-hedges-1005400

 

Le comble de la dégoulinade est atteint à un quart d’heure de la fin. Christine a obtenu sa bourse pour je ne sais quelle université new yorkaise. Ses parents l’accompagnent en voiture à l’aéroport. La mère (Laurie Metcalf) décide d’abréger les adieux : le parking « coûte trop cher ». Elle repart, laissant le père assister seul sa fille en ce moment décisif. Elle roule quelques miles, puis, prise de remords, fait demi tour avec l’espoir – du reste vain – d’un dernier baiser. Les gros plans sur ses mimiques, pendant les quelques secondes du revirement psychologique, devraient être mis au programme des écoles d’art dramatique : comment sur-jouer l’angoisse, le sentiment de culpabilité, la victoire de l’instinct maternel.

C’est ce que j’appelle le cinéma de l’humide.

 

Pour Eva, de Benoit Jacquot – mon film du dimanche – la critique se montre singulièrement moins indulgente. « Une liaison toxique, sans aucun piquant »,  « un monde de clichés et de rebondissements téléphonés », assène Murielle Joudet dans Le Monde. « Remake inutile du film de Joseph Losey », enchaîne Le Figaro. « Théoriquement intéressant, mais finalement congelé par son manque d’audace », nuance quelque peu Libération.

Une telle unanimité me rassure : me voici seul contre tous. Totalement à contre-courant. J’aime, au contraire, le côté glacé de l’intrigue : un refus radical de la psychologie, un film-équation, une pure réflexion mathématique.

Bertrand (Gaspard Ulliel) et Eva (Isabelle Huppert) sont l’un et l’autre des prostitués. Est-ce bien ce que l’on appelle des figures homothétiques ?

EVA-1res-images-du-film-avec-Isabelle-Huppert-en-competition-a-la-Berlinale-57843

La prostitution est ici montrée dans sa vérité cachée la plus concrète : un simple mouvement de billets. De liasses de plus en plus épaisses. L’image est répétée à près de dix reprises. Jamais vraiment de cul, encore moins de sentiment, rien que du fric.

« Tous les hommes qui me paient sont mes amis », proclame Eva.

Par une assimilation dont on appréciera la cruauté ou l’ironie, c’est de la même façon que l’avocat du marchand d’art escroc (le mari d’Eva) se fait payer.

undefined_6ed2c0fa1a859065cd07baff9c15d471

Sauf que Bertrand, qui fréquente – comme Eva – la roulette du casino, viole la règle du jeu. Il s’obstine, sans résultat bien sûr, à vouloir lui faire l’amour sans la payer. Refuser la circulation de l’argent – seul crime qui mérite vraiment punition : Bertrand n’échappera pas à son châtiment.

Au regard de la loi, Bertrand commet bien d’autres infractions qu’un esprit léger pourrait juger plus graves : il laisse mourir, sans aller chercher le médicament qui pourrait le sauver, le client au cœur fragile qui l’a attiré dans sa baignoire (homicide involontaire, non assistance à personne en danger). Il usurpe l’identité de sa victime et se fait passer pour l’auteur à succès d’une pièce de théâtre qu’il n’a évidemment pas écrite (escroquerie, abus de confiance). Il cause indirectement la mort de sa fiancée et de son producteur.

Peu importe.

Ce que la critique reproche à Benoit Jacquot, c’est tout justement de ne pas, lui non plus, respecter la règle. Il refuse le sulfureux, le morbide, le sensuel. Il ne sera jamais Josef Von Sternberg.

cover-r4x3w1000-584193f44d1ee-isabelle-huppert-dans-souvenir-0

Isabelle Huppert n’essaie pas de devenir Marlène Dietrich. Elle n’aguiche pas. Elle ne trouble pas. Elle est Isabelle Huppert.

C’est ce que j‘appelle le cinéma du sec.

 

Dès le lundi, j’ai replongé dans l’humide.

La capitaine Joseph Blocker (Christian Bale), un vétéran des guerres indiennes, en garnison dans le Nouveau Mexique, reçoit l’ordre de convoyer le vieux chef comanche Yellow Hawk, sur le point de mourir, entouré de toute sa famille, jusqu’à la réserve concédée à son peuple dans le Montana, pour lui permettre d’être enseveli parmi les siens.

merlin_131258738_ed6bcf05-3463-445b-b568-4b0b1b5d0034-master768

« Cet Indien, ce qu’il a fait, c’est un boucher. Je les hais, affirme d’emblée le capitaine. Et la guerre m’a donné des tonnes de raisons de les haïr. »

Que croyez-vous qu’il advint ?

L’idylle, bien sûr.

Charmants, ces Comanches … Ils viennent de purger une dizaine d’années en forteresse. Rien de tel pour vous assouplir la caractère et vous inculquer la passion de servir vos nouveaux maîtres.

A peine la belle Rosalie Quaid (Rosamund Pike) est-elle débarrassée de son mari et de ses enfants par un raid apache, que la femme de Yellow Hawk lui offre une jolie robe indienne pour dissimuler sa nudité et la consoler de ses malheurs.

methode_sundaytimes_prod_web_bin_5b9f146e-f085-11e7-bcd3-3997d520b462

Très vite, le chef, jusqu’ici entravé de chaînes, obtient de faire le coup de feu aux côtés de ses gardiens. Mieux encore : il mène une expédition meurtrière contre leurs ennemis communs. Le comanche se mue en harki.

Ce n’est plus Hostiles – le titre de ce western de Scott Cooper – mais Dociles.

Quand, tout à la fin, un groupe de fermiers récalcitrants tentent, pour protéger « leurs » terres, de s’opposer à l’entrée de la troupe dans la réserve (des électeurs de Trump en puissance …), Comanches et Troopers s’unissent pour les abattre.

Joseph et Rosalie vont se séparer, après cette belle épopée vécue en commun. La jolie veuve monte dans le train, tenant par la main l’unique survivante du camp indien : la petite fille de Yellox Hawk, devenue une oarfaite schoolgirl américaine, avec nattes et lunettes.

H263A4IKRZBFTL6OQO2R3LK3EM

 

Joseph s’éloigne, sans se retourner.

Et puis miracle. Il s’interroge.

Il fait demi tour. Il saute dans le train en marche.

Lui, au moins, il ne sur-joue pas la crise de conscience. Il reste impassible. Sans plus d’expression que s’il s’apprêtait à fumer un cigare.

Entre l’humide et le sec, il existe parfois quelques nuances.