Pierre Herbart : un anti-Malraux ou un T.E.Lawrence à la française

           

         

      

            “Je suis saoûl de vertu jusqu’à la nausée.”

            Non, ce n’est pas de la France d’aujourd’hui qu’il s’agit, mais de l’URSS des années trente.

N’empêche. Une telle phrase, écrite en 1937, me donne d’emblée l’envie de découvrir cet écrivain quelque peu maudit, en qui se dissimule peut-être un frère : Pierre Herbart (1903-1974).

            Un frère ? Oui, quelques points communs : une famille “bourgeoise” (les guillemets d’incertitude sont pour moi, non pour lui), – source de maladive mauvaise conscience ; un passage au parti communiste soldé par une rupture brutale. 

            Et d’évidentes différences : je n’ai jamais eu le goût des “garçons” (mais il en parle avec tant de subtilité, de lucidité, de tendresse, que j’y retrouve toute la saveur lointaine de mes histoires de “filles”) ; je m’incline devant ses engagements poussés jusquà l’ultime : le départ pour l’URSS, la guerre d’Espagne, la Résistance. Je me suis toujours contenté de faire des phrases.

            Son grand-père a fondé les Chantiers navals de Dunkerque, préside la Chambre de commerce, siège au Conseil d’administration des Chemins de fer du Nord. Mais est-il vraiment son grand-père ? (Jean-Luc Moreau, “Pierre Herbart, l’orgueil du dépouillement”, Grasset, 2014).

            Le “père”, jamais doté d’un prénom, a refusé de prendre sa place dans une dynastie aussi imposante. Il s’est enfui quand le petit Pierre (rebaptisé Guillaume dans les “Souvenirs imaginaires” – Gallimard, 1968) n’avait que cinq ans. Il est devenu clochard. Après quelques années d’errance, la police a retrouvé son cadavre dans un fossé. La figure de ce hors-la-loi hantera toute sa vie l’écrivain Herbart.

            C’est son demi-frère, Louis, l’opiomane, qui lui révèlera, au seuil de l’adolescence, le secret de famille : la mère – la très belle Eugénie-Marguerite – avait un amant, le “Viking”, qui, jusqu’à sa mort, s’occupera du fils adultérin. Le “père”, à peine célébrées les noces, n’a sans doute pas supporté l’affront.

Luca Longhi (1507-1580): La dame à la licorne

            De livre en livre, le thème du secret obsède Pierre Herbart. Dans le plus beau de ses romans, “La Licorne” (Gallimard, 1964), le mystérieux “oncle Jules” occupe une chambre au premier étage, d’où il ne sort jamais et où nul n’a le droit de pénétrer, sauf Madame Pons, la vieille gouvernante. “Défunte Madame”, la mère de Juliette, a tout fait pour empêcher son mariage avec Martial, parce que, disait-elle, elle a trop bien connu le père du jeune homme. Est-ce donc un inceste ? 

            Nul ici n’est à sa place. Chacun, chaque soir, au gré de ses caprices, choisit son lit dans l’immense maison. Ni Madame Pons ni Martial ne savent jamais, chaque matin, où retrouver Denis et Luc, les deux adolescents que viendra bientôt rejoindre Bruno, pour le temps des vacances.

Nul ne sait plus quel lien du sang l’unit aux autres; 

“Juliette, ce n’est pas ma soeur, c’est ma cousine, dit Denis. 

– Comment ça, ta cousine?

– Puisqu’elle est mariée à mon cousin,

– C’est la femme de mon beau-frère, ajoute Luc.”

            Il faut dire que Pierre Herbart, déjà marqué par la malédiction de ses deux “pères”, a peut-être quelque mal à se situer clairement dans ses familles d’adoption.

            Débarqué à Paris aux approches de ses vingt ans, il fait très vite la connaissance de Cocteau, à qui il a écrit son admiration et qui devient son premier “parrain” en littérature (et sans doute dans la vie). L’un et l’autre subissent en même temps les souffrances d’une désintoxication à l’opium, ce qui donne lieu à une correspondance où ils échangent leurs confidences.

Cocteau : mais que fume-t-il ?

            La scène finale se déroule en juillet 1929 à La Colline, la propriété de Coco Chanel à Roquebrune. Cocteau s’y trouve déjà avec son amant, Jean Desbordes, au bord de la rupture ; contraint de rentrer à Paris pour corriger les épreuves des “Enfants terribles”, il “confie Jean” à Herbart – “ce qui allait nous précipiter dans les pires folies” raconte ce dernier dans ses “Histoires confidentielles” (Grasset, 1970).

            “Un matin, je flânais sur la terrasse quand j’entendis un bruit de pas derrière moi. Je reconnus, d’après ses photographies, André Gide, qui croyait trouver là Jean Cocteau.”

Ainsi s’ouvre pour lui sa deuxième famille d’adoption.

Pierre Herbart jouant aux échecs avec André Gide

            Et quelle famille ! Gide, comme chacun sait, a épousé sa cousine Madeleine, qui mourra vierge quarante-trois ans plus tard. Il entretient une longue amitié avec la “Petite dame”, Maria Van Rysselberghe (elle-même attirée par Lesbos), dont la fille, Elisabeth, rêve d’avoir un enfant hors mariage. Gide jette la jeune femme dans le lit de son amant, le cinéaste Marc Allégret, avec qui il partage l’appartement de la rue Vaneau. Échec total.

            Un matin de juillet, Gide lui-même se décide, au bord de la mer, à prendre le relais. Réussite immédiate : une fille, Catherine, va naître, que l’écrivain reconnaîtra, après la mort de sa femme.

Le 15 septembre 1931, Pierre Herbart (vingt-huit ans) épouse Elisabeth, qui a treize années de plus que lui. On peut imaginer que Gide a tiré les ficelles de ces noces inattendues. Les deux nouveaux époux ont pourtant échangé, depuis des mois, une correspondance amoureuse, qui ne laisse guère de doutes sur leurs sentiments. 

            Assez curieusement, dans les six livres d’Herbart que j’ai lus (sur une douzaine), pas une seule ligne ne semble consacrée à Elisabeth, sauf dans “En URSS”, où elle apparaît brièvement sous la forme d’une simple initiale : “E”, et rien de plus.

            Je passe, par esprit de charité, sur le troisième “père d’adoption”, Roger Martin du Gard : le souvenir des “Thibault”, dont mes parents ont abreuvé mon adolescence, me laisse encore, soixante-dix ans plus tard, un arrière-goût de soupe amère. 

            Elisabeth supporte les amants innombrables. Elle ne pardonne pas la liaison passionnée avec une femme, Charlotte Aillaud, – la soeur de Juliette Greco. Elle demande et obtient le divorce en 1968. Pierre Herbart, lui, se satisfait de mettre à distance l’hostilité que lui témoignait Catherine Gide, sa belle-fille.

            “Familles, je vous hais !”. ils eussent tous dû relire les “Nourritures terrestres” !

            “L’âge d’or” (Gallimard, 1953) semble tout entier voué à l’amour des garçons. S’étonnera-t-on que je m’y délecte d’un portrait de femme ?

            Lucienne, “mannequin chez Patou” (ce qui me rappelle quelques souvenirs personnels…), rencontrée un soir au “Boeuf sur le toit”, un bar de la rue Boissy d’Anglas où se retrouvait toute l’avant-garde artistique, littéraire ou mondaine : “Il y avait dans sa beauté quelque chose de meurtri. Le regard calme de ses yeux gris se posait distraitement sur les choses, sur les êtres ; son sourire semblait venir de très loin et n’éclore sur ses lèvres  qu’avec  le consentement réfléchi de tout son être. Jamais femme ne fut plus dépourvue d’éfféterie. Rêveuse et placide, elle ne prêtait qu’une attention distraite aux remous que suscitait toujours sa présence.”

            Elle le loge. Elle l’habille. Elle l’emmène, le dimanche, dans une auberge des bords de Marne. Elle l’aime. Il s’ennuie. “Aujourd’hui encore je ne puis penser à elle sans estime. C’est un sentiment dont je ne suis pas prodigue.”

            Les femmes, il va les regarder sans désir au bordel du “Grand cinq”. 

“Pour moi, je ne consommai que de la bière.”

            A côté de cette tiédeur, quel enthousiasme, quel appétit, quelle folie pour les adolescents de rencontre !

            Dans un cabaret de mariniers, “où les garçons dansaient ensemble, se tenant aux épaules, la casquette sur l’oreille, avec cet imperceptible déhanchement qui était à la mode à cette époque et donnait tant de grâce à leurs pas”, Pétrole, dix-sept-ans, l’aborde : “Tu en fais une avec moi?”

Le voici donc embarqué sur la “Marie-Louise” (on se croirait dans une chanson de Damia, ou de Lucienne Boyer…). Une bagarre dans un bal. Ils sont l’un et l’autre blessés. Le goût du sang ravive leurs désirs. “A la fin, de colère,il me mordit cruellement et nous nous mêmes à lutter sur l’étroite couchette.”

Camille Pissaro, Péniches à Pontoise (1896)

            “La lèvre retroussée de Pétrole, la ligne si fraîche de sa mâchoire, ses yeux très légèrement obliques, toujours un peu clignés et dont l’iris bleu pervenche était marqué de deux petits points sombres, tout ce visage enfin, je ne pouvais le contempler sans un incompréhensible déchirement, un sentiment de paradis perdu. Etait-ce l’idée qu’il se flétrirait, ou que je le perdrais, que je cesserais de l’aimer ? Est-ce la brusque certitude que la beauté ne se possède pas, qu’aucune étreinte ne peut vous la livrer, qu’il faudrait la saisir autrement qu’en jouissant d’elle mais que les hommes ne disposent d’aucun autre moyen d’entreprendre sa conquête ? (…) L’histoire de mes rapports avec Pétrole est celle du triomphe de mon corps, de la quotidienne déroute de mon amour.”

            Il règne dans toutes ces amours comme une incertitude de l’être, une volonté désespérée de “se conserver une sorte de réalité confidentielle”. La mort est toujours là, qui les guette. 

            Quelque chose en Pierre Herbart évoque sans doute Lawrence d’Arabie : celui des “Sept piliers”, mais aussi et surtout celui de “The Mint” (que l’on a maladroitement traduit en “La Matrice”) : l’indétermination existentielle qui produit l’aventurier en sa tragédie secrète.

Il crache sa vérité dans un livre étonnant, “La ligne de force” (Gallimard-L’imaginiaire, 1958), où il met à nu toute la dérision de ses engagements supposés glorieux.

Il est l’anti-Malraux.

            Tout commence, de la même façon, dans ce que l’on appelait alors l’Indochine française. Il a vingt-huit ans, il n’a jamais fait d’études (aurait-il, comme Malraux, raté son bac ?), il a traîné un temps – pour le plaisir – dans les bouges d’Afrique du Nord (et dans l’entourage opiacé de Lyautey). Le voici qui rejoint à Saïgon la journaliste Andrée Viollis, envoyée spéciale du “Petit Parisien” sur les traces du ministre des Colonies Paul Reynaud. 

            La police ne le laisse même pas débarquer : arrêté pour des propos “séditieux” tenus sur le bateau. Libéré sur ordre du gouverneur, il n’a rien de plus pressé que de se précipiter dans une fumerie d’opium  -“une pour Chinois, pas pour coloniaux.” La meilleure clé pour comprendre le pays, explique-t-il à Viollis, c’est de relire “Crime et châtiment”.

            Anti-colonialiste forcené depuis son séjour en Afrique du Nord, mais sans illusions sur les luttes anti-coloniales (nous sommes en 1931…) : “En ce combat douteux, ils gagnent, c’est-à-dire qu’ils rejettent leurs maîtres étrangers, se choisissent, dans leurs propres rangs, d’autres maîtres – et changent d’esclavage. Mais ceci ne nous regarde plus. Ils ont atteint leur maturité nationale. Qu’ils se débrouillent !” Et, avec une lucidité assez terrifiante : “Juste de quoi rigoler plus tard en répétant : “Je vous l’avais bien dit !”

            Ce qui ne l’empêche pas de dresser un acte d’accusation redoutable : “un cadavre tous les cent mètres sur la route (…) Et s’il n’y avait eu que les morts ! Mais nous devions faire face aux cadavres vivants, les suppliants aux ventres ballonnés qui tendaient vers nous leurs mains en psalmodiant : “Trois grains de riz ! Donnez trois grains de riz!”

            Il se fait passer pour “un inspecteur en tournée”, visite et photographie un camp de prisonniers, donne l’ordre de libérer les plus jeunes, engueule les geôliers : “Vous aurez de mes nouvelles par M. l’Administrateur !”

            Il a juste le temps de s’enfuir en Chine. 

            A son retour en France, il prend tout aussitôt sa carte du parti communiste. Il inspire tellement confiance à ses nouveaux camarades qu’ils l’envoient à Moscou – récompense suprême – diriger l’édition française de la revue “Littérature internationale”.

Ici encore, pas d’illusion fanfaronne : “Autant le dire, le “militantisme” (c’est lui qui met les guillemets”) m’ennuyait horriblement.” Dès les premiers jours, il est pour le moins étonné de l’abîme entre la misère des ouvriers et le luxe dans lequel vivent les “élites”. Ah ! Le bal costumé dans la datcha des intellectuels, au sortir du train de banlieue où règnent “un silence exténué, un mutisme de détresse” !

Affiche de propagande soviŽtique reprŽsentant Staline devant la foule ˆ Moscou. Les manifestants brandissent les photos de Staline et LŽnine. 1949.

            Il se heurte aux censeurs – les glavlit – qui envoient au pilon toute une édition de la revue, parce que la couverture était jaune ! “La couleur de la social-démocratie, camarade ! Impossible !”  Il est convoqué au Komintern, dont dépendent tous les communistes étrangers ; il erre dans d’interminables couloirs, contraint de montrer ses papiers à chaque nouvel étage.

            Isaac Babel le met au courant de la première grande vague de la terreur stalinienne “Quittez ce pays le plus vite possible ! Et surtout ne laissez derrière vous aucun proche en otage !”

Il ne lui reste qu’à organiser jusqu’au bout la sinistre comédie du voyage de Gide en URSS.

            Dès 1937, alors qu’il avait encore sa carte du parti, Herbart avait publié son journal de voyage (“En URSS”, Gallimard), dont il me plaît de ne retenir que la métaphore du pou : “Chaque être ici a ses parasites qui sont ses bureaucrates et c’est par ses bureaucrates qu’on l’atteint. Comme si l’on s’adressait au pou pour savoir comment va le pouilleux. Il va mal, le pauvre, mais le pou est content.”

            La guerre d’Espagne détruit ses ultimes illusions : “Nous nous figurions que l’URSS aidait les républicains (…) A Barcelone, des amis anarchistes m’exposèrent leur situation. Traqués par la Guépéou, leurs camarades disparaissaient les uns après les autres. On retrouvait leurs cadavres au bord des routes, une balle dans la nuque…”

            “Vous vous êtes mis dans de beaux draps”, lui dit Malraux.

            – Pourquoi ? 

            – Etes-vous absolument sûr que Gide ne va pas publier cela pendant que vous êtes ici ?”

            “Cela” c’est “Retour de l’URSS”, le livre-réquisitoire de Gide (Gallimard 1936), dont Herbart vient de faire lire les épreuves à Malraux.

            Gide, malgré ses promesses, le publie sans tarder.

            Branle-bas de catastrophe à l’ambassade soviétique de Madrid, où Herbart a l’étrange idée de se réfugier. 

            Seule l’intervention d’André et de Clara Malraux lui permet miraculeusement d’échapper à ce piège.

            Ce Malraux pour qui, écrivait Herbart, “le sens de la grandeur, c’est peut-être de mourir pour une cause qui lui sert avant tout de prétexte à satisfaire son goût profond du tragique.”

Herbart, lui, se fiche de la grandeur. Il la méprise. Il la fuit. La tragédie, il la porte en lui : fils adultérin, faux rejeton d’un vagabond dont il porte le nom et qu’il élit pour père. C’est elle qui lui permet toujours de se mettre d’emblée à la hauteur de l’Histoire. Mais en porte-à-faux. En acteur-témoin dénonçant inlassablement la médiocrité de la pièce. 

            Il rentre à Paris. Il déchire sa carte du parti communiste.

            La Résistance lui fournit l’ultime épisode de ces combats de dupes, dont il ne cesse de remâcher l’amère saveur depuis qu’il en a découvert les délices en Indochine.

            Il n’y croit pas une seule seconde. “Des appels me parviennent, qui ne me concernent pas, puisqu’ils parlent de patrie, d’honneur national, et que les idées, fussent-elles nobles et justes, ne m’atteignent plus, désincarnées.”

            Rien qu’un enchaînement logique où les convictions, les sentiments n’ont aucune part : “Les garçons des Chantiers de jeunesse furent conviés à partir pour l’Allemagne. Il n’y avait plus qu’à les faire déserter.”

            “Un temps dérisoire et maudit (…) : “On attend, dans la brume d’une station de métro, quelqu’un qu’on ne connaît pas auquel on transmet un message qu’on ne comprend pas concernant des choses que l’on n’approuverait pas si elles vous étaient révélées, mais la quasi-certitude que le “message” ne sera suivi d’aucun commencement d’exécution dédouane votre conscience. En somme, on est – j’étais dans une gratuite enfin passible de la peine de mort.”

            Lafcadio, nous voilà ! Retour par “Les Caves du Vatican”. L’ombre de Gide, le “parrain”, rôde encore dans les parages.

            Le plus inattendu, c’est que la Résistance prend Lafcadio tout à fait au sérieux : Inspecteur général du Mouvement de libération nationale (MLN) pour la région Nord, puis Délégué général régional pour la Bretagne. Son nom de guerre : Le Vigan. Au point que certains l’affublent  même d’un  képi étoilé : “général Le Vigan”.

            D’autant plus réjouissant que c’est aussi le nom d’un comédien fâcheusement collaborateur, qui accompagne Céline, Lucette et le chat Bébert dans leurs aventures de Siegmaringen

            Herbart libère Rennes, dont il capture et emprisonne le préfet de Vichy. Il y accueille De Gaulle qui, à l’issue de leur unique rencontre, lui enseigne… comment couper les cigares. “Encore un ou deux cigares et ils m’enverront promener le chien.”

            “Résistance ? Connais pas “ lui dit le gouverneur de la place, fraîchement nommé. Et Herbart lui-même, évoquant son action clandestine avec des amis : “Des histoires de boy-scouts”.

            Toutes les portes devraient s’ouvrir devant lui : député ? Ministre ? Commissaire de la République dans quelque province ? Aucune décoration, aucune prébende.

            Il a fondé, dans la clandestinité, le journal “Défense de la France”, qui va devenir “France Soir”. Il s’en fait prestement subtiliser la direction. Il crée un hebdomadaire, “Terrre des hommes”, promis à une très brève existence.  Il publie quelques éditoriaux dans “Combat”. Sa lucidité le tue. Chaque journaliste, écrit-il, devrait se poser la même question : “quelle sera la forme de mon mensonge ?”

            T.E. Lawrence, disais-je.  Oui, le colonel de légende, frustré de toutes ses vaines promesses à ses compagnons d’aventure, et qui s’engage en 1922 dans la Royal Air Force comme soldat de deuxième classe, sous le nom de John Hume Ross.  Homosexuel, comme Herbart. Fasciné, comme lui, par les vertiges de la moto. Sauf qu’il connaîtra, lui, la grâce d’un accident mortel.

            Alors que Pierre Herbart mourra, à demi paralytique, à l’hôpital de Grasse et sera provisoirement inhumé dans la fosse commune, avant que ses amis ne fassent transférer sa dépouille dans une sépulture plus digne.

            Clochard, ou peu s’en faut, comme son « père ».

            “Je me suis trouvé, comme par hasard, et en grande compagnie, sur les lieux du crime, non tant pour le dénoncer, mais pour l’assumer peut-être, alors que j’étais innocent”, confesse Herbart en 1958, alors qu’il est déjà retiré de tout. 

            Qu’a-t- il raté ? A-t-il, à un moment, commis une faute ?  Oui, répond-il, je me suis “écarté de ma ligne de force (…), celle qui donne un sens à la vie (…) pour m’occuper de riens : la colonisation, le colonialisme, la guerre d’Espagne, la Résistance. Que sais-je ? (…) Je ne saurais trop conseiller aux autres de perdre moins de temps que moi.”

            Sa “ligne de force” ? Aimer, créer, saisir au vol tous les instants de grâce qu’offre une vie.

            Il s’est inventé un style.

            Style de vie vagabonde, aventureuse, passionnée, sensuelle, traversée d’éclairs, imprégnée d’art et de littérature.

            Style d’écriture : il se situe dans la lignée des grands portraitistes à la française ; ses portraits de femmes (Lucienne, Daphné, N la Russe – jamais dotée d’un prénom, pour ne pas la compromettre …) , ou d’adolescents  dévorés de caresses (Alain, Pétrole, Auguste, Marius, tant d’autres …) font revivre ses amours avec une vivacité, une rapidité d exécution délectables.

            Il sait (privilège rare) animer sans enflure une scène de tragédie, voire d’apocalypse : la mort d’Alain à l’hôpital, enchaîné sur son lit, baillonné, et qui tente en vain de hurler le nom de Pierre ; la famine en Indochine et le bagne des prisonniers politiques ; la déambulation sous les bombes dans les décombres de Madrid assiégée,  avec tous les parfums de la vraie vie qui remontent et qui permettent d’identifier chacune desz boutiques détruites …Ou la dernière nuit avec N, dans une chambre d’hôtel à Moscou, où il bâfre, se saoûle à mort pour ne pas crier, mais « même si cela ne doit durer qu’une heure, que cinq minutes, qu’une minute, « c’est le bonheur », me disais-je. »

            Son art suprême, c’est l’ellipse. L’essentiel, la racine des êtres et des choses, il nous les laisse un peu deviner, il nous en aguiche le désir, il ne nous les dit jamais. « « A quelques mois de là, écrit-il par exemple, je rencontrai un être avec lequel je devais passer les années les plus tourmentées de mon exitence. Je ne dirai rien de cette période. Cinq ans passèrent jusqu’au coup de pistolet qui me délivra à la fois de ma plus grande joie et de mon enfer. ». Ou encore : « De la Chine je ne dirai pas un mot. Je garde cette poire pour la soif. »

            Ne jamais trop dire pour garder le juste dire.

Marcel Proust, Jean Lorrain : Un duel en miroir ?

            A l’aube du 6 février 1897, deux hommes s’affrontent au pistolet devant l’Ermitage de Villebon, dans les bois de Meudon. Les versions des différents biographes ne se recoupent guère : ont-ils l’un et l’autre tiré en l’air ? Ou bien, tout à l’inverse, les deux balles se sont-elles enfoncées dans le sol ? Les adversaires se sont-ils serré la main après l’épreuve ? Jean-Yves Tadié (“Marcel Proust”, I et II, Gallimard-Folio, 1996),  Philippe Jullian (« Jean Lorrain ou le Satiricon 1900 », Fayard, 1974), , Thibaut d’Anthonay (« Jean Lorrain », Plon, 1991) ne semblent jamais raconter la même histoire.

Un duel au pistolet à la Belle époque

            Le plus âgé des deux adversaires (il a quarante-deux ans) est alors un écrivain célèbre. Sous le pseudonyme de Jean Lorrain, il a déjà publié quatre recueils de poésies, trois de nouvelles, deux romans. Il est surtout le chroniqueur journaliste le plus redouté et le mieux payé de Paris. Ses chroniques dans “L’Evénement”, puis dans “L’Echo de Paris” font se pâmer, mais aussi parfois trembler, tout ce que la capitale compte d’écrivains, de comédiens, de femmes du monde, de fragiles (ou de solides) célébrités toujours à la merci d’un écho ravageur.

            Le plus jeune n’a que vingt-six ans. Il s’appelle Marcel Proust. Une minuscule coterie parisienne n’a pu lire de lui, l’année précédente, qu’un seul ouvrage; « Les Plaisirs et les jours », en tirage de luxe, avec une préface d’Anatole France et des illustrations de la très mondaine Madeleine Lemaire (qui sera, seize ans plus tard, le modèle principal de Madame Verdurin). Il ne s’en vendra en vingt-deux ans que trois-cent vingt-six exemplaires. 

            Les deux hommes ne s’aiment guère. Pour Jean Lorrain, le petit Marcel n’est « qu’un de ces petits jeunes gens du monde en mal de littérature et de succès de salon.(…) Au fouet, Monsieur ! » Pire encore : le 3 février, Lorrain persiffle dans « Le Journal » : « Daudet préfacera sûrement le prochain livre de Monsieur Proust parce qu’il ne peut rien refuser à son fils Lucien … »

            C’en est trop ! Cette allusion directe à ses amours est intolérable ! Sur le pré, et vite ! Le duel aura lieu trois jours plus tard.

Cques-Emile Blancxhe
Marcel Proust à vingt-et-un ans, pastel de Jacques-Emile Blanche : un pâle et frêle jeune homme

            Tout semble les opposer. Il n’est que de comparer leurs portraits, tels qu’on peut les admirer au Musée d’Orsay : le colosse Jean Lorrain, peint par son ami Antonio de la Gandara, insolemment dressé dans sa redingote noire, la moustache conquérante, la main puissante campée, en un geste de défi, sur la hanche ; Marcel Proust à vingt-et-un ans, pâle et frêle jeune homme, posant pour Jacques-Emile Blanche, l’échancrure de la veste laissant le cou et le torse à  découvert , une orchidée blanche à la boutonnière.

Jean Lorrain, peint par Antonio de la Gandara : un colosse arrogant et triomphant

            Mais peut-être, tout justement, ne s’agit-il que d’une pose. L’un et l’autre jouent la comédie sociale.  Ce sont, tous les deux, de grands malades. Proust a fait de son asthme la maladie la plus célèbre de toute l’histoire littéraire française :  avant même d’avoir ouvert « La Recherche », chacun sait tout de la chambre de liège et de ses fumerolles. Jean Lorrain a contracté très jeune le mal symbolique de toute sa génération d’écrivains, la syphilis. Il est d’une nervosité aussi exacerbée que son rival. Il souffre d’hallucinations. L’abus de l’éther et (moins assidûment) de la morphine, lui vaut des ulcères intestinaux dont il faut plusieurs fois l’opérer. Il meurt à cinquante-et-un ans, Proust à cinquante-deux.

            Face à la maladie (ou à la peur de la maladie), toujours présente, l’un et l’autre se réfugient dans le giron de leur mère, avec qui (ou chez qui) ils vivront – une grande partie du temps – jusqu’à ce que la mort les sépare.

            Tout proustien se souviendra éternellement de l’attente du baiser maternel dans la chambre de Combray. Il faudra la mort de Jeanne Proust (née Weill), le 26 septembre 1905 et l’ouverture de la succession, qui fait de lui un homme riche,  pour que Proust, âgé de trente-six ans, se décide enfin à quitter la rue de Courcelles, où il habitait avec ses parents, et à emménager, le 27 décembre 1907, au 102 boulevard Haussmann.

Jeanne Proust-Weill : un baiser tant attendu

            Lorrain (qui s’appelle encore Paul Duval) quitte Fécamp pour Paris à vingt-et-un ans. Il y devient bien vite le « fanfaron du vice », le « dandy de la fange ». Cicerone des bouges,  il guide, dans les bas fonds de la ville et de la banlieue la plus suspecte,  ses amis avides de sensations fortes (parmi lesquels Colette et Willy)).

            Peu importe. Il s’ennuie de sa mère. Dès 1892 (il a trente-sept ans), il l’installe près de lui à Auteuil. Ils ne se quitteront pratiquement jamais plus, sauf (et encore !) pour de brefs voyages.

            Etrange consonance : c’est en compagnie de leur mère qu’ils se résoudront enfin, l’un comme l’autre, après moult hésitations, mainte procrastination, au grand voyage, tant espéré, si violemment rêvé, à Venise.       Elle l’a aidé à traduire Ruskin (lui, le “traducteur” proclamé, ne parle pas l’anglais !) : Proust part donc avec Jeanne en mai 1900 ; ils rejoignent Reynaldo Hahn (pourrait-il se passer longtemps d’un de ses compagons favoris ?) et sa cousine Marie Nordlinger. Marcel reviendra l’année suivante, cette fois seul. 

            Jean Lorrain, lui, attendra jusquà sa trente-troisième année, pour découvrir, sous l’œil de Pauline Duval-Lorrain, la ville des masques (il publiera, deux ans plus tard, un recueil de nouvelles intitulé “Histoires de masques”- (Editions Ombres, 2010).

            Ce sera, pour Jean et Marcel, quelque chose comme un voyage de noces.

            Dans le dernier roman de Jean Lorrain , “Le Vice errant” (Hachette-Livres BNF, 2018), le héros rêve “de voir Venise  détruite et sa mère éventrée par des Barbares”. La traduction française de “L’interprétation des rêves” ne paraîtra qu’en 1926 …

            Homosexuels, bien sûr, l’un et l’autre. Mais pas tout à fait de la même obédience.

            Dans la  « vraie » vie, Marcel s’enflamme au premier coup d’œil, mène une lente stratégie d’approche, submerge de mille messages l’être convoité, le convainc de partir avec lui à la découverte d’un musée, d’une architecture, d’un paysage,  se met à le soupçonner, le fait espionner par des amis, exige l’aveu de toute inconstance, puis commence à se lasser, songe déjà à un autre « objet » qu’il vient de rencontrer, ou qu’il connaît depuis des années mais dont il découvre tout juste le charme. Il ne reste bientôt plus que l’amitié.

            Rien que des aristocrates (Antoine Bibesco, Bertrand de Fénelon, Gabriel de la Rochefoucauld, Albufera …) ou des intellectuels (Reynaldo Hahn, Lucien Daudet …) 

Lucien Daudet : Jean Lorrain avait été trop explicite

            Le tout entrecoupé de brèves aventures, plus ou moins tarifées,  avec des rencontres de passage.

            Dans la « Recherche », le cycle reste le même. Swann met des mois (voire des années) à conquérir Odette. Bien qu’il soit à peu près le seul dans tout Paris à ne rien savoir de son passé (voire de son présent) de femme entretenue, il la guette, la pourchasse, épie – une nuit entière – ses fenêtres de la rue Lapérouse (au point de se tromper d’immeuble …),  mais semble « ignorer » les amours de son aimée avec Forcheville. Il l’épouse, alors qu’il ne l’aime plus. Comment a-t-il pu consacrer une telle part de sa vie à « une femme qui n’était même pas son genre » ?

            Pour les incartades d’une seule nuit, il suffit sans doute de mettre au masculin les noms de métiers (la “laitière”, la “lingère”) qui définissent d’un unique mot les partenaires.

            Une telle multiplicité d’amours successives ne relève pas ici d’un quelconque libertinage, mais d’une méta-psychologie de l’instable. Toute relation amoureuse lie deux êtres dont chacun ne cesse de se transformer tout à la fois aux yeux de l’autre et sous son propre regard.  Au bout d’un temps plus ou moins long, deux inconnus se font face à face, étrangers à ce qu’ils ont été, mais aussi à l’image que s’est fabriquée d’eux leur compagnon.  L’amour n’est jamais que la rencontre de deux fictions ou de deux mauvaises mémoires.

            Lorrain, lui,  affiche son homosexualité triomphante, la proclame, la surjoue.  « Il prend l’habitude de se farder et de se teindre (…), de manière plus outrée à mesure qu’il vieillit, écrit un de ses biographes. Vêtements, bijoux, fards, costumes, teintures, autant d’accessoires reconstituant la mosaïque du masque qu’il porte en permanence. » . Le sexe de la femme lui fait horreur, avec « son terrible relent de bête humaine, son fumet surchauffé de femelle. »

            Il méprise l’amour. « Je ne suis ni un être de tendresse, ni un être de sentiment, écrit-il à une femme qui le poursuit de ses assiduités. Je suis un être de caprice, de libertinage et de volonté qui n’a jamais aimé personne, mais qui a su inspirer de violentes foucades, dont je me suis toujours amusé. »

            Seuls les voyous de faubourg excitent ses désirs. « J’ai couché cette nuit entre deux débardeurs/Ils m’ont débarrassé de toutes mes ardeurs », chantonne-t-il dans un dîner.

            Pourtant quelque chose de plus profond, de plus fondamental pour leur œuvre les rapproche :  une sorte de culte désincarné pour des femmes-icônes; une attention maniaque, ultra-précise au moindre détail de leur toilette, de leur maquillage, de leurs gestes. 

            Quelques unes leur sont étrangement communes. Sarah Bernhardt les fascine l’un et l’autre. Ils eussent pu se croiser dans sa loge.  Lorrain rêve toute sa vie de la faire jouer dans un pièce qu’il aurait écrite pour elle. Elle se dérobe. Il finit par s’émouvoir de la préférence qu’elle affiche pour Rostand ou pour Sardou. “Elle m’oublie beaucoup, elle est fort enrostannée. On l’appelle la Sarahmitaine.”.

            On se souvient des hauts et des bas que connaît l’admiration du Narrateur pour la Berma

Yvette Guilbert : Proust, Lorrain, Freud, que d’admirateurs au temps de sa gloire ! …

            Lorrain  compose des chansons pour Yvette Guilbert, “longue; longue, longue et mince, la poitrine d’un blanc de craie et bombée comme une poitrine d’éphèbe, mais la gorge absente, une poitrine extraordinairement droite, énigmatique et charmante, qui peut se décolleter aussi loin que possible sans crainte de brusque irruption d’œillets roses dans ce blanc mat ; des bras frêles, trop longs et traînants, haut gantés de peau noire, comme de souples écharpes, le corsage comme toujours prêt à glisser des épaules (…) et, sur ce corps à la fois correct et alangui de grande mondaine, une petite tête irrégulière au nez brusque, les yeux en trous de vrille outrageusement charbonnés et noircis de khôl,  mais le front le plus pur, d’un ovale exquis et nimbé d’une adorable chevelure, bandeaux ondulés d’un blond de cendre qui se dore aux frissons de la nuque.”

            “Y m’appelait sa gosse, sa petite môme”, c’est une chanson de Lorrain.

            Proust, pour une fois, rivalise d’enthousiasme avec son adversaire du bois de Meudon : “Vêtue d’une simple robe blanche qui fait ressortir encore ses longs gants noirs,, elle ressemble plutôt, avec sa figure blême de poudre, au milieu de laquelle la bouche trop rouge saigne comme une coupure, aux créatures d’un dessin brutal et d’une vie intense dont l’œuvre d’un Raffaelli est semée.” 

            Un fantasme secret, au delà des oppositions apparentes, semble les travailler l’un et l’autre : celui d’un bordel de gitons.

            Le thème, jusque là dissimulé, explose soudain dans “Le Temps retrouvé”. On sait qu’Albert  Le Cuzat, ancien valet de pied de la comtesse Greffullhe, a acheté – grâce à l’aide financière de l’écrivain (qui lui a également offert un canapé hérité de la tante Léonie) –  un hôtel au 11 rue de l’Arcade, dans le quartier de la Madeleine, où il a installé un tel établissement. C’est là que Charlus se fait fustiger de chaînes d’acier par de charmants malfrats, prétendûment sortis de prison. Proust lui-même y avait, semble-t-il, ses habitudes. S’il faut en croire Jean-Yves Tadié, ses pratiques sexuelles relevaient plutôt du voyeurisme et de la masturbation.

Le bordel d’Albert Le Cuzat, rue de l’Arcade

            « La Maison Philibert”, roman de Jean Lorrain,  raconte les souvenirs, fort bien documentés, d’un patron de bordel qui tient, dans une petite ville de province, une maison fort respectable. « Aussi quand le duc s’est amené à ma taule avec toute une bande de galopins dont l’aîné n’avait pas plus de vingt ans et qu’ils ont demandé un salon particulier, j’ai tout de suite vu de quoi il retournait. Comme ils ont demandé des dames, j’ai pas pu refuser la taule (…) Mais au bout d’une heure, les gonzesses sont redescendues en se marrant et m’ont dit : « Patron, pour ce qui se passe là haut, on n’a pas besoin de nous.”

            Proust et Lorrain ne vivent-ils pas,  d’une certaine manière, dans le même monde  Certes le “fanfaron du vice” s’est-il vanté très vite d’avoir déserté “le monde où l’on s’ennuie” pour “le monde où l’on s’amuse”. Mais les deux univers se croisent souvent, au hasard de la recherche du plaisir. Une demi-douzaine de personnages, tous issus de la “vie réelle”, se retrouvent ainsi, sous différents avatars, dans les pages de l’un comme de l’autre.

            Robert de Montesqiou est le plus présent, le plus obsédant, le plus  sollicité. « Admettons que je sois le Robert de Montesquiou de la charogne », concède Lorrain, sans doute jaloux de l’espèce de royauté qu’exerce son rival sur le Paris mondain (d’autant plus que Judith Gautier, son premier amour platonique, commence à témoigner d’une certaine attirance pour le comte). Bientôt  Lorrain ne contient plus sa verve : Grotesquiou, Robert Machère, Hortensiou (Montesquiou est l’auteur des « Hortensias bleus »), les sobriquets s’abattent, sa victime se fâche.

Robert de Montesquiou, photographié par Nadar

            Il est clair que Monsieur de Phocas, dix-sept ans après le Des Esseintes de Huysmans, doit beaucoup à Montesquiou. Assez curieusement, c’est un autre personnage, Aimery de Muzarett, qui lui emprunterait pourtant le plus de traits.

            Mais la figure du barin de Charlus qui traverse toute la Recherche, d’ «  Un amour de Swann »  au « Temps retrouvé » , écrase toute la descendance littéraire du comte. Elle y impose sa présence ambiguë dans quelques-unes des scènes les plus fortes : la conquête de Jupien dans la cour de l’hôtel de Guermantes, la flagellation rue de l’Arcade ….

            Un très beau jeune homme, premier prix de piano du Conservatoire, de son vrai nom Léon Delafosse, qui a composé des mélodies sur des poèmes du comte, se livre à une sorte de navette entre Proust et Lorrain. Proust fait sa connaissance à un concert que donne le musicien chez Henry de Saussine. Il le présente à Montesquiou, pour qu’il l’aide à publier ses œuvrettes.. Mal lui en prend puisqu’une compétition amoureuse s’engage dès lors entre Marcel et Robert, l’un et l’autre séduits par l’éphèbe.

            Le jeune écrivain (il a vingt-trois ans) doit s’effacer devant le « vieux » poète, à la fois plus puissant et plus célèbre, qui devient, pour un temps, le « protecteur » et le mécène du pianiste. Jusqu’à l’inévitable brouille.

            Proust n’a pas tout perdu dans ce vaudeville, puisque Delafosse ressuscite dans « La Recherche » sous les traits de Morel, neveu de Jupien, amant de Charlus et familier du salon de Madame Verdurin.

            Double résurrection, en vérité, puisque Lorrain a, lui aussi, succombé (au moins littérairement) aux charmes du joli garçon qui apparait dans « Monsieur de Phocas » sous le masque transparent du musicien Delabarre, «  mince, éthéré, des yeux de bleuet cillés de blond dans un visage d’une blancheur diaphane, des pommettes à peine touchées de rose et si doucement qu’on les eüt crues fardées, et des cheveux légers comme de la folle avoine. Frais et délicat, un saxe ! »

            Aimery de Muzarett (c’est-à-dire Montesquiou) l’a lancé, l’a fiinancé, puis – jaloux de ses succès –  l’a quitté. « L’amusant serait que l’intérêt les rapprochât et qu’il y eût reprise après la rupture, qui sait ! » 

            Proust et Lorrain entretiennent avec le couple Polignac une relation curieusement asymétrique. Le premier s’intéresse avant tout à l’époux (mais il a consacré plusieurs chroniques au salon de l’épouse). Le second n’a d’yeux que pour la Princesse.

            Proust éprouve tant d’affection pour Edmond de Polignac – homosexuel et dreyfusard – qu’il a d’abord songé à lui dédier “A l’ombre des jeunes filles en fleurs”. Le refus de la Princesse l’a contraint à y renoncer. Marcel s’est rattrapé en dressant, dans “Le Figaro”, un portrait posthume du Prince, dont il reprendra les termes et les images, dans “Le Temps retrouvé”, pour le dernier hommage à Saint Loup.

Winonetta Singer, princesse Edmond de Polignac = 80 000 francs pour un titre de princesse

            Edmond avait donc épousé Winaretta Singer, héritière des machines à coudre américaines, lesbienne notoire, sous  la condition réciproque de ne jamais pénétrer dans la chambre de l’autre. Lorrain en fait, dans “Monsieur Phocas”, la princesse de Seyriman-Frileuse, “très crâne, ce qu’elle a fait là, ce mariage honoraire et les quatre-vingt mille francs qu’elle sert au vieux prince pour porter son nom et promener à travers le monde son vice et son indépendance.”

            Tant d’affinités relient ainsi les deux duellistes de l’Ermitage. Cent vingt-trois ans plus tard, un gouffre les sépare : un petit maître “décadent” et l’un des écrivains français le plus célèbre, le plus traduit, le plus étudié dans les universités du monde entier.

            Lorrain mérite mieux que ce statut de quasi hors-la-loi, de réprouvé. Il a poussé très loin l’exploration des limites. Il a su s’inventer une écriture où pullulent les mots rares, les tournures inédites, les formules assassines. “Il n’y a de mâle en lui que l’écrivain, disait Paul Morand. Mais quel écrivain !”

            Il lui manque une ambition à la hauteur de son talent. “La littérature, confesse-t-il, est un trop grand luxe pour moi, un état de sainteté où je ne peux parvenir.” Ou, plus lucide encore : « C’est dans l’atroce et le monstrueux que j’ai toujours cherché à combler l’irréparable vide qui est en moi (…) Je suis un damné de la luxure. » 

            Il lui manque une vision philosophique de son œuvre : quelque chose comme les pavés disjoints de la cour, les deux clochers de Martinville, la madeleine et la tasse de thé de la tante Léonie. 

            L’illumination de la mémoire involontaire.

            « Comme si la vie réservait une vengeance posthume à Lorrain,  écrit Philippe Jullian, on peut lire dans le « Journal » de Gide, le 14 mai 1921, après une visite à Proust : « Il est gros, ou plutôt bouffi, il rappelle un peu Jean Lorrain.”

Royaume des femmes, royaume des écrivains

Il me plaît que le Val-de-Loire s’enorgueillisse d’être resté, pendant près de six siècles, le vrai – peut-être le seul – royaume des femmes.
Aux derniers jours de l’été, nous y avons dérivé de reine en favorite, de duchesse en milliardaire, de pédégère en chef(fe) de meute.

Est-ce Chenonceau mon château préféré ?
J’aime qu’il se blotisse, qu’il se reflète, qu’il s’encocoune dans les eaux matricielles du Cher. Qu’il s’ouvre en sa galerie et se ferme en ses douves et ses remparts. Qu’il serve de pont entre deux rives, entre deux mondes : entre le Moyen-Age (dont il reste la Tour des Marques) et la Renaissance, entre – il y a soixante-quinze ans – la zone occupée et celle qu’abusivement l’on baptisait “libre”.
« Je ne sais quoi d’une suavité singulière et d’une aristocratique sérénité transpire du château de Chenonceau, écrit Flaubert. C’est paisible et doux, élégant et robuste. Son calme n’a rien d’ennuyeux et sa mélancolie n’a pas d’amertume. »

Chenonceau : un pont entre deux mondes

Ici deux femmes se sont affrontées, il y a six siècles, en un combat qui, selon les jours, relevait de l’épopée ou du vaudeville, du roman courtois ou du polar. Catherine de Médicis, l’épouse légitime d’Henri II, contre Diane de Poitiers, duchesse de Valentinois, la favorite, la “putain du roi”.
Balzac, admirateur inconditionnel de Catherine, raconte qu’Henri avait offert le château à sa maîtresse pour la consoler d’un pamphlet en vers latins qui l’avait accablée : le poète l’y accusait d’avoir “acheté ses dents et ses cheveux” (elle avait dix-neuf ans de plus que son royal amant !)
Catherine, tout en feignant la plus grande amitié pour sa rivale, n’avait pas ménagé ses efforts pour s’en débarrasser : profitant d’une maladie de sa dangereuse aînée, elle avait organisé à Chenonceau, pour son mari infidèle, “un magnifique ballet” de six jeunes filles, parmi lesquelles sa parente “miss Fleming, la plus belle personne qu’il fût possible de voir, apprécie Balzac, blonde et blanche.(…) Le roi ne résista point ; il aima miss Fleming, il eut d’elle un enfant naturel, Henri de Valois, comte d’Angoulême. Diane pardonna.”

Diane de Poitiers : tant admirée des peintres et des poètes


De la belle Diane, tant admirée des peintres et des poètes, il ne reste ici qu‘un portrait assez académique en Diane chasseresse, où elle se dresse, impassible, entourée de putti, sur les marches d’un palais.

La mort d’Henri II, tué en tournois – sur l’actuelle place des Vosges – le 30 juin 1559, donne la Régence à la reine Catherine qui s’empresse tout aussitôt de chasser sa rivale, en échange du château de Chaumont, encore inachevé, …. et grévé de dettes.
Chenonceau devient alors le théâtre de fêtes somptueuses – les « Triomphes » -où son plus jeune fils Henrl (le futur Henri III, alors roi de Pologne) s’affiche en femme. Le Triomphe de 1557, qui a, selon les chroniqueurs, coûté plus de cent mille livres, est raconté, avec un certain effarement, dans le Journal de Pierre de l’Estoile : « En ce beau banquet, les plus belles et honnêtes femmes de la Cour à moitié nues, ayant leurs cheveux épars comme épousées, furent employées à faire le service avec les filles des Reines qui étaient vêtues de damas de deux couleurs. »
Dans l’espoir de lui faire changer de mœurs, Catherine offre – toujours à son fils Henri – “un souper de femmes nues dans la Grande galerie du château”, ce qui – constate Balzac – “ne le fit point revenir de ses mauvaises habitudes.”

Catherine de Médicis : son miroir lui dit même l’avenir

Sautons cent soixante-quinze ans. Le fermier général Claude Dupin rachète Chenonceau. Sa femme, Louise – vingt-sept ans -, elle-même fille naturelle de Samuel Bernard (le banquier protestant de Louis XIV), y tient (en partage avec son hôtel parisien) l’un des plus brillants salons d’esprit : Rousseau, Voltaire, Ƒontenelle, Buffon, Condillac, Montesquieu, Marivaux, Madame du Deffand s’y donnent rendez-vous.

Louise Dupin propose à Rousseau d’être son secrétaire particulier, puis le précepteur de son fils.
Jean-Jacques, émerveillé, raconte dans les Confessions leur première rencontre (à Paris, rue Plâtrière, non à Chenonceau) : “Madame Dupin était encore, quand je la vis pour la première fois, l’une des plus belles femmes de Paris. Elle me reçut à sa toilette. Elle avait les bras nus, les cheveux épars, son peignoir mal arrangé. Cet abord m’était tout nouveau. Ma pauvre tête n’y tint pas. Je me trouble. Je m’égare. Et bref, me voilà épris de Madame Dupin (…) Elle chante, s’accompagne au clavecin, me retient à dîner. Il n’en fallait pas plus pour me rendre fou. Je le devins.”

Louise Dupin : « une des plus belles femmes de Paris »


Un portrait par Nattier, tout de grâce, d’intelligence, de finesse, nous permet encore de partager la folie de Jean-Jacques.
Le beau-fils de Louise Dupin, marié en secondes noces avec Marie-Aurore de Saxe, fille naturelle du maréchal de Saxe, sera le grand-père paternel d’une certaine Aurore Dupin, plus connue sous le nom de George Sand.

George Sand : un lien de famille avec Chenonceau

Le chocolatier Henri Menier achète Chenonceau en 1913, puis meurt quelques mois plus tard. Son fils, le sénateur Gaston Menier, participe à l’effort de guerre en installant à ses frais dans le château un hôpital militaire de deux cents lits, où sa belle-fille Simonne (avec deux n), infirmière-major, soigne les blessés.
Ce sera la dernière Dame de Chenonceau (et peut-être du Val de Loire).
Il n’y a plus de Reine, fût-elle métaphorique. Y-a-t-il encore un Royaume ?
Une femme, Laure Menier, gère aujourd’hui (fort bien) le château et le domaine.
Le temps est venu des administrateurs.

Le châteur de Chaumont : un refuge grévé de dettes

Revenons quelques saisons en arrière et suivons Diane de Poitiers à la trace. Catherine lui offre donc Chaumont en dédommagement de Chenonceau.
Mais l’ombre de la Reine, pourtant si laide, éclipse encore la silhouette, tellement plus séduisante, de la favorite. Elle le doit à ses astrologues, Nostradamus et Cosimo Ruggieri, dont une pièce du château conserve les instruments. C’est ici que, selon la légende, le second – le Florentin – lui prédit la fin de la dynastie des Valois : il fit apparaître dans un miroir la figure de ses trois fils, François, Henri et Charles. Chacun règnerait autant d’années que le miroir ferait de tours sur lui-même : François II, un ; Charles IX, treize ; Henri III, quinze. Le compte se révéla bon.
Peut-être au fond que la trace la plus convaincante de la belle Diane se trouve, non dans ces murs, mais dans un de nos livres-culte, La Princesse de Clèves, qui en fait un portrait sans indulgence : « La duchesse de Valentinois était de toutes les parties de plaisir, et le roi avait pour elle la même vivacité et les mêmes soins que dans les commencements de sa passion. Mme de Clèves, qui était dans cet âge où l’on ne croit pas qu’une femme puisse être aimée quand elle a passé vingt-cinq ans, regardait avec un extrême étonnement l’attachement que le roi avait pour cette duchesse, qui était grand-mère, et qui venait de marier sa petite-fille. Elle en parlait souvent à Mme de Chartres.
« Est-il possible, Madame, lui disait-elle, que le roi en soit amoureux ? Comment s’est-il pu attacher à une personne qui était beaucoup plus âgée que lui, qui avait été maîtresse de son père, et qui l’est encore de beaucoup d’autres, à ce que j’ai ouï dire ?

  • Il est vrai, répondit-elle, que ce n’est ni le mérite, ni la fidélité de Mme de Valentinois qui a fait naître la passion du roi, ni qui l’a conservée, et c’est aussi en quoi il n’est pas excusable.”

Sautons encore deux siècles. Chaumont a de nouveau changé de mains. Les nouveaux propriétaires, les Le Ray, participent activement à la guerre d’Indépendance américaine. Exilée de Paris par Bonaparte, Germaine de Staël profite, au printemps 1795, de l’hospitalité des nouveaux châtelains, la plupart du temps retenus en Amérique. Son amant, Benjamin Constant, vingt-huit ans, vient l’y rejoindre.

Germaine de Staël : « un charme indéfinissable »

« Son esprit, écrit-il dans Cécile, le plus étendu qui ait jamais appartenu à aucune femme, et peut-être à aucun homme, avait, dans tout ce qui était sérieux, plus de force que de grâce, et dans tout ce qui touchait à la sensibilité une teinte de solennité et d’affectation. Mais il y avait dans sa gaîté un certain charme indéfinissable, une sorte d’enfance et de bonhomie qui captivait le cœur en établissant momentanément entre elle et ceux qui l’écoutaient une intimité complète, et qui suspendait toute réserve, toute défiance, toutes ces restrictions secrètes, barrières invisibles que la nature a mises entre tous les hommes, et que l’amitié même ne fait pas disparaître tout à fait.”
Il cède à “une séduction irrésistible”, dans l’enchantement d’”un son de voix très doux et qui dans l’émotion se brisait d’une manière singulièrement touchante. »

Marie-Charlotte-Constance Say : deux fois princesse

Sans doute les romanciers français ne sont-ils guère sensibles à la folie des fortunes sans limites. Ou bien, plus simplement, suis-je un piètre chercheur et n’ai-je su dénicher l’écrivain qui aurait eu le talent de conter le fantastique destin de Marie-Charlotte-Constance Say, héritière des sucres du même nom, qui achète Chaumont en 1875, à dix-sept ans, pour la modeste somme de 1.750.000 francs-or, et épouse, trois mois plus tard, le prince Henri-Amédée de Broglie.
Le couple princier s’installe dès lors sur les bords de Loire et y reçoit, pendant quarante ans, tout ce que le monde entier compte de têtes couronnées, de célébrités artistiques et littéraires. Ni un premier krach boursier ni la crise de 1929 ne réussissent à mettre à bas cet empire. Henri-Amédée meurt en 1917. En 1930, à soixante-treize ans, Marie-Charlotte épouse en secondes noces le prince Louis-Ferdinand d’Orléans et Bourbon, infant d’Espagne, âgé … de quarante-deux ans. Ce qui ne l’empêche pas de faire de mauvaises affaires et d’être expropriée en 1937 par la République française pour cause d’« utilité publique ». Elle finit ses jours en 1943, entre le Ritz et le George V – les palaces parisiens comme pâles succédanés de la vie de château.

Le château appartient donc aujourd’hui à la région Centre-Val de Loire (quel galimatias bureaucratique pour nommer un si joli coin de France !). Cela nous vaut une présence massive des œuvres achetées par le Fonds régional d’action culturelle. Dans un généreux mouvement d’indulgence, je n’en citerai qu’un seul exemple : dans un étroit couloir, trois orangers trônent étrangement dans leur coffre, couvert d’un plastique bleu transparent. Un petit panneau avertit gentiment les visiteurs : « ne pas toucher. Ceci est une œuvre d’art. »

Cheverny : six siècles dans la même famille

Retrouvons, pour la dernière fois, Diane de Poitiers, notre guide favorite. Catherine lui a donc cédé Chaumont. Marché de dupes : la bâtisse est en ruines, il y faut un immense chantier de restauration. Diane, en attendant, s’installe à Cheverny, – à une heure de chevauchée peut-être.
Mais là, nous quittons définitivement le domaine de la littérature. Ou plutôt nous abandonnons la princesse de Clèves pour le côté de Guermantes. Diane profite d’une brève fracture dans l’histoire d’un château qui appartient à la même famille depuis plus de six siècles.
C’est en 1490, sous le règne de Charles VIII, que Jacques Hurault, gouverneur et bailli du comté de Blois, acquiert la seigneurie de la Grange et de Cheverny. Deux ou trois rois anoblissent successivement la famille : les Hurault deviennent marquis de Vibraye. Leur dernier descendant en ligne directe, Philippe de Vibraye, meurt sans enfant. Il a pris la précaution, pour maintenir le nom, d’adopter son petit-neveu, Charle-Antoine de Sigalas, qui reçoit donc le château en héritage et s’appelle désormais marquis de Vibraye.

Philippe Hurault de Vibraye et sa femme

Lorsqu’il prend les rennes en 1968, le nouveau maître de Cheverny décide d’en faire une véritable entreprise : avec sa femme, née Constance du Closel, il décide de marier tourisme de masse (350 000 visiteurs par an, quarante salariés en basse saison) et loisirs haut de gamme (deux chasses à courre par semaine). Le respect de la tradition devient source de profit, ou – pour le moins – argument publicitaire : on peut, chaque jour, assister à la « soupe » de la meute de chiens (« croisement de fox hounds anglais et de poitevins français ») et même choisir un nom (commençant, cette année, par p) pour un chiot nouveau né …
Charles-Antoine dirige. Constance l’assiste. La répartition des rôles entre les sexes reprend enfin son équilibre traditionnel. Catherine, Diane, Louise, Germaine, Simonne (avec deux n) tiendraient aujourd’hui les comptes, ou dirigeraient les services de marketing.
Quel romancier, quel écrivain, quel prince en tomberait amoureux ?

Voici donc venu le temps des entrepreneurs. Ce qui n’exclut en rien le talent, l’audace, l’amour du passé, la passion de la beauté.
Prenons l’exemple de Marc Lelandais, ex-patron de Lancel, des briquets Dupont, de Vivarte et de dix autres marques de luxe dont l’importance m’avait, jusqu’à ce jour, échappé.
Il apprend un jour que Château Gaillard, domaine privé de trois rois, Charles VIII, Louis XII et François Ier, offert par ce dernier en 1515 à « son cher et bien-aimé Pacello » en remerciement de ses innovations dans l’art des jardins, depuis des années abandonné et tombé en ruines, est en vente par adjudication judiciaire. Il l’achète pour 1.200.000 euros, dépense “six à sept fois plus” pour le remettre en état et l’ouvre au public, en 2014, pour notre absolu bonheur.

Beauregard : le premier jardin à l’italienne

C’est ici que Dom Pacello di Mercoliano, moine et jardiniste, introduit pour la première fois, sur le modèle de Poggio Reale au royaume de Naples, les prémisses du jardin à l’italienne : perspective axiale coupée d’un plan d’eau ; découpage en carrés (les « parquets ») – chacun marqué par une couleur différente des fleurs et des minéraux (parquet de Vénus, parquet de roses, parquet de petits fruits, parquet des simples …) ; caisses d’orangers (les premiers qu’on ait jamais vus en France …).
J’aime aussi le cabinet de curiosités, où l’on peut admirer au choix un scarabée géant, une météorite tombée en Argentine en 1576, un masque de la honte …

Et Guy du Pavillon, vous le connaissez ? « Ancien cadre de l’industrie textile », dit Wikipedia, sans plus de précisions. Comte de Beauregard, voire Cheyron du Pavillon, comme on l’appelle souvent sur internet. Cela tombe bien, puisqu’il est – avec sa femme, Nathalie – le propriétaire du château de Beauregard, non loin de Chambord. Et qu’il y habite.
On peut douter qu’il en vive. Nous y étions à peu près seuls, le jour de notre visite. La cafeteria était fermée ; la guichetière conseillait aux visiteurs d’aller déjeuner au village.

Guy et Nathalie du Pavillon: trois cent vingt-sept portraits

Parfaitement injuste : la galerie aux trois cent vingt-sept portraits, œuvre incroyable de trois générations de hauts serviteurs de la Couronne, qui – à partir de 1619 et pendant près d’un siècle – collationnent, sur les murs de leur longue galerie, tout ce que leur époque comporte, en France comme dans toute l’Europe, de monarques, de princes, de ministres, offre une occasion sans pareille de méditer sur la vanité de la gloire. Le plafond de lapis lazuli, le sol composé de carreaux de Delft nous enferment dans une atmosphère étrange, hors du temps, hors de la lumière.
La Grande Mademoiselle en parle, semble-t-il, dans ses Mémoires, mais je dois confesser que je n’ai pas eu le loisir d’en rechercher le témoignage.

N’allez pas croire que je fais ici le panégyrique indistinct des châteaux que la rigueur des temps n’a pas encore arrachés à leurs aristocratiques propriétaires!. Montpoupon, à quelques lieues de Chenonceau, en apporte le plus aveuglant contre-exemple.
Le comte Amaury de Louvencourt en a hérité en 2005 à la mort de sa grand-tante, Solange de la Motte-Saint-Pierre, dont la famille avait acquis le domaine en 1857. Sous sa direction, le château est devenu une sorte de Disneyland de la vie rêvée d’une famille aristocratique tourangelle en notre début de siècle.

Montpoupon : un musée de la vie d’une famille aristocratique aujourd’hui

Chaque pièce a été sonorisée. A peine y met-on les pieds qu’une bande-son vous accueille. “Papa, qu’est-ce que ça veut dire, ce blason au dessus de la cheminée”, interroge une voix de petite fille (je ne me souviens pas du rexte exact, mais je garantis la tonalité générale). “Ce sont les armes de notre famille”, répond une voix d’homme. Et ainsi de suite, de salle en salle.
Partout des photos du couple et de ses enfants sont posées sur les meubles : regardez comme nous vivons simplement !
Dans la cuisine, les portraits des domestiques de la maison, tels qu’ils posaient en leur tenue de cuisinière ou de valet au détour des années quarante, attestent du “sens social” des patrons de l’époque, – démonstration encore renforcée par l’enregistrement de l’interview d’une survivante (avec la délicieuse prononciation de la langue française, qui fait penser à Céleste Albaret, ou à la Françoise de La Recherche).
Une figure emblématique domine ce musée à la gloire de la tradition hoberaute : celle de Solange de la Motte-Saint-Pierre, en amazone, en Diane chasseresse, candidate présumée au titre de Dernière-Dame-du-Val-de-Loire.

Amaury de Louvencourt : art dealer et châtelain

En ce haut lieu de la vènerie, elle est créditée d’un exploit guerrier qui vaut sans doute tous les faits de Résistance : aux temps de cartes d’alimentation, elle a “réussi à sauver la meute.”

“Il avait erré autour des étangs de Chambord. Il était entré dans le château immense et vide – le château incertain, le château à jamais inachevé, le château à jamais inhabité, le château blanc comme le linge que revêtent au cinéma les fantômes, blanc comme un nougat mandorlato dégusté à Florence, blanc comme un plat de céleri-rave. Ruine la plus blanche et la plus belle de France et qui n’avait jamais été que le chantier d’une ruine. (….) Jamais les salles immenses n’avaient contenu de meubles et c’est ce qui les rendait à certains égards plus immenses encore, faites pour des dieux. (…) Ce château n’avait jamais connu la vie. Il n’était qu’une immense naissance sans cesse entravée.”

Mais pourquoi, grands dieux, s’obstinent-ils, les administrateurs, les décorateurs, les opérateurs de tourisme, à détruire ce charme unique, cet enchantement qui a ravi toute notre longue vie et que décrit ainsi, avec des mots si justes, si amoureux, Pascal Quignard ?
Tout est médiocre, tout est raté dans leur effort pathétique pour ne pas manquer une mode, pour attirer mille Chinois exténués de plus, pour se tenir à la “hauteur” d’un public gavé d’émissions de télévision pseudo historiques.

Pourquoi cette billetterie en lames de bois (nous sommes en Touraine, pas au Quebec !), même pas pratique, où l’on fait la queue pendant vingt minutes avant d’affronter une guichetière peu souriante ?

Pourquoi cette “zone de restauration” digne de la Foire du Trône, où l’on erre affamé et désespéré entre trois ou quatre enseignes de “nourriture rapide”, plus repoussantes les unes que les autres malgré le faux-semblant de la “cuisine régionale”, alors qu’à Chenonceau ou à Cheverny on peut déjeuner, pour le même prix, dans un cadre délicieux ?

Pourquoi ce film documentaire ridicule – Chambord, de Louis Charbonnier – aujourd’hui distribué dans les cinémas parisiens, co-produit par toutes les institutions empilées du millefeuille administratif français ? Pourquoi ce ton grandiloquent, ces séquences d’animation maladroites, ces images, cent fois vues et revues, d’animaux sauvages dans la forêt, qui auraient déjà fait ricaner, il y a cinquante ans, mes amis et confrères de feue l’ORTF ?

Une chambre de Chambord “réiinventée” par Jacques Garcia : du vezlours rouge …

Pourquoi surtout – scandale des scandales – avoir demandé à la madone de l’hôtellerie de luxe, Jacques Garcia, de créer, dans le vide divin de Chambord, un faux “décor” donnant l’illusion de la vérité historique ?
Vous vous croyez chez François Ier ? Erreur ! Vous êtes au NoMad hotel de New York ou au Vagabond de Singapour ! Les mêmes banquettes et sofas de velours rouge (la maison Pierre Frey le lui fournit au kilomètre). La même atmosphère de bordel de la Belle Epoque (est-ce un hasard si l’un de ses derniers succès, la Maison Souquet, rue de Bruxelles, est tout justement une ancienne maison close ?)
“J’ai introduit le rouge impérial, couleur de vie, de puissance, mais aussi de confort et de représentation”, explique Jacques Garcia.
L’Empire à Chambord ?

Si vous voulez sauver votre château (je veux dire : celui que vous préférez), gardez-vous de le confier à un administrateur ou à un faiseur à la mode.

Faites plutôt confiance à un écrivain.

Les drogues de Cécile Guilbert : effrois et extases

Stupéfiante Cécile Guilbert !
Alors que, pour notre bonheur, nous la connaissons depuis plus de vingt ans, elle ne cesse de nous étonner.
Elle qui, jusqu’à ce jour, nous avait contournés, encerclés, subjugués par le jeu de ses unités légères (voltigeurs, tirailleurs, francs tireurs, jamais plus de trois cents pages …), voici qu’elle nous pilonne aujourd’hui avec son artillerie de campagne, – mille quatre cents pages, un index, une bibliographie, bref une véritable et passionnante encyclopédie, une anthologie de tous les délires : cela s’appelle Ecrits stupéfiants, drogues (au pluriel) et littérature (au singulier) d’Homère à Will Self (Robert Laffont, collection Bouquins)

Elle qui, jusqu’à ce jour, préservait le secret jaloux de sa vie privée, de ses passions (sauf pour Nicolas, son mari), de ses faiblesses, voici qu’elle nous livre, en prologue, un récit détaillé de ses addictions passées à la drogue : éther à treize ans, LSD à quatorze, cocaïne et héroïne à seize, cannabis à tous les âges – “vingt-cinq ans de consommation”.

Elle qui, en huit ouvrages (sans compter les préfaces ou les postfaces), avait toujours réservé ses dédicaces à son mari, voici qu’elle publie aujourd’hui ses Ecrits stupéfiants « en mémoire de (son) cousin Emmanuel et de (son) frère David qui auraient été si curieux de ce livre. » L’un et l’autre « amateurs notoires de paradis artificiels ».

Cette apparente « impudeur », loin d’être un exercice un peu superflu de déballage autobiographique, nous livre peut-être de précieuses clés de lecture.
J’y vois à l’œuvre deux forces qui s’affrontent et parfois s’entremêlent : ce que Freud (présent, bien sûr, dans l’anthologie), grand connaisseur du cannabis et de la cocaïne, appelait le principe de plaisir et la pulsion de mort.

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Le principe de plaisir (ou pulsion de vie) éclate à toutes les lignes du prologue : « glaciation des nerfs et blanc toboggan d’oubli” procurés par l’éther «par lesquels l’esprit décolle de sa lourde enveloppe corporelle pour planer ailleurs – ciel ou enfer, qu’importe » ; “un état de prodigieuse exaltation” ; “une sensation de détente planante, accompagnée de volupté grisante “ … Je pourrais multiplier les citations.
La pulsion de mort affleure plus discrètement, moins ouvertement. Tout juste adolescente, en vacances à Majorque, c’est dans “le petit cimetière du village” que Cécile Guilbert goûte, pour la première fois, au LSD, tout “en récitant les Chants du Maldoror sur les tombes.” Le suicide mystérieux de son cousin (son “jumeau”) Emmanuel, dans lequel “(elle) n’a jamais su et ne saura sans doute jamais si la drogue a joué un rôle”, constituerait peut-être le trauma (pour parler, encore une fois, le langage de Freud) qui déclencherait la spirale de l’addiction (simple hypothèse, bien sôr)). Aujourd’hui encore, c’est le sentiment d’”une oppression thoracique, une sensation de mort imminente (…), l’angoisse, la peur, puis la peur de la peur, l’angoisse de l’angoisse” qui la tiennent éloignée de céder de nouveau à la tentation.

Henri Michaux, , Encre de Chine

Mais, très vite (avant même la découverte du plaisir lié à la drogue), la pulsion de vie se déplace – chez Cécile Guilbert – vers un objet non directement lié à la libido, mais à très forte valeur narcissique : la création artistique ou littéraire. Freud dirait qu’elle sublime”. La lecture de Baudelaire et de Burroughs nourrit chez elle, dès l’adolescence, « la croyance naïve et tràs répandue » que la défonce favoriserait l’écriture (elle en est, bien sûr, très vite revenue…). La révélation du premier voyage en Inde (mieux vaudrait dire pélerinage) redonne vie à une tradition familiale vouée au yoga, à la méditation, à la réflexion mystique et métaphysique.
Elle est retrouvée,
quoi, l’éternité,
C’est la mer allée
avec le soleil
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“Sérénité retrouvée”, annonce aujourd’hui Cécile Guilbert.

Principe de plaisir, pulsion de mort et – pour les plus heureux – sérénité retrouvée dans la sublimation (sortie “par le haut”, quelle qu’en soit la forme d’expression) : il me plaît de re-découvrir cette trilogie chez nombre des écrivains de la drogue, dont cette anthologie nous permet de savourer les textes souvent admirables.

“Comment ne pas s’accoutumer au goût du paradis ?”, demande Nick Toshes, après avoir essayé l’opium, “la plus délicatement exquise des drogues”. “Une béatitude de chaque partie de ma peau”, s’exalte Léon Daudet, qui a – lui – tâté de la morphine. Robert Desnos trouve dans l’héroïne “le rêve qui transforme en réussites ses échecs, en félicités ses amours malheureuses, en splendeurs ses misères.” “C’est réellement du bonheur que donne le haschisch », affirme Moreau de Tours, fondateur du fameux Club des Hashishins, qui – en l’hôtel Pimodan, au 17 quai d’Anjou, -, réunit, pendant quatre ans, autour du cannabis savouré en commun, toute l’élite artistique et littéraire, de Baudelaire à Balzac, de Théophile Gautier à Nerval, de Flaubert à Alexandre Dumas, de Daumier à Delacroix. Et de préciser : « J’entends par là des jouissances variées, morales et pas seulement sensuelles. »
« Pas seulement » ? Mais tout de même très profondément liées à la libido. C’est « l’amour assaisonné de condiments propres à relever la sensation physique et la spirituelle illusion », écrit – assez lourdement – René Delize (un de ces écrivains totalement oubliés que Cécile Guilbert sort, pour un bref instant, de l’enfer).
Il n’est que de décrypter l’inépuisable récit de leurs rêves. Ce ne sont que langoureuses vierges aux tuniques arrachées, messalines affolées de sexe, “morphinées” nymphomanes, – toute la panoplie érotique d’une époque. “Une jeune femme comme je n’en avais jamais vu, raconte Marcel Schwob (1867-1905) (…) Elle était nue jusqu’à la ceinture, ses seins pendaient comme deux poires et une étoffe brune guillochée d’or flottait sur ses pieds.”

William S.Burroughs

Existe-t-il plus bouleversant plaisir que de se dédoubler, de se défouler sous les apparences d’un autre soi-même, dont le monde ne découvrira jamais le secret ? Cécile Guilbert a l’art de débusquer ces sosies spécialement fabriqués pour les délices dissimulées de la drogue.
Tel cet insoupçonnable Louis Laloy (1874-1944), sinologue, musicologue, polyglotte parlant sept langues, professeur à la Sorbonne, secrétaire général de l’Opéra de Paris, qui publie à deux cents exemplaires hors commerce un superbe Livre de la fumée (1913) où il affirme que « par le rite de la fumerie, nos péchés seront remis, nos souillures lavées, l’état de grâce nous sera rendu (…). L ’initié (à l’opium) est, comme le sage, en état de sainteté ».
Ou encore le très mystérieux “M.Aguéev”, qui publie en 1936 à Paris la traduction française de son Roman avec cocaïne – marqué tout justement par le dédoublement de son personnage “entre noblesse et bestialité, hautes aspirations et conduites déshonorantes” : son identité véritable n’est découverte que près de soixante ans plus tard, celle d’un certain Mark Lvovitch Levi ( mort en 1973).

Sous la quête du plaisir, sous la revendication de la pure jouissance, la pulsion de mort revendique presque toujours sa place.
Très souvent, elle joue son rôle d’aiguillon, de déclencheur : un trauma d’une extrême violence mortifère constitue la scène primitive d’où naitra l’aventure de la drogue.
A dix-huit ans, Hans Fallada (1893-1947) tue son meilleur ami lors d’une tentative de double suicide maquillée en duel. “C’est, écrit Cécile Guilbert, le début de sa vocation littéraire (…) et de sa dépendance à la morphine qui lève ses inhibitions, lui facilite l’écriture, mais le conduira aussi deux fois en prison pour vol”. Ce qui ne l’empêchera pas de chanter “le bonheur d’être morphinomane”.
Initié à l’âge de trente ans par un junkie new yorkais, William Burroughs (1914-1997) voit “sa consommation de psychotropes s’aggrave(r) après le meurtre accidentel de sa femme en 1951, drame qui l’enferme à jamais dans l’écriture et la dépendance.”
C’est la mort de l’actrice Jenny Colon, dont il était très épris, qui provoque chez Gérard de Nerval (1808-1855) ses premières crises de folie et l’amène à entreprendre un long voyage en Orient où il découvre le haschisch.
Cinq ans avant sa mort, Charles Dickens (1812-1870) est victime d’un accident de chemin de fer dont il soigne les séquelles avec du laudanum et des décoctions de fleurs de pavot. Son dernier roman, Le Mystère d’Erwin Drood, met en scène un artiste opiomane enquêtant sur la mort de son neveu … et rival en amour. Le roman est interrompu par la mort de son auteur.

Toute la littérature de la drogue – ou presque – est traversée par l’obsession de la mort, la terreur ou la fascination de la mort.
Cela commence souvent par des fantasmes ou des visions morbIdes : un Jules Boissière (1863-1897) – encore une trouvaille de Cécile Guilbert ! – simple fonctionnaire colpnial en Indochine française, auteur de Fumeurs d’opium (1896), qualifié de “chef d’œuvre” par Maurras et Léon Daudet, évoque “des histoires de cercueils dénudés par des averses, remontant à la surface du sol pour y déverser d’effroyables liquéfactions humaines qui se coagulent en vampires et promènent l’effroi triomphal et l’horreur.”
Mais bientôt s’impose à l’écrivain qui découvre les plaisirs de la drogue, – ici l’inoffensif haschisch, qui n’a jamais tué personne – l’image de sa propre mort. Jules Claretie (1840-1813), “romancier et dramaturge abondant, académicien, administrateur de la Comédie française”, s’imagine ainsi qu’il a ingéré du poison : “Nous allons tous mourir ici (…). J’entendais, venant de je ne savais où, une voix répéter d’un ton bizarre, mais très distinct, parfaitement net. “il va faire son testament !” Et de vivre, un peu plus tard dans la nuit, “une heure de crainte folle où (il se) voyai(t) étendu dans cette chambre, où (il) entendai(t) les prières des morts …”
“Hé quoi ! L’agonie ?”, s’exclame Théo Varlet (1878-1838). “Pas moi ! Ce serait trop stupide ! (…) N’oublie pas de tirer ton souffle : empêche ainsi ton cœur de s’arrêter, ton cœur déjà presque inerte, sur lequel la Mort elle-même est assise – la garce ! – de tout le poids abominable de son cul de glace ! …”

Beaucoup n’échappent pas à la tentation (fût-elle pur fantasme) du suicide libérateur. Clara Malraux (1897-1982), opiomane depuis l’expérience indochonoise, mais ne dédaignant pas le haschisch, rêve, au milieu d’un trip au chanvre indien, de se jeter par la fenêtre : “Distinctement, avant même d’avoir quitté le lit, je me vis, non, je fus, moi Clara, ayant atteint le sol et m’étant retrouvée grâce au choc, moi, Clara, étendue morte et un peu en bouilie sur le pavé, moi Clara, morte que l’on enterrait dans le cimetière proche…”
Mais c’est René Daumal (1908-1944) qui, avec ses amis du Grand Jeu (Roger Gilbert-Lecomte, Roger Vailland, Robert Meyrat), tous amateurs du “Royaume de la Mort dans la Vie”, pousse le plus loin le poker infernal du “suicide lent” : ”Un jour (il a seize ans), je décidai d’affronter le problème de la mort elle-même : je mettrais mon corps dans un état aussi voisin que possible de la mort physiologique, mais en employant toute mon attention à rester éveillé et à enregistrer tout ce qui se présenterait à moi. J’avais sous la main du tétrachlorure de carbone, dont je me servais pour tuer les coléoptères que je collectionnais (…). Je pensais pouvoir en contrôler l’action de façon assez commode : au moment où la syncope se produirait, ma main retomberait avec le mouchoir que j’aurais maintenu sous mes narines, imbibé du liquide volatil. (…) Le résultat (…) dépassa et bouleversa mon attente en faisant éclater les limites du possible et en me jetant brutalement dans un autre monde.”
On assiste à une épidémie de “vrais” suicides.

Jojann-Heinrich Fussli, Le cauchemar

Il faut s’échapper. On peut s’échapper.
Si l’on recule devant la perspective de sombrer corps et âme (mais la drogue fait souvent un Graal de ce naufrage).
Beaucoup tentent de s’évader vers un “ailleurs”. Sans, du reste, toujours renoncer aux plaisirs ambigus de l’addiction.
Les tourments de l’écriture, les extases ou les épiphanies d’un autre “réel”, au delà de la perception, de la réflexion, de la simple croyance : ainsi se dessinent les deux chemins, souvent parallèles, de la sublimation salutaire.

Allen Ginsberg (1926-1997) en est probablement la figure le plus emblématique. La découverte du peyotl à trente-trois ans le pousse à décrire ses visions dans le poème Howl. “La première fois, écrit-il à Burroughs le 10 juin 1960, j’ai commencé par ressentir ce que je pensais être l’Etre suprême, un fragment de Lui, pénétrant mon esprit comme un grand vagin mouillé et m’y suis couché un moment – seule image que je puisse identifier est celle du grand trou encerclé par toute la création – particuliàrement serpents colorés tous vrais.”
“Ce fut tout de suite une expérience mystique”, raconte l’héroïnomane Bertrand Delcour (1961-2014) dans ses Rêveries du toxicomane soilitaire, publié anonymement en 2006.
Qui se souvient que Flash ou le Grand voyage, récit autobiographique de Charles Duchaussois (1940-1991), amateur de haschisch, d’opium, de morphine, d’héroïne, de LSD s’est vendu, en 1971, à plus de six millions d’exemplaires ? C’est que ce grand voyageur déjanté était devenu le modèle d’une certaine jeunesse hippy hypnotisée par le mythe du trip à Katmandou.

Henri M%ichaux, œuvre sous mescaline

Mais ceux qui intriguent et sans doute fascinent le plus le vieil incroyant que je suis, ce sont les sceptiques, ceux qui expérimentent tout en s’imposant une lucidité rigoureuse, une méthode sans faille. Je pense, bien sûr, à Henri Michaux. (1899-1984), qui se soumet à deux essais de psilocybine à l’hôpital Sainte-Anne, sous le contrôle des professeurs Jean Delay et Pierre Pichot, ce qui ne l’empêche pas de traduire ses sensations dans le très beau Connaissance par les gouffres (1961).

L’univers de la drogue – je l’avoue – m’a toujours été » étranger. Je n’ai jamais dépassé le stade de l’herbe et du haschisch.

La littérature et l’amour : voilà les deux seules drogues dures dont je me suis nourri.
Peut-être puis-je donc, au terme de cette longue escapade en compagnie de Cécile Guilbert, faire miens les derniers mots de son prologue : ces textes, qu’elle a collectés pour notre plaisir, “ne sont-ils pas à l’image de la vie même, tout à la fois joueuse et risquée, traversée d’effrois et d’extases, illuminée par la connaissance, par delà le bien et le mal, la culpabilité et l’innocence ?”

”Un amour parfait” : le roman du double


Je ne lis jamais de romans policiers. Je lis, depuis seize ans, TOUS les romans de Gilda Piersanti. Peut-on encore les qualifier de « policiers » ? Oui, proclament les jurys spécialisés qui la couvrent de mille lauriers. Mais, depuis qu’elle s’est débarrassée de Mariella, sa « fliquesse » favorite, plus aucun limier ne se penche vraiment sur ses enquêtes. Tout se passe dans la tête des personnages, rien (ou presque) dans les bureaux de la questura de Rome, – sa ville d’élection où ses intrigues obscures et lumineuses exigeraient plutôt l’assistance d’un psy, voire d’un historien de l’art.

Un amour parfait, son dernier né, repose tout entier sur la matrice, unique et multiforme, vieille comme la littérature, du double. Le mot se déploie dans toutes ses acceptions, ses incarnations, ses transfigurations.

Théodore Chasseriau, Les deux sœurs, Musée d’Orsay

Il renvoie d’abord à la répétition d’un même événement, qui se produit une deuxième fois, après une période de latence.

Lorenzo a quarante-huit ans. C’est un bourgeois romain à qui tout réussit : bon mari (il a une femme, Maria Elena, architecte d’intérieur en vogue, modèle d’élégance discrète, de générosité, d’ouverture d’esprit) ; bon père (deux enfants, Frida, huit ans, et Gio, cinq ans) ; bon manager, dans l’industrie du chocolat de luxe (il est directeur général d’un groupe italien, absorbé par une multinationale américaine).

Il rencontre, par hasard, dans un bar de la côte ligure, LA femme fatale des séries noires, « jambes croisées et robe noire relevée haut sur les cuisses » : « Je reconnus immédiatement son regard. Trente ans plus tôt, j’avais failli mourir pour ce regard-là. C’était Laura, l’amour de ma vie. »

Marlène Dietrich

Aussitôt se reproduit, à l’identique, la séquence amoureuse de l’adolescence. Ce qui va le conduire à revivre sa passion. Puis au crime.

It’s happening again, explique, comme en contrepoint, la chanson de Twin Peaks (dont l’héroïne se nomme justement Laura !)

Même le décor parfois se répète. Le bar de Zermatt, où se clôt leur dernier rendez-vous, n’est que la réplique en rouge du Vis-à-vis, le bar de Sestri Levante où se sont nouées leurs premières retrouvailles.

Le système du double mène, bien sûr, au dédoublement. Les deux héros portent, l’un et l’autre, deux prénoms. « Je l’appelais Laura quand je me parlais à moi-même et Rebecca quand je lui écrivais. » Elle est la seule à utiliser avec lui le diminutif du temps jadis, – Renzo.

Double vie pour chacun d’entre eux. Plutôt triple (au minimum) pour elle : en plus de son mari (riche galeriste et collectionneur d’art de Milan), quel rôle exact joue Rafael, le banquier (qui fut le camarade de lycée des deux futurs amants) ? Vie entièrement clivée pour Lorenzo : “Je vivais à l’aise dans deux mondes parallèles”, “j’avais le don de l’ubiquité”, “j’avais deux vérités qui se tournaient le dos et que j’étais le seul à pouvoir relier”.

Pire : il agit et se regarde agir. “Comme si j’en étais le spectateur, et non le protagoniste ..” Ce qui lui donne les armes (hélas inutiles) d’une ravageuse lucidité : “une vulgaire histoire d’adultère”, “un romantisme minable”, “la fureur niaise de mes dix-huit ans”…

Au point que Lorenzo en arrive à raconter à son épouse, sur le mode de la dérision, ses amours d’il y a trente ans avec Laura, sans jamais en prononcer le nom.

Pour Laura, dédoublement se traduit le plus souvent par duplicité. Tout en elle est manipulation, double langage. Même le hasard n’est jamais que le fruit d’un calcul. Lorenzo en prend peu à peu conscience. Peu lui importe. Mieux : il y trouve son plaisir.

Léonard de Vinci, Leda

Laura tient une galerie d’art, dont son mari – Dario – est le propriétaire. L’enjeu du crime est un dessin du XVIème, – un portrait de Leda, la femme métamorphosée en cygne et enlevée par Jupiter, dans les traits de laquelle Lorenzo croit reconnnaître la Laura de ses dix-huit ans. Un tableau, sur la scène du crime, semble reproduire le même visage.

L’art s’introduit dans le système du double. Il en devient le signe majeur, peut-être même la clé.

Les couplets de musiques rock, toujours en anglais, commentent, expliquent, soulignent les états d’âme virevoltants de Lorenzo.

Dana Andrews (Mark McPherson) devant le portrait de Laura, dans le film de Preminger

Les noms des personnages, les titres de chapitres renvoient à des films où pourrait se lire plus d’un secret de nos deux héros. Laura, chez Preminger comme chez David Lynch, est une femme qui disparaît, qui envoûte, et dont le portrait recèle une puissance obsessionnelle. L’Ami américain, qui désigne ici John Carewood, le nouveau patron de Lorenzo, est un film de Wim Wenders où un marchand d‘art international confie à un restaurateur de tableaux un contrat sur la tête d’un de ses ennemis : le milieu social et professionnel, le crime par procuration, cela ne vous rappelle rien ? Burning, le film du Coréen Lee Chang-dong, raconte – lui – l’histoire d’un amour de jeunesse qui revient, à la fois fidèle et insolemment infidèle, et qui se termine dans le meurtre du rival, (sans doute) lui-même meurtrier de la jeune femme.

Laura dissimule l’un de ses messages dans un exemplaire du roman de Giorgio Bassani, Le Jardin des Fizzi Contini. Que dit Micol, l’héroïne, dans la page sélectionnée ? “Moi aussi, je suis comme toutes les autres : menteuse, traîtresse, infidèle …” Pour dire la vérité sur soi-même et sur les autres – et c’est quasiment la seule fois du livre – , rien ne vaudra jamais la littérature.

Eva Kant et Diabolik,dans la bande dessinée d’Angela et Luciana Giussani

Gilda Piersanti se risque même dans un domaine qui m’est toujours resté étranger : la bande dessinée. Laura offre à Lorenzo un album de comics, Diabolik, dans le but d’y cacher le fameux dessin du XVIème, enjeu de tous les crimes. Mais là se produit un dédoublement au deuxième degré : elle voudrait se faire passer pour Eva Kant, la maîtresse et éternelle complice du bandit capable d’endosser à volonté toutes les identités, grâce aux masques parfaits qu’il fabrique lui-même : “Tu ordonnes, et je dois obéir !” Et Lorenzo, enfin totalement lucide, de lui répondre : « Tu n’es pas Eva Kant, mon amour. Tu es Diabolik ! Eva Kant, c’est moi. »

Le système du double atteint enfin son apothéose avec le modèle réduit, qui révèle l’ultime secret de Lorenzo, mais aussi peut-être de toute la machinerie qui fait mouvoir l’ensemble des personnages.

Revenons à l’acte primitif, trente ans en arrière. Lorenzo est alors un lycéen de dix-huit ans, qui collectionne, à la suite de son père, les modèles réduits de voitures. Pas de ces jouets à bon marché, fabriqués en série dans quelque usine chinoise, mais des objets de collection, à très haut prix, que les amateurs se disputent dans des boutiques spécialisées connues d’eux seuls. Chez il signor Cesare, dans une officine obscure du Viale Trastevere, son père lui offre ainsi une Riley Pathfinder rouge grenat : « il la voulait pour lui, je n’étais, dès qu’il s’agissait de petites voitures, que l’enfant qu’il aurait aimé être encore. »

La Riley Pathfinder

Un jour, un camarade de classe, Rafael, lui propose un étrange marché : « Je veux ta Riley Pathfinder(…) Je vais te la payer plus cher que ce qu’elle vaut, et je sais qu’elle vaut cher (…) Je te donne Laura en échange. »

Laura, la fille inatteignable, la bombe sexuelle de la classe.

Marché conclu. C’est ainsi que toute l’histoire commence.

Que nous révèle cet incipit ? Que tout a un prix, tout doit se payer. Que Laura est l’exact équivalent d’un modèle réduit. Qu’elle est un pur produit des jeux de l’enfance ou de l’adolescence.

Que Lorenzo reste à tout jamais bloqué à l’âge de ce troc improbable. Dans un monde fictif, fantasmé, reconstruit de mémoire, – celui d’avant la chute.

La preuve ? Il continue. Il se cloître dans l’univers de son ancienne collection, retrouvée dans le sous-sol de la maison de son enfance. Il en arrive même à reconstituer, en miniature, avec du balsa et de la colle, toute la scène du crime. Il achète chez un brocanteur «une figurine svelte, à la taille de guêpe et aux cheveux couleur de feu, habillée d’une robe jaune (…). Pour moi, c’était elle. »

Je ne révèlerai pas ce qu’il dissimule dans la locomotive de son magnifique train électrique, la « CC 7107 de couleur verte. »

La CC 7107

Tout le système s’écroule quand la fiction entre en collision avec le réel. Laura prend contact, dans la cour de l’école, avec Frida, la petite fille adorée de Lorenzo. Faute impardonnable. On n’a pas le droit de quitter l’imaginaire pour s’immiscer dans la « vraie » vie.

« J’étais écartelé (…). C’était maintenant l’autre moi-même, celui qui détestait Laura, qui prenait le dessus. Celui qui se méfiait d’elle car elle n’avait pas changé. »

Les modèles réduits ont fonctionné pour Lorenzo comme des opérateurs de fiction : ils lui ont permis de refuser le réel , – c’est-à-dire le crime, l’explosion de son couple, de sa famille, de sa carrière – et de fabriquer l’illusion du « vert paradis des amours enfantines ».

Un peu comme les love dolls de L’Illusion tragique, le précédent roman de Gilda Piersanti, permettaient au «tueur », sous toutes ses incarnations, de se murer dans sa tour d’ivoire pour se protéger de l’angoisse d’aimer et de vivre.

Pour 1499 dollars, elle est à vous

A quelques pages de la fin, alors que tout est définitivement joué, Lorenzo qualifie lui-même ses amours maudites de « tragique illusion ».

Les love dolls ou les modèles réduits de voitures seraient-ils, pour Gilda Piersanti, une métaphore de la littérature ?

Freud, les Juifs … et moi

   Là, au delà du porche presque inchangé, là où se dissimulait, à droite, au premier étage, l’antre obscur du Père, m’accueille aujourd’hui, au fond de la cour, passée la statue du capitaine Dreyfus, un portrait de Sigmund Freud.

  « Je venais ici le dimanche matin, avant le film de Walt Disney au Normandie. Ou le samedi. Ou le jeudi. A pied depuis le square du Temple (où nous habitions), cela prenait dix minutes. La secrétaire s’appelait Madame Rajs, cela se prononçait comme le riz en anglais. A-t-elle survécu ? S’est-elle envolée en fumée ? Tout au fond du labyrinthe se tenait le torero brillantiné aux passes de tango [1]», je veux dire le Père.

 « Au fond, là, tout au fond, on ne passait pas, on se heurtait à des camions, à des charrois, à des chevaux peut-être, OCP disaient les enseignes sur fond noir [2], potions, onguents, cataplasmes, révulsifs, inhalations, drogues de tout poil, de toute senteur, qui s’en allaient inonder les pharmacies, les drogueries, les herboristeries, à tous les horizons catarrheux de la ville. »

 Le Musée d’Art et d’histoire du judaïsme, qui a effacé les traces – nos traces – en tentant de les faire revivre, propose ici une très belle exposition sur Freud, du regard à l’écoute.

 Freud a délogé les fantômes de toute la famille, Léon et Rachel – le grand-père et la grand-mère- , Raymond – le Père -, Ginette, André, Jacqueline – l’oncle et les tantes -, qui ont vécu là – toilettes sur le palier, un seul robinet d’eau courante –jusqu’à l’orée des années vingt, lorsque l’Armée française, en sa haute bienveillance, eut l’idée d’envoyer Raymond d’abord à Bar-le-Duc, puis en Rhénanie (haut les cœurs ! nous allons contraindre ces sales Boches à nous payer leurs dettes de guerre !).

 Et puis, au retour de cette parenthèse patriotique, non plus l’appartement familial, mais les bureaux de Léon et fils, vente à  crédit par correspondance aux fonctionnaires.

Voici donc qu’un autre Père – un Père de substitution, un Père adultérin, un Père fantasme – prend la place de l’autre, le faux, le biologique, le mari de la Mère.

Sigmund détrône Raymond.

J‘accepte cette transmutation, cette filiation magique. Je la subis,  je la proclame.

 Non que le premier, le « biologique », me laisse enfin en paix.

 Le nom du Père  (et du grand-père), sur le mur de la très étroite courette que l’on découvre à travers une vitre, au fil de l’escalier, s’affiche en lettres noires sur des panneaux blancs, Raymond Friedmann, horloger, Léon Friedmann, horloger, – de quel droit, Christian Boltanski, ressuscites-tu les morts ? Au nom de quels principes réconcilies-tu ces deux-là qui se haïssaient, qui ne s’étaient jamais plus adressé la parole depuis la mort de Rachel ?

Le mur Boltanski

Et, du reste, Léon est aujourd’hui le seul à manquer à l’appel : ils sont tous réunis désormais en trente-et-unième division, sixième ligne, dans le carré juif de Bagneux.

Tous sauf Léon, qui s’était remarié, – chez nous, on ne pardonne pas ces trahisons, on croit, laissez-moi rire ! aux couples éternellement fidèles.

Rendons visite à ce nouveau Père, si bienvenu.

 Dès le vestibule, un texte tiré de la préface à l’édition hébraïque de Totem et tabou me remplit d’aise (au moins dans sa première moitié, la naissance de l’Etat d’Israël rendant caduques les réflexions de 1933 sur « les idéaux nationalistes » ...). Freud s’y décrit comme un homme « qui ne comprend pas la langue sacrée, qui est totalement détaché de la religion de ses pères – comme de n’importe quelle autre religion – (…), qui ressent sa nature comme juive et ne voudrait pas en  changer. »

Même si la suite de l’exposition dément en partie ces affirmations péremptoires … S’il ne comprend pas la langue sacrée, pourquoi est-ce en hébreu que son père lui dédicace la Bible de son enfance ? S’il est « totalement détaché » du judaïsme, pourquoi conserve-t-il dans son bureau deux coupes de kiddouch, une lampe de Hanoukah et une eau-forte de Rembrandt, Les Juifs à la synagogue ?

Rembrandt, Les Juifs à la synagogue

Et ce scientifique épris de rigueur a-t-il jamais défini ce qu’il appelle une « nature juive » ?   Que reste-t-il en lui qui le rattache encore au judaïsme ? « Beaucoup d’obscures forces émotionnelles, d’autant plus puissantes qu’on peut moins les exprimer par des mots », répond-il – dans un message à la loge viennoise du B’nai B’rith, cité par Yerushalmi.

Dans une lettre de 1936, citée par Peter Gay dans son livre Un Juif sans dieu[3],il évoque « un je ne sais quoi miraculeux, jusqu’ici resté inaccessible à toute analyse, qui est le propre du Juif. »

Peut-être pourrais-je adhérer à cette définition énigmatique.

Je pousse pourtant les hauts cris lorsque je lis – encadrée sur un mur – une lettre de 1886  à sa femme Martha (tiens,justement, ma mère s’appelait Marthe …), où il lui rapporte une conversation qu’il a eue avec le psychiatre français Gilles de La Tourette : « Je lui ai fait savoir que je n’étais ni allemand ni autrichien, mais juif. »

Ou lorsqu’il répète, à mille reprises, qu’il fait partie d’un « peuple juif ».

Non, non, non, je n’appartiens à aucun autre peuple que le peuple français. La judéité n’est qu’une des facettes, certes importante, de ma singulière appartenance.

Sous une vitrine, je découvre la très étonnante Bible de Philippson, dans laquelle Freud, tout au long de son enfance, s’est initié au judaïsme (et dont Marc-Alain Ouaknin fait, dans le catalogue, une analyse éblouissante). Il n’a sûrement pas manqué de s’interroger sur les énigmes du Livre d’Esther.

C’est l’histoire de cette vierge juive que son tuteur Mardochée (encore un père de substitution…)  livre au roi Assuerus, un païen, un adorateur des idoles, et à qui il enjoint de cacher sa judéité. Et ce sera elle, pourtant, la Juive jusque là dissimulée, qui sauvera le peuple juif de ce qui aurait pu être le premier Holocauste de l’Histoire.

Depuis longtemps, je suis persuadé que le Livre d’Esther pourrait me fournir des clés pour comprendre mon propre chemin. Non comme prophétie de l’Histoire avec un grand H, mais comme livre des secrets, comme herméneutique. C’est le livre qui décrit l’échec, ou plutôt l’évitement d’un premier holocauste, c’est le livre du masque et du dé-masque,  du voile et du dévoilement.  

Lorsqu’Esther se présente au concours de beauté qui doit permettre au Roi de choisir la nouvelle reine, Mardochée ordonne donc à sa filleule de ne « rien révéler de son peuple ni de son origine. »

C’est l’invention des faux papiers.

J’ai, moi aussi, obéi à Mardochée. Pendant plus de cinquante ans, je n’ai rien révélé de mes origines. Le premier acte de cette dissimulation, cela avait été sans doute la  vraie carte d’identité (celle d’un élève parti en cours d’année) que m’avait fournie en 1943 le principal du collège de Villeneuve-sur-Lot, devenu aujourd’hui Juste parmi les Nations.

Et en changeant de nom, seize ans plus tard, je suis peut-être resté fidèle, sans le savoir, à l’enseignement complexe de Mardochée.

Cependant, sur l’ordre de Mardochée, qui a eu connaissance d’un complot visant à assassiner Assuérus, Esther, une fois coiffée la couronne, révèle au roi ce qui se trame contre lui.

Esther et Mardochée sont de fidèles sujets du roi. Le Talmud dira, quelques siècles plus tard : « La loi de ton pays est la loi. »

Ce n’est pas contre, mais pour leur pays d’accueil qu’ils vont affirmer leur judéité.

Quand Assuérus nomme Aman premier ministre. Mardochée refuse de se prosterner devant lui en invoquant clairement, cette fois-ci, sa judéité : un Juif ne s’incline que devant Dieu.

Il n’y a pas de règle absolue. Toute vérité est en tension entre des pôles contradictoires. Entre la version de Rabbi N°1 et celle, en apparence incompatible, de Rabbi N°2, le Talmud nous laisse « ruminer ». Il y a, dans le Talmud, un refus de la synthèse, du système, du dogme.

Mardochée prône alternativement le masque et le dé-masque. Les circonstances changent, la règle varie.

Ou plutôt il n’y a pas de règle, il n’y a qu’une réflexion pour chercher une règle provisoire, pour construire une conduite qui devra sans cesse être soumise à un nouveau questionnement. Le Maître du Talmud cherche sans cesse à être ébranlé, débordé, mis en difficulté. Ne t’enferme jamais dans une certitude, dans une règle !

C’est ainsi que Mardochée, pour sauver les Juifs, demande alors à Esther de se démasquer. Le roi promet à la reine de lui accorder toute requête qu’elle lui fera, jusques y compris « la moitié de son royaume. » Le peuple juif est sauvé ; Aman, ses fils et ceux qui les suivent sont massacrés.

Se masquer et se démasquer ont été les deux voies du salut.

Purim, la fête qui célèbre l’exploit d’Esther, est la fête des masques et des déguisements.

Ce Mardochée me plaît bien. Il est à mes yeux revêtu de trois grâces.

Il est, nous rappelle Ouaknin (dont j’ai déjà, plusieurs fois, cité l’enseignement),  le premier Juif à apparaître dans la Tora. Jusqu’alors il n’était question que d’Hébreux. Le Livre d’Esther contient la première occurrence du mot yehoudi.

 J’aime que la judéité ait pour moi, grâce à Esther, ce parfum de fraîcheur, de nouveauté. Je me sentais, jusque là, aussi peu hébreu que possible : trop de massacres dans la Bible, trop de vengeances ; yehoudi me parait davantage vierge de ce passif. Hébreu, c’est un peuple ; juif, c’est un attribut, quelque chose comme un parfum, une tradition, une réminiscence …

Ouaknin m’apprend que yehoudi vient de leodot – être reconnaissant, avoir de la gratitude (c’est la définition qu’en donne Rachi, ce vigneron juif bourguignon de l’an mille, commentateur du Talmud et premier lexicologue d’un vocabulaire proprement français dans un corpus hébraïque).

 Rien ne saurait mieux s’adapter à ma démarche auprès de Yad Vashem : je deviens juif parce que je témoigne enfin reconnaissance, après soixante années d’ingratitude, à Ginette, ma Juste, la femme proscrite qui m’a sauvé la vie. A  ses parents, Georges et Eva Rouquet.

Je dis merci.

Le Livre d’Esther est aussi le seul livre de la Bible hébraïque où le nom de Dieu n‘apparaît sous aucune de ses formes (il apparaît dans la version plus longue – et apocryphe – des Septantes ou de la Vulgate, mais pas dans la Bible hébraique), – et c’est, à mes yeux, la troisième grâce

Cela ne signifie pas que Dieu n’existe pas, mais – pour ceux qui y croient – qu’il se retire pour laisser aux hommes l’entière responsabilité de leur destin.  Peut-être aussi ce silence de la Megillah d’Esther nous dit-il secrètement ce que Ouaknin nous répète à chacune de ses leçons : le Juif n’est nullement tenu de croire en Dieu, la Foi est un mot qui n’appartient pas au vocabulaire juif.

Purim, c’est le carnaval. Le carnaval efface Dieu, ose Ouaknin dans une de ses leçons sur le silence dans le Talmud.

La croyance en un Dieu ferme la lecture du monde. Dieu comme manque ou comme désir, voire comme manque du manque, ouvre à une lecture éclatée, polymorphe, polyphonique. Le Juif est celui qui est sans cesse en quête d’une lecture du monde. Qui, selon la formule de Ouaknin, s’interroge chaque matin sur le signifié de cet étrange signifiant par lequel il accepte de se définir.

Ce qui me plaît aussi (et peut-être surtout) dans le Livre d’Esther, c’est ce que j’appellerai sa francité cachée. Qui traduit la Vulgate en beau français du Grand Siècle et met ainsi, pour la première fois, la Bible à la portée de tous ceux qui savent lire ? Les frères Antoine et Louis-Isaac Lemaistre de Sacy, l’un et l’autre piliers de l’abbaye de Port-Royal, matrice de Pascal et de Racine.

Dans son beau livre sur La Prière d’Esther [4], Elisabeth de Fontenay se plaît à retrouver tous les fils de la culture classique française qui se tissent autour d’Esther, de Racine à Chateaubriand et à Proust. Sans compter que c’est à la suite d’une représentation d’Esther que Napoléon aurait demandé à Cambacérès : « qu’est-ce que c’est que ces Juifs ? » et aurait convoqué le Grand Sanhédrin, – ce qui aboutira à la création du Consistoire.

Quelques salles plus loin, un gigantesque Moïse – moulage en plâtre de la statue sculptée par Michel-Ange pour le tombeau de Jules II – domine l’exposition de sa masse.

« D’aucune œuvre plastique, je n’ai ressenti un effet plus fort », écrit Freud. « Loin de figurer un Moïse cédant aux vertiges de la colère   (comme il est écrit dans la Bible), Michel-Ange aurait représenté un Moïse presque surhumain, capable de « la plus haute performance psychique dont un homme est capable », à savoir dominer ses propres passions au service d’un idéal plus élevé. Devant la rumeur des adorateurs du Veau d’or, il garde son calme pour protéger les Tables de la Loi.[5] »

Dans sa préface de 1986 à L’homme Moïse et la religion monothéiste[6], la psychanalyste Marie Moscovici définit la démarche de Freud comme une« mise en pièces » du Père.

« Les descendants, ajoute-t-elle, n’échappent pas facilement à l’effacement des noms des ascendants. »

J‘ai même été plus loin. J’ai mis le mien de père en situation de me demander l’autorisation de porter le nom que je m’étais inventé.

 Ce qui est sûrement la déchéance suprême, puisque « le statut étrange des pères, c’est d’être (…) non seulement non certifiés par le témoignage sensoriel, mais encore d’être désignés comme pères par une opération de pensée des fils, par leur geste d’acceptation du nom, et plus secrètement sans doute, d’avoir à se reconnaître fils (d’un père) afin de pouvoir devenir « pères » à leur tour. »

 Voilà, pour moi, la clé d’une très ancienne charade : pourquoi, dès l’âge de seize ans, ai-je décidé que je ne serais jamais père ?

 Dans le grand escalier qui mène à l’exposition, un kakemono rend hommage à tous les donateurs qui ont enrichi les collections du Musée.

Parmi des centaines de noms, j’y lis « Michèle et Jacques Frémontier ».

Voici donc l’unique lieu au monde où j’apparais sous mes deux incarnations : Friedmann dans un escalier, Frémontier dans l’autre.

J’aime que ce dédoublement, ou ce redoublement, s’opère dans un Musée d’art et d’histoire du judaïsme et sous le patronage de Freud.


[1] JF, La Femme proscrite qui m’a sauvé la vie, Editions Le Bord de l’eau, 2014

[2]Office commercial pharmaceutique : c’est l’entreprise commerciale, jouant le rôle de grossiste, qui redistribue, d’heure en heure, entre les officines pharmaceutiques, les médicaments produits par les laboratoires. Jusqu’à son rachat en 1962 par la Ville de Paris, l’hôtel Saint-Aignan était entièrement occupé par de très nombreuses activités commerciales et artisanales.

[3] Un Juif sans dieu, traduit de l’anglais par Kim Tran, PUF, 1989

[4] Elisabeth de Fontenay, La Prière d’Esther, Seuil,2013

[5] Philippe Comar, dans le catalogue de l’exposition.

[6] Sigmund Freud, L’homme Moïse et la religion monothéiste, traduit par Cornelius Heim, Gallimard, collection Folio Essais, 1986

Pantalonnade à l’Odéon

 Au 19 Berggasse, Freud n’a sûrement pas connu que des réussites éclatantes.

Fils et petit fils de psychanalyste, le docteur Stéphane Braunschweig s’était adroitement sorti, il y a quelques mois, du double piège que lui tendaient Macbeth et sa redoutable lady : « un couple d’amoureux, équilibré et heureux que la « prophétie » des sorcières prend par surprise et rend fous.[1] »

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Arnolphe et Agnès (Braunschweig se spécialise dans la thérapie de couple !…) lui donnent aujourd’hui davantage de fil à retordre.

Agnès, dans L’Ecole des femmes, ne parle longtemps que par banalités brèves. Arnolphe, lui, est un intarissable discoureur. Sur le divan, l’un et l’autre se révèlent des énigme

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Cette pucelle agressivement innocente a-t-elle vraiment cru que « les enfants qu’on fait se faisaient par l’oreille » ? Est-elle aussi « pure » que l’imagine son protecteur quinquagénaire, – lui qui l’a fait élever jusqu’à ce jour dans une couveuse à chasteté, entièrement conçue pour lui « mitonner » une future épouse dotée « de la docilité/Et de l’obéissance, et de l’humilité /Et du profond respect, où la femme doit être/Pour son mari, son Chef, son Seigneur et son Maître » ?

Et ce bourgeois d’Arnolphe est-il sincèrement persuadé, comme il le proclame, que seules les idiotes fournissent la garantie d’un mariage heureux et surtout sans « cornes » ?

 

Chacun des deux, répond Braunschweig, cache son jeu.

Agnès est une sadique qui s’ignore. Une castratrice en puissance. Dissimulée derrière un rideau, qu’un valet tire ou remet en place au rythme des dévoilements ou des censures, il faut la voir manier ses ciseaux, réduire en lamelles ses photos et même … se préparer sans doute à trucider « le petit chat » dont elle annoncera bientôt la mort.

 

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Arnolphe – c’est bien connu – a peur du sexe des femmes. Et si c’était par terreur de sa propre féminité ? Il en rajoute dans la mise en scène d’une apparente virilité qu’il donne en spectacle : il s’essouffle, sur un vélo d’appartement, dans un club de gym ; il se déshabille et se rhabille à tout propos, exposant son corps sans flétrissure ni bourrelet ; il va jusqu’à mettre pantalon bas devant Agnès, esquissant plus qu’à moitié la fantasmagorie de son désir.

 

L'ECOLE DES FEMMES (Stephane Braunschweig 2018)

Fort bien.

Sauf que Braunschweig reste à mi chemin de ses révélations.

Et que loin de prendre ses deux analysants au sérieux, il choisit le registre de la farce.

 

Molière a su, dans la composition de ce couple impossible, admirablement doser la part de comédie et celle – plus dissimulée – de la tragédie humaine.

Certes Arnolphe nous fait souvent rire avec ses couplets de vieux misogyne psycho-rigide. Mais il nous émeut au plus profond lorsqu’il nous avoue son désarroi d’amoureux éconduit. Ou lorsqu’il prend conscience que rien jamais ne viendra compenser – face au godelureau blondinet – la différence d’âge avec Agnès.

Loin du pantin qu’on voudrait ici nous jeter en pâture, c’est un personnage complexe, contradictoire, qui pourrait presque, au cinquième acte, nous tirer des larmes.

Braunschweig prend le parti de la caricature. Dès la première scène, à peine descendu de son fameux vélo, Arnolphe (Claude Duparfait) apparait comme un crétin bavard atteint de la danse de Saint-Guy. Il ne cesse d’agiter les mains, de se contorsionner, de se déhancher, de se démancher le cou, de se tordre en tout sens : pendant près de deux heures, où il ne quittera pratiquement jamais la scène, il ne connaîtra pas un seul moment de repos.

Même dans la déroute de tout ce qu’il proclame et voudrait incarner.

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Avec Agnès (Suzanne Aubert), nous assistons à la métamorphose délicieuse d’une petite dinde en femme libre et sensible.

Braunschweig lui fait cadeau d’un vrai moment de grâce lorsque, contrainte de lire à haute voix le décalogue du mariage, elle étincelle d’un long éclat de rire, tout en mâchonnant, en triturant le ruban blanc de sa future coiffe nuptiale.

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Dommage que ce normalien-philosophe ne mesure pas vraiment les enjeux de la pièce. Molière risque gros : il ricane de l’Enfer, il parodie les Dix commandements, il ridiculise la morale bourgeoise.

Ce n’est pas un Feydeau avant la lettre.

Dans deux ans tout juste, il donnera Dom Juan, ou le Festin de pierre.

 

Je sais bien, pour l’avoir vue il y a soixante-sept ans au théâtre de l’Atelier, que Braunschweig semble ainsi rester fidèle à la mise en scène de Louis Jouvet : « Jouvet y jouait encore sur la mécanique, sur le pantin, écrivait Bernard Dort en 1979. Ce vieillard emperruqué, à tête de clown, couvert de rubans et de fanfreluches, il nous le présentait, d’emblée, comme une marionnette. […] Puis, progressivement, la marionnette se défaisait, par sursauts, et les rires se figeaient en de longs, douloureux et burlesques hoquets » jusqu’au hurlement final, qui résonne tragiquement.

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C’est justement cette « défaisance » de la marionnette, ce passage « progressif » à la tragédie qui fait défaut aujourd’hui.

 

 

Voici donc que, pour la deuxième fois en cinq mois, l’Odéon nous offre une comédie de Molière.

L’Avare, mis en scène par Jean-Luc Lagarde [2], fait ressortir, avec une impitoyable clarté, tout ce qui manque ou ce qui cloche aujourd’hui chez Stéphane Braunschweig.

 

L’idée de départ, qui structure toute la pièce, est simple : un avare est un homme qui « retient » et se retient. Qui, par peur de perdre et de se perdre, « surveille » toute chose et tout un chacun.

La nudité (ou plutôt la mise à nu) des personnages se lit, mot pour mot, dans le texte.

L'AVARE (Ludovic LAGARDE) 2018

Laurent Poitrenaux, qui joue Harpagon, « s’emprisonne dans un univers encombré des objets de ses cauchemars. Il ne supporte pas les regards, qui pourraient démasquer ses secrets (…) Il se roule par terre. Il délire. Et pourtant, comme son personnage, il se retient. Il connaît l’ultime limite à ne pas dépasser pour ne pas sombrer dans la caricature. »

 

Claude Duparfait en est l’exacte contre-image en négatif.

Braunschweig choisit, pour lui, la pantalonnade.

 

 

[1] Cf. octoscopie du 17 février 2018, Du bon usage du noir

[2] Cf. octoscopie du 18 juin 2018, L’Avare ou la mise à nu.

Japon : entrer dans le jardin

 

Nous sommes absolument seuls, debout au pied du Bouddha, dans la pénombre du Temple. Nous sommes venus à pied, depuis le Nanzen-Ji, le long du Sentier des Philosophes.

Les trois bonzes, en longue robe brune, ont commencé par tourner en chantant et en dansant, devant  la statue.

Ils se sont ensuite immobilisés.

 

De son maillet étouffé d’étoupe, l’un martèle un lourd tambour. L’autre percute un gong. Le troisième psalmodie une sorte de mélopée monotone.

Nous ne savons rien, la Radieuse et moi, de la liturgie. Nous ne possédons aucune clé, ni musicale, ni religieuse.

Nous sommes, l’un et l’autre, comme fascinés.

Hypnotisés.

Transportés dans un ailleurs où vacillent toutes nos certitudes (je préférerais, pour moi, parler d’incertitudes).

 

Ils sont repartis. Nous les avons vus s’éloigner.

Nous avons, pour la première fois, regardé le Bouddha. Les yeux clos, un demi sourire – d’extase ou de sérénité -, il tourne le visage vers son épaule, on dirait qu’il a, pour l’éternité, pris conscience de notre éphémère présence.

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Le Temple d’Eikan dô, à la périphérie orientale de Kyoto, aurait été construit en 875. La statue en bois du Bouddha Mikaeri Amida aurait été sculptée à la fin du XIIème siècle.

 

Dix ans plus tard, sur l’île de Teshima, dans la Mer intérieure.

On ne voit d’abord presque rien.

Un léger mamelon blanc qui se fond dans le vert de la colline.

On approche. On distingue peu à peu une coquille immaculée, comme un œuf posé, ou plutôt immergé dans la forêt.

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Il faut patienter. Des gardiennes en tunique de lin blanc ne laissent entrer que des groupes minuscules.

On enlève ses chaussures, comme à l’entrée d’un temple.

Les gardiennes vous tendent un bristol blanc qui vous recommande le silence.

Vous entrez enfin.

Non, pas « enfin » ! Au Japon s’oublie l’impatience.

Vous découvrez une immense cathédrale du vide absolu.

Pas un siège. Pas un objet. Pas une lampe.

Des hommes et des femmes sont assis, çà et là, sur le sol blanc.

Les Japonais à leur façon, sur leurs talons, ou en lotus. Nous autres, pauvres hilotes d’Europe ou d’ailleurs, sur nos fesses ou nos genoux.

Tous regardent.

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Que regardent-ils ?

Rien que le sol blanc.

Attendons quelques instants. Accommodons notre regard.

Bientôt nous découvrirons des gouttes d’eau, minuscules, qui glissent capricieusement sur le béton.

Quelques unes, au trajet incertain, en ligne, en boucle, finissent en flaque.

Il n’y a rien d’autre à voir.

 

Au dessus de nous, autour de nous, nous enveloppant de son ellipse parfaite, la voûte – au travers de deux oculus – s’ouvre d’un côté sur la forêt, de l’autre sur la mer.

Ce n’est pas un toit, c’est une membrane.

Comme la cloison de papier, le shoji, qui lie les pièces entre elles dans la maison traditionnelle.

Rien, sinon, cette feuille de béton, aussi fine qu’un parchemin, ne nous sépare du ciel.

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L’architecte Ryuwe Nishizawa a conçu et réalisé cette étrange structure entre 2004 et 2010. La plasticienne Rei Naito a imaginé le jeu des gouttes d’eau qui suintent des profondeurs de la terre.

 

Entre la sonate pour sutra, gong et tambour d’Eikan dô et le silence de Teshima, entre la fascination de la présence et la sidération de l’absence, je ressens comme un lien secret.

Sans doute le fil invisible qui m’attache depuis quatorze ans au Japon, qui m’y a attiré déjà quatre fois, qui ne se rompra sans doute jamais.

Même si l’âge, ou tel obstacle qu’il vaut mieux ne pas nommer, nous en interdisait désormais la jouissance.

 

 

Le Japon n’aime pas les tautologies. Les fausses évidences.

Une plante n’est pas une plante.

C’est un dieu. C’est un autel.

 

Shinto n’est pas mort.

Cette religion des anciens âges que le régime militaire des années de guerre avait imposée comme officielle (le bouddhisme exhalait sans doute trop de parfums venus de Chine …) fait de chaque arbre, de chaque brin d’herbe, un kami, un dieu vivant.

L’on naît et l’on meurt bouddhiste (au point d’adopter un nouveau nom, gravé sur une planchette de bois, au moment d’aborder – en cendres – les nouveaux rivages). On se marie souvent shinto : ah ! les tiares rose Tiepolo des prêtres, les tuniques si pesamment amidonnées des époux, qui les font ressembler à de divins automates, l’infini ralentissement des gestes, des mouvements, comme dans une mise en scène de Bob Wilson ! …

Il faut voir avec quelle dévotion des jardiniers toujours vêtus de blanc, comme entrés dans les ordres, soignent les arbres, ou les herbes, ou les mousses.

Juchés dans les branches d’un pin, au cœur du Sentô Gosho, le parc du Palais impérial de Kyoto, quatre desservants en épluchent, une à une, les aiguilles : il s’agit de doser très précisément, je veux dire très poétiquement, la lumière qui filtre à travers le branchage.

Comme à la Villa Katsura – elle aussi résidence de l’Empereur – où un pin a été planté à l’exact endroit où, sans cacher vraiment l’étang, il retarde l’instant où l’on découvrira le reflet de la lune …

Jardiniers à l'ouvrage

Accroupi au bord d’une source, avec une pince – comme les femmes en utilisent pour leurs sourcils –, un homme épile, pointe par pointe, le tapis de mousse, afin de mettre au point – sur fond de terre ou de roche – le subtil mélange de toutes les nuances du vert.

 

Les jardins japonais sont devenus aujourd’hui si célèbres qu’une foule immense, amenée par des dizaines d’autocars, en envahit, chaque matin les abords.

Il faut donc renoncer souvent aux plus légendaires : le Kinkaku ji (Pavillon d’Or) ou le Ginkaku ji (Pavillon d’argent) attirent autant de curieux que la Tour Eiffel.

 

Le jardin japonais est un chemin de méditation. C’est une prière.

Rares sont à Paris les fidèles qui réussiraient à se concentrer entre les frottis et les asphyxies, les jacasseries et les polissonneries du métro à six heures du soir.

Nous avons appris, au fil des années, à choisir nos sanctuaires.

 

Le Ryoan ji est sans doute trop austère pour appâter les multitudes. A deux pas des ors et des reflets si séduisants du Kinkaku ji, il se refuse à toute aguicherie : ni eaux dormantes ou ruisselantes, ni fleurs, ni mousses, ni ramures, rien que du sable et des pierres.

On s’assied sur la véranda qui domine l’énigmatique combinaison de roches : quinze pierres, mais – quel que soit notre point d’attache – impossible d’en voir plus de quatorze. On rêve, on s’égare : trois groupes de cinq, sept et trois … Verlaine devient ici maître du zen.

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De la musique avant toute chose

Et pour cela préfère l’impair

Plus vague et plus soluble dans l’air

Sans rien en lui qui pèse ou qui pose.

 

« Aux yeux du moine zen, le roc symbolise l’ossature de l’univers, tandis que le sable suggère l’impermanence du monde (…) Le jardin apparaît ainsi comme une arène où s’affrontent et se confondent à la fois l’immuable et l’éphémère. »

D’autres, plus retors (ou meilleurs connaisseurs du Japon ?), suggèrent « que la seule signification du Ryoan ji est de ne pas en avoir (…) Comprendre qu’il s’agit d’une mystification reviendrait alors à faire un pas sur la voie de l’Eveil[1]. »

 

Nous avons tous nos faiblesses. Après tant d’algèbre de l’extase (ou de l’absurde), peut-être un peu de vert, un peu de chair apaiserait-il nos attentes.

Poursuivons quelque peu sur la même route. Arrêtons-nous un instant à l’embranchement sur la gauche.

Une tasse de matcha nous attend au délicieux salon de thé Omuto Savona, petite merveille de design égarée ici, où d’année en année nous n’avons jamais rencontré que la patronne.

 

C’est elle qui nous griffonne notre chemin sur un bout de nappe en papier (je l’ai gardé).

Le Taizo in n’intéresse personne. Le poète libanais Salah Stétié, qui a publié le plus bel album de textes et de photos sur Kyoto (Kyoto, Imprimerie nationale, 2005), ne le mentionne même pas dans la liste des temples. Le guide de Lonely Planet ne lui consacre que sept lignes (tout en le qualifiant de well worth a visit !…)

J‘y vois pourtant l’un de mes préférés.

Peut-être déplait-il parce qu’il rassemble en un seul parcours toutes les figures : jardin sec, cascades, étang, îles, pavillon de thé … Il réconcilie les contraires. Il réunit le dissemblable.

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Il trompe son monde. Il donne l’illusion de la nature.

Ici plus encore qu’ailleurs, on croit admirer un paysage. On oublie que tout est fiction, composition, art d’aménager le réel.

 

Les jardins sont parsemés de petits signes.

Une pierre posée au milieu du chemin, encerclée à demi d’une double ficelle, cela signifie simplement « entrée interdite ». Pas un mot de plus. Rien n’est dit. Personne ne songerait à passer outre.

Sur un rocher évidé, où ruisselle une source, juste un gobelet de bois blanc au bout d’une tige, avec deux baguettes de bambou, juste là pour le plaisir, le charme, la méditation fugace : se purifier le visage et les mains avant d’approcher les dieux …

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Cinq formes géométriques superposées : un cube, une sphère, un polyèdre, une boule, un chapeau de pierre … Le Ciel supporte le Vent, le Feu, l’Eau et la Terre. Voilà la composition du cosmos, le monde à l’envers …

 

この秋は
何で年よる
雲に鳥
cet automne-ci
pourquoi donc dois-je vieillir ?
oiseau dans les nuages

 

Bashô, tout justement, ce poète des haiku – la forme brève tant aimée de Claudel – voici qu’il nous rejoint par delà les siècles.

Nous sommes, à l’Ouest de Kyoto, à Rakushisha – littéralement la maison du kaki qui tombe – l’ensemble de deux huttes en argile que se construisit Mukaï Kyorai, le plus aimé de ses dix disciples, pour écrire son œuvre. Il y a encore sa bibliothèque avec ses livres, sa cuisine avec son évier, et même un chat errant qui a sûrement quelque parenté avec son compagnon préféré.

Une tablette nous rappelle que le 5 mai 1691 Bashô est venu, pour la dernière fois, lui rendre visite.

Un petit coup d’œil au calendrier : 5 mai 2013. A trois cent vingt-deux années près, nous n’avons pas manqué le rendez-vous.

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Et si le secret de ce charme qui me captive tant au Japon, c’était avant tout celui de ce peuple, de ces hommes (et surtout de ces femmes …) dont je ne connais pas la langue, qui ignorent à peu près tous la mienne (et qui balbutient parfois quelques mots d’anglais, mais le langage des signes est bien souvent plus facile à comprendre …) ?

 

Premier soir passé sur cette terre inconnue, il y quatorze ans : nous avons atterri à Osaka, nous dînons dans un restaurant de Dotonbori,  le plus dépaysant des quartiers de plaisir, avec sa folie de vidéos géantes, de publicités lumineuses où Superman, Batman, Godzilla nous agressent sur tous les murs de leurs silhouettes éblouissantes.

Nous ne savons pas comment rentrer à notre hôtel. « Le métro », suggère la patronne. Oui, mais comment s’y repérer ? Aucun problème : elle délègue auprès de nous un de ses serveurs qui nous accompagne jusqu’à la station, achète les billets, nous installe dans la bonne rame. Une bonne demi heure perdue pour le service.

Pourboire ? « No tip in Japan ! »

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Nous sommes, quelques années plus tard à Kamakura, une vieille capitale impériale au sud de Tokyo, particulièrement émouvante parce que c’est la ville où Kawabata a choisi, le 16 avril 1972, de se donner la mort (deux ans tout juste après que son très proche ami Mishima lui en avait donné l’exemple), mais aussi où Naomi, la très jeune héroïne d’Un Amour insenséle plus « dérangeant » (et peut-être le plus beau) roman de Tanizaki – mène sa seconde vie, avec ses amants, à l’insu de son très amoureux mari[2].

Nous avons réservé deux places dans le train de retour à Tokyo. Nous sommes en retard. En Français mal élevés et indisciplinés que nous sommes, nous réussissons à pénétrer quasiment de force dans le wagon, alors que les portes automatiques se sont déjà presque refermées.

Alors que nous avons parfaitement conscience de violer toutes les règles de la bienséance japonaise, nous essayons de faire comprendre aux autres passagers que nous ne sommes pas du tout sûrs d’avoir pris le bon train. A notre grande surprise, tout le wagon se prend au jeu. Chacun nous montre, sur son téléphone, le site internet où s’affichent les itinéraires. Mieux encore : on nous conseille de ne pas descendre à la gare centrale, mais à l’arrêt précédent. Le tout avec tout au plus quatre mots d’anglais … et d’immenses courbettes.

 

Une autre année, nous débarquons du shinkansen qui nous a menés de Kyoto à Kanazawa, au nord d’Honshû, la plus grande des îles. J’ai réservé par internet une chambre dans un ryokan – un hôtel traditionnel – qui, sur les photos, parait tout à fait sympathique. Le taxi traverse la ville, puis d’interminables faubourgs, des campagnes montagneuses, cela prend près d’une heure.

Nous arrivons dans une auberge perdue, à des kilomètres de tout village. Il n’est que trop clair que j’ai fait un mauvais choix.

Comment nous dégager de cet imbroglio ? Les deux aubergistes ne comprennent pas un seul mot de ce que je tente de leur expliquer.

La femme qui conduisait le taxi n’a pas, elle non plus, la moindre connaissance de l’anglais. Mais elle a tout compris.

En liaison étroite avec la Radieuse, qui prend la direction des opérations, elle appelle le centre de traduction téléphonique (eh oui ! au Japon, cela existe !). Grâce à la traductrice, nous réussissons à transiger avec l’aubergiste et même à trouver un excellent hôtel en plein centre de la ville.

La chauffeuse de taxi (est-ce ainsi qu’il faut dire ?), par son intelligence et sa gentillesse (elle a même arrêté son compteur pendant tout le temps des discussions), nous a tirés d’un mauvais pas.

Nous en sommes tellement émerveillés que nous l’embrassons sur les deux joues, ce qui – bien sûr – est contraire à toutes les règles.

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Comment, fût-ce pour une saison, se passer d’un tel pays ?

A Paris, cet hiver, nous traquons la moindre efflorescence japonaise. Le kabuki revient-il à Chaillot, après quatorze ans d’absence : nous nous y délectons de l’art subtil de Nakamura Shidô II et de Shichinosuke II, admirant plus que tout l’ambigüe performance de l’onnagata (l’acteur travesti en irrésistible coquette).

Le Petit Palais, pour la première fois en Occident, expose-t-il Ito Jakuchu, le peintre sur soie du XVIIIème siècle (dont l’œuvre appartient aux collections privée de l’Empereur) ? nous nous y ravissons de ses transparences, de ses fulgurants éclats de couleur.

La Fondation Custodia, à deux pas du Palais Bourbon, nous révèle-t-elle la « vague de renouveau » qui rajeunit aujourd’hui l’art traditionnel de l’estampe ? Nous nous y réjouissons des nouveaux visages de la beauté féminine dans l’archipel, à laquelle – l’avouerai-je ? – j‘ai depuis toujours été si sensible [3]?

A bientôt Guimet ! A demain Cernuschi ! Préparons-nous encore à d’autres plaisirs !

 

« Elles sont d’avant le temps des hommes, bien avant celui des arbres et des fleurs. »

Le français n’a que peu de mots pour les désigner. Il « n’en connait guère que trois – le dicrane en balai, l’éteignoir et la frullaine », – je confesse qu’ils me sont tout trois inconnus.

Le japonais ruisselle de leurs mille noms merveilleux : « pinceau du Yamato », mousse-cyprès, « givre qui se dépose », mousse-lanterne, mousse d’argent, « grande ombrelle », mousse-phénix … La Louange des mousses (Véronique Brindeau, éditions Philippe Picquier, 2012) en remplit des pages.

Il y a donc un Temple des mousses, le Saihô ji, à Arashiyama, le Far West de Kyoto.

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Le secret ne se livre pas au premier venu. Pas question de débarquer à l’improviste et de se croire autorisé à acheter son billet.

Il faut – un bon mois à l’avance – envoyer par la poste (avec un timbre international pour la réponse) une demande en japonais (on trouve le modèle sur internet), en proposant deux options de date et d’heure.

Nous voici donc devant la porte. N’arrivons surtout pas en retard ! Aucune indulgence pour les paresseux ou les nonchalants ! Nous nous sommes engagés par écrit à suivre, pour une petite heure, un enseignement bouddhiste.

Même cérémonial qu’à Eikan dô : trois bonzes, un tambour, un gong.

On nous installe chacun devant un pupitre où nous attendent une feuille transparente couverte de kanji – les idéogrammes japonais – , un pinceau de calligraphe et un pot d’encre.

Il faut, avec le pinceau, reproduire fidèlement les courbes, les boucles, les déliés, les effilements du modèle.

J‘ai les doigts couverts d’encre. Il me revient le souvenir des leçons d’écriture à la plume sergent-major, il y a plus de quatre-vingts ans, au milieu des petites filles catholiques, à l’Institut Dupont-des-Loges, rue Amelot.

Tout à coup je vois celui des prêtres qui disait les sutra s’approcher de moi et me faire signe de le suivre, avec mon devoir maculé de pâtés.

A sa demande, je dépose le papier sur l’autel, je m’agenouille sur la pierre.

Les autres, tous les autres – y compris la Radieuse – me regardent sans comprendre.

Le bonze reprend ses psalmodies.

Je comprends que je peux maintenant me lever.

« Now you can enter the Garden » »

 

Je suis entré dans le jardin.

 

 

 

 

 

 

 

 

[1] François Berthier, La Mystérieuse beauté des jardins japonais, Arléa, 2015

[2] Yunichirô Tanizaki, Œuvres, tome II, Gallimard, La Pléïade, 1998

[3] The female image, 20th century prints of Japanese beauties, ABE publishing Ltd, Tokyo, 2000

 

Et si Kafka était vraiment juif ?

Les loups ououh! ououououh!

 

Les loups ont envahi Paris
Soit par Issy, soit par Ivry
Les loups ont envahi Paris
Tu peux sourire charmante Elvire
Les loups ont envahi Paris[1].

 

 

Des loups, des Lupa, des louveteaux, des louves… Ils ont pris Paris par le Sud. L’Odéon a été leur premier bivouac. Ils y ont monté Procès, d’après Kafka.

Non pas Un, ni LE. Ils ont fait sauter l’article. On devrait se méfier des gens qui tordent la grammaire.

Et plus encore de ceux qui ré-écrivent d’après un auteur. La non publication du texte français rend impossible toute comparaison sérieuse.

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Kristian Lupa joue sur sa gloire. Le metteur en scène tchèque nous avait toujours enchantés par son respect scrupuleux des textes qu’il adaptait pour le théâtre : Le Maître et Marguerite, d’après Boulgakov, en 2003 ; Perturbation en 2013 et Des Arbres à abattre en 2016, d’après Thomas Bernhard. Sans compter le très beau Salle d’attente de Lars Nören en 2012.

 

Que veut-il nous dire aujourd’hui avec sa fausse adaptation de ce roman énigmatique, que trois générations d’exégètes torturent depuis quatre-vingts ans pour en extraire le sens caché ?

Le poste de télévision, dans un coin du plateau, nous inquiète, où éructe un sous-ministre polonais : Lupa va -t-il simplement exhaler sa colère contre ceux qui l’ont chassé de son théâtre ?

Noble cause, mais piètre instrument de révolte : Declan Donnellan, avec son débat télévisé sur les migrants, au milieu de Périclès, Prince de Tyr, nous avait déjà piégés avec cet importun stratagème.

De grâce, protégez Shakespeare et Kafka de nos querelles d’aujourd’hui, fussent-elle légitimes !

Tout ronronne d’abord en apparence comme dans n’importe quelle représentation du Procès : l’arrestation par deux gardiens qui laissent Joseph K. libre de ses mouvements, la conversation avec la logeuse, l’entretien quelque peu forcé avec mademoiselle Bürstner, l’audience du tribunal, un dimanche, dans un espace sordide … J’en passe… Tout est dans le texte.

Et puis soudain tout bascule. « Je suis Franz Kafka », dit en français l’un des personnages. « Je suis Felice Bauer », «  « Je suis Grete Bloch », « Je suis Max Brod ». Lupa choisit de nous plonger dans la vie « réelle » de Kafka, telle qu’elle nous est contée par le menu à travers les Lettres à Félice et le Journal.

 

Peu importerait si cela n’aboutissait à vider Le Procès de toute substance.

Tous les lecteurs de Kafka connaissent la chaotique saga de ses amours avec Felice Bauer : première rencontre le 13 août 1912, première lettre le 20 septembre (il y en aura huit cents). Pendant une longue période, les contacts ne seront maintenus que par l’intermédiaire de Grete Bloch, l’amie de Felice. Premières fiançailles le 12 avril 1914. Mais Ka fka multiplie les signes d’incertitude (aveu d’impuissance, incompatibilité entre création littéraire et vie conjugale …).

Le 12 juillet 1914, il est convoqué devant ce qu’il appelle « le tribunal de l’Askanisher Hof » : pendant toute une nuit, dans un hôtel de Berlin, il doit affronter les accusations de Felice, de sa sœur Erna et de son amie Greta (avec laquelle il a pourtant entretenu une relation presque amoureuse). Son propre ami, Ernst Weiss, lui sert d’avocat. Lui-même refuse de se défendre. Il garde le silence.

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Le Procès s’expliquerait donc tout entier par l’échec des fiançailles avec Felice. Ce serait une pure transposition de la nuit de l’Askanisher Hof.

Je sais bien que Lupa reste ainsi fidèle à la doxa établie par Elias Canetti, avec L’Autre procès (traduction Lily Jumel, Gallimard 1972).

Les Lettres à Felice ont été publiées pour la première fois en 1967. C’est sous le choc de cette découverte que Canetti écrit, dès 1969, sa propre exégèse. Qui paraît d’emblée sans réplique, proprement éblouissante.

 

Un demi siècle s’est écoulé. D’autres lectures du roman de Kafka ont été proposées : Walter Benjamin, Hannah Arendt, Marthe Robert, Maurice Blanchot, Michael Löwy, j’en oublie beaucoup …

Canetti lui-même semble attacher peu d’importance à des « détails » qu’il cite pourtant avec un infini scrupule : lors de la première rencontre avec Felice, Kafka ne dissimule pas qu’il a enfoui dans sa poche un exemplaire du journal Pälestine. La jeune fille lui propose, tout justement, de l’accompagner, l’année suivante, dans le voyage qu’il projette en Terre promise. Elle lui révèle qu’elle apprend l’hébreu. Cet attrait commun pour le sionisme joue un rôle capital dans la naissance de leur relation.

Kafka, pendant une longue période d’interruption de leur correspondance, se rend du reste à Vienne pour assister, en septembre 1913, au onzième Congrès sioniste (où il précise, dans son Journal, qu’il s’est beaucoup ennuyé).

Canetti (donc Lupa) nous fait admirablement pénétrer dans les profondeurs d’une âme tourmentée. Le Procès serait, pour lui, le superbe roman d’apprentissage d’un jeune écrivain de trente ans. Une sorte dEducation sentimentale ou dAffinités électives, déviées de quelques degrés vers l’Est.

Une telle lecture se clôt sur elle-même. Il n’y a plus d’au-delà du livre. A la limite, ce qu’analyse Canetti, c’est le Journal de Kafka ou ses Lettres à Felice. Non Le Procès.

Il semble nous parler de quelqu’un d’autre : le héros mélancolique d’une pièce de boulevard (mitigée d’un peu de métaphysique), l’amoureux déçu d’une sorte de courrier du cœur.

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Qu’apporte, à ses yeux, la mystérieuse mutation de la vie en roman ? Où se situe, pour lui, la spécificité – l’étrangeté absolue – de l’espace littéraire ?

Tout acte proprement littéraire dissimule un secret. Que peut-être (ou souvent) l’auteur ne connaît pas lui-même.

Le plaisir du lecteur (ou du spectateur) réside aussi dans le dévoilement. Dans l’inquiétude de se trouver devant une multiplicité de clés, entre lesquelles il faudra peut-être choisir. A moins de les garder toutes, au gré du plaisir des jours. Quitte à parfois inventer un arcane imaginaire.

 

J‘appelle à mon secours un témoin de poids : Marthe Robert, qui a traduit en français Les Lettres à Félice (Gallimard, Du Monde entier, 1972) et a publié, sept ans plus tard, Seul comme Franz Kafka (Calmann Lévy, 1979).

« Kafka n’est jamais là où les concepts prétendent le fixer », réplique-t-elle d’emblée à ceux qui « tendent sinon à l’accaparer, du moins à lui prêter ce qu’eux-mêmes ont besoin de croire vrai, Juif assimilé, Juif anti-juif, anti-sioniste, sioniste, croyant, athée – , tout cela Kafka l’est en effet aux différents moments de son évolution et parfois même simultanément. » « Il pratique une haute stratégie de la contradiction maintenue à tout prix. »

Nous voici donc prévenus contre les lectures abusives (ou qui se voudraient définitives).

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Cher, très cher ami Franz ! Comme j’aime cette indéfinition de ce qui est, tout justement, le cœur de ton incapacité de vivre, de ton interrogation métaphysique, de tes amours, du mystère de ton œuvre – si habilement crypté !

Tu as re-découvert la parole ouverte. « Que tu affirmes « blanc », péremptoire, et que ton voisin, aussi tranchant, réplique aussitôt « noir », ta parole et sa parole, dit le Talmud, sont l’une et l’autre, « paroles du Dieu vivant ». J‘enlève le mot Dieu et je me retrouve dans cette vie double, contradictoire, refusant la réponse qui est parole de mort. (…) L’Arche, c’est-à-dire la Loi, n’a pas de lieu : elle n’a nulle part sa place. Toujours ailleurs. Il est interdit d‘enlever les barres qui permettraient de se poser, de se reposer, de prendre racine. »[2]

 

Dans les trois romans, tous inachevés, comme dans la totalité des récits et nouvelles, le mot Juif n’est jamais prononcé, remarque Marthe Robert. Sans doute est-il, pour cette raison même, une clé majeure : c’est son absence absolue qui fait signe.

A condition de ne pas tout lire à travers cette serrure unique.

« Je ne suis que littérature », écrit-il dans son Journal, ce qui – dans son esprit – exclue non seulement le mariage, mais toute sexualité (hormis, par intervalles, les prostituées).

Mais, en même temps, la loi juive, dont il est imprégné (tout en la repoussant) lui enjoint d’avoir femme et enfants.

De ce double bind naît la pensée Kafka, surgit la littérature.

 

Plongé dans ces profondeurs, ou hissé à ces hauteurs, on comprend encore plus mal pourquoi Lupa arrache tout à coup leurs vêtements à ses acteurs et leur fait danser un rock endiablé (encore une fois, comme Donnellan dans Pericles ! cela devient une mode ….).

Ou quelle mouche l’a piqué de multiplier les symboles christiques. Rêverait-il de convertir Kafka au catholicisme ?

 

Revenir au texte : telle devrait être la règle absolue qui s’imposerait plus que jamais aux metteurs en scène.

Et, bien sûr, aux éditeurs.

La collection de La Pleïade, chez Gallimard, en a bien pris conscience : l’édition de 1976 reprenait fidèlement le texte établi en 1925 par Max Brod, qui – comme c’était la norme à l’époque – gommait les passages les plus scabreux et « corrigeait » parfois le style de l’auteur. La traduction d’Alexandre Vialatte, qui avait eu le mérite, dès 1933, de révéler Le Procès au public français, avait – semble-t-il – beaucoup vieilli (mon ignorance de la langue allemande m’interdit d’en juger par moi-même).

Claude David, qui assumait la direction de cette première édition sous la belle couverture de cuir brune, présentait Kafka, dès la première phrase de son Introduction aux quatre volumes, comme « Un Juif de Prague, dégingandé et malingre, hanté par les fantasmes de l’impuissance, prompt à s’éprouver coupable et à s’infliger des châtiments imaginaires, doutant de son talent et de son droit à l’existence. »

Aussi déconcertant que cela puisse paraître aujourd’hui, cela reste l’unique référence à la judéité de l’auteur dans tout l’appareil critique du premier volume, consacré aux trois romans. Même la parabole du Mur de la Loi ne nous vaut pas l’ombre d’une référence à la Halakha, – la Loi juive.

 

Jean-Pierre Lefebvre, qui – en cet automne 2018 – assure à la fois la direction éditoriale et la traduction des deux premiers volumes (t.1 Romans, t.2 Récits et nouvelles) ne souffre évidemment plus de la même amnésie (ou faut-il plutôt parler d’allergie ?).

Il évoque « l’initiation redoublée de Kafka, durant toute cette période [1912-1915], depuis sa rencontre avec la troupe de théâtre yiddish, à la culture hassidique et au traitement par celle-ci des thèmes et motifs relatifs au tribunal divin et à ses juridictions ». Il rappelle l’influence qu’a pu avoir la lecture des contes et récits hassidiques publiés par Martin Buber, mais aussi – quelques jours avant la rédaction de la Parabole du Mur – d’un poème dramatique de Franz Werfel sur la mort de Moïse avant l’entrée en Terre promise qui aurait pu lui en inspirer l’idée.

Mieux encore : « la triste histoire de K. apparaît, écrit-il, comme un pamphlet subtil contre l’antisémitisme resserrant comme une strette les nombreux fils du roman qui vont dans ce sens (…) Rien ne dit certes expressément que Joseph K est juif. » Il l’est « en tant que personnage d’une fiction dans laquelle il ne l’est que pour les autres, qui comme lui ne le disent jamais explicitement, mais le font sentir par les allusions dont la traduction relève du code de l’antisémitisme. »

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Jean-Pierre Lefebvre, qui croit entendre dans l’œuvre « la mélodie du Talmud », en arrive ainsi à proposer une lecture presque exclusivement « juive » : reprenant les analyses de Michaël Löwy (qui fut – j’en suis fier – le président de mon jury de thèse[3]), il y voit l’influence du cercle amical des intellectuels juifs de Prague – « une culture du souffle libre », un « socialisme libertaire »[4].

J‘en arrive à me demander s’il n’en fait pas un peu trop ! Si, trop fidèle au tropisme kafkaïen, il ne se laisse pas envahir par un syndrome de la faute. S’il ne paie pas, à sa façon, l’étrange aveuglement de son prédécesseur en Pléiade …

 

Pour mieux entendre l’étrange musique de Franz Kafka, peut-être vaut-il mieux franchir la Seine, passer sur la Rive droite, pire encore : gravir une rue montueuse du XVIème arrondissement, peu réputé pour la vivacité de ses joutes métaphysiques.

Copernic, l’astronome polonais qui – le premier – mit le soleil (et non plus la Terre) au centre de notre univers, y donne son nom à cette rue  et à la synagogue où, depuis quelque vingt ans, je suis venu, avec une régularité un peu flottante, suivre l’enseignement du plus étonnant des rabbins : Marc-Alain Ouaknine, le seul sans doute à proclamer, dans un tel lieu, qu’un Juif n’est pas tenu de croire en Dieu ; que le mot Foi relève du vocabulaire chrétien, mais non de l’hébraïque.

Un lundi soir par mois, il se juche, toujours en retard, sur la haute tribune, méprisant la chaise où il se contente de reposer ses pieds ; il déballe d’une valise une trentaine de livres qu’il accumule en piles autour de lui ; il se bat avec le micro ; il parle pendant près de deux heures et demi sans aucune note. A onze heures du soir, il annonce traditionnellement à son auditoire, quelque peu épuisé : « Rassurez-vous, je vais bientôt aborder mon sujet ! »

 

J’ai quelque raison d’éprouver une certaine tendresse pour ce lieu où je devrais pourtant me sentir tellement étranger : moi, le Juif athée, le Juif impie, le Juif sans mémoire de kiddouch ou de seder, j’y ai été invité à parler de mon livre où je rends hommage aux trois Justes parmi les Nations, Georges et Eva Rouquet, Ginette Fournier-Rouquet, qui nous ont sauvé la vie, à mes parents et à moi-même[5].

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La date ce rendez-vous inattendu n’est pas innocente : nous sommes le 8 janvier 2015, à mi chemin entre deux massacres, celui de Charlie Hebdo la veille, celui de l’Hyper Casher de la Porte de Vincennes le lendemain.

 

 

Après des années de lectures talmudiques, Marc-Alain Ouaknine inaugure, en cet automne, un cycle sur Kafka et la Kabbale.

En guise de préambule, l’ancien élève de Levinas nous invite à oublier les lois de la logique aristotélicienne : au diable le principe de causalité, à la poubelle l’évidence de la non contradiction ! La logique nonchalante du rêve ouvrirait davantage à la perception de Kafka : les jeux de mots (en allemand, hélas !), les proximités de son ou d’écriture, les doubles sens …

Comme la Torah aux mains d’un kabbaliste, le texte écrit doit être lu autrement. « Dans un monde privé de sens, dépossédé de toute présence divine, nous dit Ouaknine, citant de mémoire Gershom Scholem, Kafka nous montre la trace d’une transcendance enfouie. »

 

 

[1] Chanson écrite par Albert Vidalie, musique de Louis Bessières, chantée par Serge Reggiani

[2] Jacques Frémontier, Le Nom et la Peau, Denoël, 2004

[3] Jacques Frémontier, L’Etoile rouge de David, Fayard, 2002

[4] Michael Löwy, Franz Kafka, Rêveur insoumis, Stock, 2004

[5] Jacques Frémontier, La Femme proscrite qui m’a sauvé la vie, éditions Le Bord de l’eau, 2014

Anne, François, la mort et moi …

Une vague, une vague immense, dissimulée … « Une seule vague, brutale, implacable. »

Le 26 décembre 2013, sur la plage de la Graciosa, aux Canaries …

Le 21 juillet 2017, sur la plage de Pampelonne, à Ramatuelle …

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Deux écrivains, Michaël Ferrier et Jean-Philippe Domecq, tentent de s’arquebouter face à une vague. Pour sauver « quelque chose ». Quoi ? Qui ? La trace de l’ami (e) ? Eux-mêmes ?

Le premier, cinq ans après le drame, si lointain et toujours si proche (François, portrait d’un absent, Gallimard-L’Infini) ; le second, presque sur le champ, sous le coup, dans l’indéchiffrable stupéfaction d’un après-midi d’été (L’Amie, la mort, le fils, Editions Thierry Marchaisse) .

A la Graciosa, un père et sa fille, François et Bahia ; à Pampelonne, une mère, Anne – en tentant de sauver quatre enfants, dont le fils de Domecq – , sont morts noyés.

Qu’est-ce que l’amitié ? Qu’est-ce que la mort ? Qu’est-ce que l’écriture sur l’amitié et sur la mort ?

 

Life begins at 88 (or thereabout), proclame imprudemment le frontispice de ce blog. Nul ne peut donc ignorer mon âge. Seuls des faibles en esprit y verront une raison de m’intéresser à la mort.

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D’autres vous diraient que je vis – depuis vingt-trois ans presque jour pour jour – dans l’éclat de la Radieuse, entouré d’un cercle d’amis (« et qui m’aiment et que j’aime … »).

 

Le livre de Jean-Philippe Domecq est d’abord un cri. Puis le questionnement d’un homme qui a cessé de croire et qui cherche, face à son fils, des raisons de ne pas totalement désespérer.

Sa langue est à la fois celle de l’émotion brute – sans distance ni fioritudes – et celle de la réflexion, du logos, de l’analyse. Ravel et la Pavane pour une infante défunte (« chacun ses prières ») baignent – dans sa mémoire – « la pénombre capitonnée » de la chambre mortuaire.

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Le livre de Michaël Ferrier est un chant, un poème, une musique : c’est la célébration enchantée d’une amitié, depuis leur rencontre à dix-sept ans, au lycée Lakanal (un paradis perdu, fait de mille alcools, « tous les distillats et les filtrats, les muscats et les grenats », «  une manière de vivre, ironique, mordante, enjouée »), jusqu’à ce matin d’hiver – trente ans plus tard – où la voix de Jérôme lui annonce la nouvelle « doucement, presque délicatement, comme s’il recouvrait un corps, comme s’il dépliait un drap. »

Le maître revendiqué, c’est Baudelaire, qui scande à l’internat leurs nuits d’orgie. La tonalité hésite entre les Suites de Bach et Straight, No Chaser de Thelonious Monk.

 

L’un et l’autre possèdent l’art subtil du portrait : le pastel léger qui épouse presque amoureusement le profil délicat de l’ami, de l’amie, disparus.

Morte : « Anne, allongée en diagonale par rapport à la ligne des vaguelettes (…), drapée du grand tissu grège, recouverte des épaules aux pieds, tissu bien tendu, au point qu’on dirait une sirène ou une Egyptienne défunte, une figure lissée de Botticelli, une gisante (…). Anne au mieux d’elle-même – ses longues paupières closes qu’on trouvait légèrement orientales, ses pommettes galbées haut, sa bouche largement affinée qui forme comme un infime sourire. »

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Vif, ô combien vif : « François est une pieuvre : il a les bras trop longs et les mains trop grandes, de belles mains fines de pianiste cependant, avec les ongles soignés et les doigts déliés, qui semblent toujours avoir besoin de dévorer l’espace à leur entour. Quand il parle, il a l’air d’avoir huit bras, seize mains, trente-deux doigts, soixante-quatre phalanges et des milliers de terminaisons nerveuses. »

Il y en a, sur ce ton, huit pages !…

 

Ce qui se voit ou se touche, mais aussi et peut-être surtout ce qui s’entend : Domecq et Ferrier sont, l’un et l’autre, extrêmement sensibles aux voix.

Revenons à la voix de Jérôme : « François est mort », dit-il, et la voix de Jérôme est morte avec lui. C’est maintenant une voix sans timbre, sans qualité spécifique, une voix hantée par l’absence (…) Une voix d’où toute musique se serait absentée (…). C’est ça, la mort : il ne retrouve plus le secret de sa voix. »

La voix d’Anne, chez Jean-Philippe Domecq, « fait le silence autour, alors qu’elle a cet accent de mélopée qu’elle avait toujours, douce et prenante par son lointain (…), cette voix qui s’interroge tout en affirmant, mélange d’assurance plus forte qu’elle et de doute subtil qui déloge toute certitude. »

Anne est psychanalyste. François est réalisateur sonore de fictions littéraires à France Culture. Ce sont, par profession, deux êtres d’écoute.

 

Un mot, un seul, peut-il résumer ces deux âmes que guettera bientôt une « absence épaisse » ?

Oui, la mélancolie.

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« Anne était essentiellement mélancolique (…) La vie d’Anne partait d’une fuite en avant, publique et secrète (…) C’était du don sans fin, magnifique, dangereux (…) Quel écot payait-elle ou croyait-elle devoir payer ? Quelle blessure à la source de l’inflation d’amour ? Quel était donc pour elle ce doute sur soi-même (…) ? ».

Ceux que Domecq appelle les « fautifs de naissance ».

 

Mélancolie, c’est un mot qui – sauf erreur de ma part – n’apparaît qu’une seule fois dans les deux cent trente-deux pages de Michaël Ferrier. Il s’impose en creux, d’autant plus présent qu’il reste dissimulé : spleen, pour ce baudelairien, conviendrait sans doute davantage.

François est « plus ténébreux que l’image douce et enjouée qui se dégage de lui (…). Si l’on y regarde de plus près, on peut apercevoir un gouffre qui palpite sous ses paupières, une lézarde qui s’insinue dans le fin sourire qui flotte sur ses lèvres (…). Chaque détail physique semble marqué par une agitation, tantôt désordre, tantôt doute … »

 

« La mélancolie, écrit Domecq, vient de cette faille en nous, évidente et secrète, quand on ne refoule plus notre conscience de la mort. »

L’annonce de la mort déchire les faux semblants, anéantit les silences : il y a désormais un AVANT et un APRES.

« Certains êtres laissent un Après qui n’en finit plus. L’Après-Anne s’amplifie, s’amplifie depuis sa mort (…) Nous sommes nombreux, tu sais, si tu savais, Anne, nombreux à vivre dans ce grand Après que tu as créé. Qui est toi. »

Et plus loin : « A partir de ce moment, toute beauté, toute douceur sont devenues violentes, tranchantes, dérisoires. Tout, en fait, même la tristesse et le chagrin. »

 

Parce que Michaël Ferrier est bien plus poète ou musicien que philosophe, la césure, la rupture du temps se dit, chez lui, en une image éblouissante : l’invasion du blanc, qui éteint, en un seul instant, toute couleur. « Plus rien n’existe que le blanc. »

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« Blanc , blanc, comme la cire des cierges, blanc comme un poignet sanglé, comme la face du noyé, blanc comme un lit d’hôpital, blanc comme les masques et les gants. Blanc, blanc comme des vers blancs, ceux qui ne riment pas, les vers désaccordés qui rongent la chair du cadavre … »

Et voici la clé de cette imagerie funèbre : « Au Japon, le blanc fut longtemps la couleur du deuil. » Le Japon où Ferrier vit depuis vingt-cinq ans.

Au Japon, qui est le seul pays du monde où je ressente, à chaque voyage, la présence d’un ailleurs, qui est peut-être, justement, l’ailleurs de la mort.

 

« La mort, nous l’avons dans l’œil en permanence, comme le point aveugle de notre rétine », écrit Domecq.

L’irruption de la mort, en face de nous, autour de nous, tout près de nous, nous révèle brutalement à nous-même.

La mort met à jour des secrets enfouis depuis toujours. Soulève des questions interdites.

Isola dei morti, Böcklin

François ? « Il sait sur moi des choses, je sais sur lui de choses (…) C’est cela, l’amitié, ce savoir partagé, les autres ne savent pas, c’est le savoir des choses de la mort. »

J‘ai enterré, moi aussi, un ami François. Il m’avait ouvert de nouveaux chemins de liberté. J‘ai parlé dans la crypte du funerarium. Je n’ai pas violé nos secrets. Juste des allusions cryptées qu’il eût été le seul à comprendre.

 

A l’enterrement de ma mère, alors que notre judéité restait, tout justement, depuis toujours, le « point aveugle », le suprême tabou, j’ai lu, sous une impulsion inédite, un poème de Paul Celan.

 

Il y avait de la terre en eux, et

ils creusaient.

 

Ils creusaient , creusaient ainsi

passa leur jour, leur nuit. Ils ne louaient pas Dieu

qui – entendaient-ils – voulait tout ça,

qui – entendaient-ils – savait tout ça.

 

(…)

 

Ô un, ô nul, ô personne, ô toi :

où ça menait, si vers nulle part ?

Ô tu creuses, et je creuse, je me creuse jusqu’à toi –

à notre doigt l’anneau s’éveille.

 Kaddish Art

Aucun rabbin, aucun kaddish, aucune prière. « Aucun signe religieux », m’avait-elle demandé. J’avais fait déclouer le Magen David de son cercueil.

Aucun autre rite que le Celan. Pour mon unique usage personnel.

Les rites ne sont faits que pour rassurer les survivants. Les morts n’en ont rien à fiche. Ils ne sont rien. Le verbe être n’a plus aucun sens. Il faudrait inventer un verbe non-être.

 

Quelques mois plus tard, je m’inscrivais au Groupe d’études juives de l’Ecole des Hautes études. J‘y suis resté six ans. J‘y ai soutenu ma thèse.

 

« Il n’y a rien à quoi se raccrocher, affirme crânement Domecq. Il n’y a jamais eu que l’infiniment rien (…) Ce rien qui résume notre vertigineuse interrogation sans fond, n’est-ce pas ce qui procure la « vie pleine » dès qu’on vit sans ignorer le vertige ? »

Dès mes dix-sept ans, dans la classe de philosophie de Michel Alexandre, en hypokhâgne, à Louis-le-Grand, je me récitais par cœur Le Cimetière marin.

 

Maigre immortalité noire et dorée,

Consolatrice affreusement laurée

Qui de le mort fais un sein maternel,

Le beau mensonge et la pieuse ruse !

Qui ne connaît et qui ne les refuse,

Ce crâne vide et ce rire éternels ?

 

Soixante-et-onze ans plus tard, alors que j‘ai presque tout oublié, il m’arrive encore parfois de me les réciter.

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Et pourtant Domecq s’efforce encore de croire au sacré.  Quelque chose qui s’imposerait, un frisson, « frisson de quoi ? (…) Un sacré qui ne dit pas son nom et n’en aura pas et c’est pourquoi c’est si fort ? »

Le point d’interrogation est de lui.

J’en mettrais mille.

 

« Ecrire, c’est passer de l’autre côté du temps », affirme Michaël Ferrier dans une formule superbe. Le texte « ouvre un espace, c’est une sorte de brèche où le temps circule, où la mémoire se réveille et bondit. »

Il pose le livre sur la tombe de François et Bahia, au cimetière Montmartre.

« Pour qu’un autre l’emporte et le porte plus loin. »

 

 

Savoir mourir.

On ne sait pas ce qu’a vécu François, face à la vague. On sait qu’Anne s’est jetée à l’eau pour sauver des enfants et qu’elle est morte d’un souffle au cœur.

D’autres, sans autant d’héroïsme, ont su mourir.

J‘ai raconté la mort de ma mère, dans Le Nom et la Peau (Denoël, 2004).

 

« Voilà. Le moment est arrivé. Je ne pense plus à rien. Je n’ai plus de souvenir. Je te caresse les cheveux. Je te dis « maman ». Pour la première fois sans doute depuis tant d’années.

« Tu as l’air si calme. Si reposée. Si sereine.

« Fermez-lui les yeux », dit l’infirmière.

« Cela se fait si simplement. Si doucement.

« J’appelle en catastrophe ma vieille amie M. pour une ultime toilette.

 

« Je n’aurai plus peur de la mort. Je le crois. Je l’espère. J‘en suis presque sûr.

« Merci à tout jamais de me l’avoir enseigné. »

 

Dix-neuf ans plus tard, un jour de juillet 2012, Mado, la merveilleuse mère de Michèle, nous invite à déjeuner dans son jardin de Chatou.

« Avant de passer à table, nous dit-elle, je voudrais qu’on boive une coupe de champagne et je vous dirai un petit mot. »

Nous buvons.

« Je viens d’apprendre que j‘ai une tumeur au cerveau. On ne peut pas l’opérer. Je commence une chimio dans quelques jours. »

Elle lève son verre.

« Tutto va bene. Et maintenant je vais faire ma sieste. »

 

Mado a une longue pratique des informations médicales sur internet. Il est évident qu’elle a lu la rubrique gliôme. Elle sait qu’il lui reste au mieux cinq mois à vivre.

Pas une seule fois, pendant ces cinq mois, elle ne montrera devant nous le moindre relâchement.

Je lui ai écrit, peu avant la fin : « Comment faire, quand l’heure sera venue, pour se montrer à ta hauteur ? »

 

« Dans le fond, dit Alain, le père d’Anne, elle a eu une mort sublime, non ? Tant de gens finissent en se dégradant, regardez-moi par exemple, pour presque tous la mort est une usure lamentable, alors qu’elle, regardez comme elle est morte, ma fille, en pleine force comme toute son œuvre, en plein élan vers l’eau, pour des enfants … »

Et c’est Michaël Ferrier qui lui répond : « J’aurais aimé penser que François est parti d’une belle mort, dans cet endroit paradisiaque (…), mais je sais qu’il a voulu s’en sortir et, surtout, qu’il a pensé à Bahia jusqu’à la fin. J‘imagine son angoisse et je me dis que c’est juste une mort atroce, absurde. »

 

Y a-t-il des « belles morts » ?

Oui, les morts rapides, avec le moins de souffrance, la plus courte agonie.

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J‘ai, pendant douze ou treize ans rédigé chaque mois l’éditorial d’une revue de presse nationale et internationale sur la maladie d’Alzheimer. J‘ai prononcé des conférences dans des colloques d’éthique. Je sais que, même s’il n’existe aucun traitement médical, d‘immenses progrès ont été accomplis dans l’accompagnement des personnes malades.

Le film de Valerie Bruni-Tedeschi, Une Jeune fille de quatre-vingt-dix ans, – le coup de foudre d’une très vieille dame, lourdement malade, pour le jeune chorégraphe qui vient dans son EHPAD pratiquer des exercices de réhabilitation par la danse – m’ a arraché des larmes.

 

Mais j’aime trop la vie – ma vie -, pour supporter qu’elle devienne un fardeau pour mes proches. Pour accepter qu’elle se rabougrisse, que je ne puisse plus lire tel ou tel livre, admirer telle exposition, m’extasier devant tel quatuor baroque.

 

Alors là, une vague dans une mer chaude ? …