Japon : entrer dans le jardin

 

Nous sommes absolument seuls, debout au pied du Bouddha, dans la pénombre du Temple. Nous sommes venus à pied, depuis le Nanzen-Ji, le long du Sentier des Philosophes.

Les trois bonzes, en longue robe brune, ont commencé par tourner en chantant et en dansant, devant  la statue.

Ils se sont ensuite immobilisés.

 

De son maillet étouffé d’étoupe, l’un martèle un lourd tambour. L’autre percute un gong. Le troisième psalmodie une sorte de mélopée monotone.

Nous ne savons rien, la Radieuse et moi, de la liturgie. Nous ne possédons aucune clé, ni musicale, ni religieuse.

Nous sommes, l’un et l’autre, comme fascinés.

Hypnotisés.

Transportés dans un ailleurs où vacillent toutes nos certitudes (je préférerais, pour moi, parler d’incertitudes).

 

Ils sont repartis. Nous les avons vus s’éloigner.

Nous avons, pour la première fois, regardé le Bouddha. Les yeux clos, un demi sourire – d’extase ou de sérénité -, il tourne le visage vers son épaule, on dirait qu’il a, pour l’éternité, pris conscience de notre éphémère présence.

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Le Temple d’Eikan dô, à la périphérie orientale de Kyoto, aurait été construit en 875. La statue en bois du Bouddha Mikaeri Amida aurait été sculptée à la fin du XIIème siècle.

 

Dix ans plus tard, sur l’île de Teshima, dans la Mer intérieure.

On ne voit d’abord presque rien.

Un léger mamelon blanc qui se fond dans le vert de la colline.

On approche. On distingue peu à peu une coquille immaculée, comme un œuf posé, ou plutôt immergé dans la forêt.

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Il faut patienter. Des gardiennes en tunique de lin blanc ne laissent entrer que des groupes minuscules.

On enlève ses chaussures, comme à l’entrée d’un temple.

Les gardiennes vous tendent un bristol blanc qui vous recommande le silence.

Vous entrez enfin.

Non, pas « enfin » ! Au Japon s’oublie l’impatience.

Vous découvrez une immense cathédrale du vide absolu.

Pas un siège. Pas un objet. Pas une lampe.

Des hommes et des femmes sont assis, çà et là, sur le sol blanc.

Les Japonais à leur façon, sur leurs talons, ou en lotus. Nous autres, pauvres hilotes d’Europe ou d’ailleurs, sur nos fesses ou nos genoux.

Tous regardent.

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Que regardent-ils ?

Rien que le sol blanc.

Attendons quelques instants. Accommodons notre regard.

Bientôt nous découvrirons des gouttes d’eau, minuscules, qui glissent capricieusement sur le béton.

Quelques unes, au trajet incertain, en ligne, en boucle, finissent en flaque.

Il n’y a rien d’autre à voir.

 

Au dessus de nous, autour de nous, nous enveloppant de son ellipse parfaite, la voûte – au travers de deux oculus – s’ouvre d’un côté sur la forêt, de l’autre sur la mer.

Ce n’est pas un toit, c’est une membrane.

Comme la cloison de papier, le shoji, qui lie les pièces entre elles dans la maison traditionnelle.

Rien, sinon, cette feuille de béton, aussi fine qu’un parchemin, ne nous sépare du ciel.

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L’architecte Ryuwe Nishizawa a conçu et réalisé cette étrange structure entre 2004 et 2010. La plasticienne Rei Naito a imaginé le jeu des gouttes d’eau qui suintent des profondeurs de la terre.

 

Entre la sonate pour sutra, gong et tambour d’Eikan dô et le silence de Teshima, entre la fascination de la présence et la sidération de l’absence, je ressens comme un lien secret.

Sans doute le fil invisible qui m’attache depuis quatorze ans au Japon, qui m’y a attiré déjà quatre fois, qui ne se rompra sans doute jamais.

Même si l’âge, ou tel obstacle qu’il vaut mieux ne pas nommer, nous en interdisait désormais la jouissance.

 

 

Le Japon n’aime pas les tautologies. Les fausses évidences.

Une plante n’est pas une plante.

C’est un dieu. C’est un autel.

 

Shinto n’est pas mort.

Cette religion des anciens âges que le régime militaire des années de guerre avait imposée comme officielle (le bouddhisme exhalait sans doute trop de parfums venus de Chine …) fait de chaque arbre, de chaque brin d’herbe, un kami, un dieu vivant.

L’on naît et l’on meurt bouddhiste (au point d’adopter un nouveau nom, gravé sur une planchette de bois, au moment d’aborder – en cendres – les nouveaux rivages). On se marie souvent shinto : ah ! les tiares rose Tiepolo des prêtres, les tuniques si pesamment amidonnées des époux, qui les font ressembler à de divins automates, l’infini ralentissement des gestes, des mouvements, comme dans une mise en scène de Bob Wilson ! …

Il faut voir avec quelle dévotion des jardiniers toujours vêtus de blanc, comme entrés dans les ordres, soignent les arbres, ou les herbes, ou les mousses.

Juchés dans les branches d’un pin, au cœur du Sentô Gosho, le parc du Palais impérial de Kyoto, quatre desservants en épluchent, une à une, les aiguilles : il s’agit de doser très précisément, je veux dire très poétiquement, la lumière qui filtre à travers le branchage.

Comme à la Villa Katsura – elle aussi résidence de l’Empereur – où un pin a été planté à l’exact endroit où, sans cacher vraiment l’étang, il retarde l’instant où l’on découvrira le reflet de la lune …

Jardiniers à l'ouvrage

Accroupi au bord d’une source, avec une pince – comme les femmes en utilisent pour leurs sourcils –, un homme épile, pointe par pointe, le tapis de mousse, afin de mettre au point – sur fond de terre ou de roche – le subtil mélange de toutes les nuances du vert.

 

Les jardins japonais sont devenus aujourd’hui si célèbres qu’une foule immense, amenée par des dizaines d’autocars, en envahit, chaque matin les abords.

Il faut donc renoncer souvent aux plus légendaires : le Kinkaku ji (Pavillon d’Or) ou le Ginkaku ji (Pavillon d’argent) attirent autant de curieux que la Tour Eiffel.

 

Le jardin japonais est un chemin de méditation. C’est une prière.

Rares sont à Paris les fidèles qui réussiraient à se concentrer entre les frottis et les asphyxies, les jacasseries et les polissonneries du métro à six heures du soir.

Nous avons appris, au fil des années, à choisir nos sanctuaires.

 

Le Ryoan ji est sans doute trop austère pour appâter les multitudes. A deux pas des ors et des reflets si séduisants du Kinkaku ji, il se refuse à toute aguicherie : ni eaux dormantes ou ruisselantes, ni fleurs, ni mousses, ni ramures, rien que du sable et des pierres.

On s’assied sur la véranda qui domine l’énigmatique combinaison de roches : quinze pierres, mais – quel que soit notre point d’attache – impossible d’en voir plus de quatorze. On rêve, on s’égare : trois groupes de cinq, sept et trois … Verlaine devient ici maître du zen.

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De la musique avant toute chose

Et pour cela préfère l’impair

Plus vague et plus soluble dans l’air

Sans rien en lui qui pèse ou qui pose.

 

« Aux yeux du moine zen, le roc symbolise l’ossature de l’univers, tandis que le sable suggère l’impermanence du monde (…) Le jardin apparaît ainsi comme une arène où s’affrontent et se confondent à la fois l’immuable et l’éphémère. »

D’autres, plus retors (ou meilleurs connaisseurs du Japon ?), suggèrent « que la seule signification du Ryoan ji est de ne pas en avoir (…) Comprendre qu’il s’agit d’une mystification reviendrait alors à faire un pas sur la voie de l’Eveil[1]. »

 

Nous avons tous nos faiblesses. Après tant d’algèbre de l’extase (ou de l’absurde), peut-être un peu de vert, un peu de chair apaiserait-il nos attentes.

Poursuivons quelque peu sur la même route. Arrêtons-nous un instant à l’embranchement sur la gauche.

Une tasse de matcha nous attend au délicieux salon de thé Omuto Savona, petite merveille de design égarée ici, où d’année en année nous n’avons jamais rencontré que la patronne.

 

C’est elle qui nous griffonne notre chemin sur un bout de nappe en papier (je l’ai gardé).

Le Taizo in n’intéresse personne. Le poète libanais Salah Stétié, qui a publié le plus bel album de textes et de photos sur Kyoto (Kyoto, Imprimerie nationale, 2005), ne le mentionne même pas dans la liste des temples. Le guide de Lonely Planet ne lui consacre que sept lignes (tout en le qualifiant de well worth a visit !…)

J‘y vois pourtant l’un de mes préférés.

Peut-être déplait-il parce qu’il rassemble en un seul parcours toutes les figures : jardin sec, cascades, étang, îles, pavillon de thé … Il réconcilie les contraires. Il réunit le dissemblable.

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Il trompe son monde. Il donne l’illusion de la nature.

Ici plus encore qu’ailleurs, on croit admirer un paysage. On oublie que tout est fiction, composition, art d’aménager le réel.

 

Les jardins sont parsemés de petits signes.

Une pierre posée au milieu du chemin, encerclée à demi d’une double ficelle, cela signifie simplement « entrée interdite ». Pas un mot de plus. Rien n’est dit. Personne ne songerait à passer outre.

Sur un rocher évidé, où ruisselle une source, juste un gobelet de bois blanc au bout d’une tige, avec deux baguettes de bambou, juste là pour le plaisir, le charme, la méditation fugace : se purifier le visage et les mains avant d’approcher les dieux …

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Cinq formes géométriques superposées : un cube, une sphère, un polyèdre, une boule, un chapeau de pierre … Le Ciel supporte le Vent, le Feu, l’Eau et la Terre. Voilà la composition du cosmos, le monde à l’envers …

 

この秋は
何で年よる
雲に鳥
cet automne-ci
pourquoi donc dois-je vieillir ?
oiseau dans les nuages

 

Bashô, tout justement, ce poète des haiku – la forme brève tant aimée de Claudel – voici qu’il nous rejoint par delà les siècles.

Nous sommes, à l’Ouest de Kyoto, à Rakushisha – littéralement la maison du kaki qui tombe – l’ensemble de deux huttes en argile que se construisit Mukaï Kyorai, le plus aimé de ses dix disciples, pour écrire son œuvre. Il y a encore sa bibliothèque avec ses livres, sa cuisine avec son évier, et même un chat errant qui a sûrement quelque parenté avec son compagnon préféré.

Une tablette nous rappelle que le 5 mai 1691 Bashô est venu, pour la dernière fois, lui rendre visite.

Un petit coup d’œil au calendrier : 5 mai 2013. A trois cent vingt-deux années près, nous n’avons pas manqué le rendez-vous.

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Et si le secret de ce charme qui me captive tant au Japon, c’était avant tout celui de ce peuple, de ces hommes (et surtout de ces femmes …) dont je ne connais pas la langue, qui ignorent à peu près tous la mienne (et qui balbutient parfois quelques mots d’anglais, mais le langage des signes est bien souvent plus facile à comprendre …) ?

 

Premier soir passé sur cette terre inconnue, il y quatorze ans : nous avons atterri à Osaka, nous dînons dans un restaurant de Dotonbori,  le plus dépaysant des quartiers de plaisir, avec sa folie de vidéos géantes, de publicités lumineuses où Superman, Batman, Godzilla nous agressent sur tous les murs de leurs silhouettes éblouissantes.

Nous ne savons pas comment rentrer à notre hôtel. « Le métro », suggère la patronne. Oui, mais comment s’y repérer ? Aucun problème : elle délègue auprès de nous un de ses serveurs qui nous accompagne jusqu’à la station, achète les billets, nous installe dans la bonne rame. Une bonne demi heure perdue pour le service.

Pourboire ? « No tip in Japan ! »

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Nous sommes, quelques années plus tard à Kamakura, une vieille capitale impériale au sud de Tokyo, particulièrement émouvante parce que c’est la ville où Kawabata a choisi, le 16 avril 1972, de se donner la mort (deux ans tout juste après que son très proche ami Mishima lui en avait donné l’exemple), mais aussi où Naomi, la très jeune héroïne d’Un Amour insenséle plus « dérangeant » (et peut-être le plus beau) roman de Tanizaki – mène sa seconde vie, avec ses amants, à l’insu de son très amoureux mari[2].

Nous avons réservé deux places dans le train de retour à Tokyo. Nous sommes en retard. En Français mal élevés et indisciplinés que nous sommes, nous réussissons à pénétrer quasiment de force dans le wagon, alors que les portes automatiques se sont déjà presque refermées.

Alors que nous avons parfaitement conscience de violer toutes les règles de la bienséance japonaise, nous essayons de faire comprendre aux autres passagers que nous ne sommes pas du tout sûrs d’avoir pris le bon train. A notre grande surprise, tout le wagon se prend au jeu. Chacun nous montre, sur son téléphone, le site internet où s’affichent les itinéraires. Mieux encore : on nous conseille de ne pas descendre à la gare centrale, mais à l’arrêt précédent. Le tout avec tout au plus quatre mots d’anglais … et d’immenses courbettes.

 

Une autre année, nous débarquons du shinkansen qui nous a menés de Kyoto à Kanazawa, au nord d’Honshû, la plus grande des îles. J’ai réservé par internet une chambre dans un ryokan – un hôtel traditionnel – qui, sur les photos, parait tout à fait sympathique. Le taxi traverse la ville, puis d’interminables faubourgs, des campagnes montagneuses, cela prend près d’une heure.

Nous arrivons dans une auberge perdue, à des kilomètres de tout village. Il n’est que trop clair que j’ai fait un mauvais choix.

Comment nous dégager de cet imbroglio ? Les deux aubergistes ne comprennent pas un seul mot de ce que je tente de leur expliquer.

La femme qui conduisait le taxi n’a pas, elle non plus, la moindre connaissance de l’anglais. Mais elle a tout compris.

En liaison étroite avec la Radieuse, qui prend la direction des opérations, elle appelle le centre de traduction téléphonique (eh oui ! au Japon, cela existe !). Grâce à la traductrice, nous réussissons à transiger avec l’aubergiste et même à trouver un excellent hôtel en plein centre de la ville.

La chauffeuse de taxi (est-ce ainsi qu’il faut dire ?), par son intelligence et sa gentillesse (elle a même arrêté son compteur pendant tout le temps des discussions), nous a tirés d’un mauvais pas.

Nous en sommes tellement émerveillés que nous l’embrassons sur les deux joues, ce qui – bien sûr – est contraire à toutes les règles.

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Comment, fût-ce pour une saison, se passer d’un tel pays ?

A Paris, cet hiver, nous traquons la moindre efflorescence japonaise. Le kabuki revient-il à Chaillot, après quatorze ans d’absence : nous nous y délectons de l’art subtil de Nakamura Shidô II et de Shichinosuke II, admirant plus que tout l’ambigüe performance de l’onnagata (l’acteur travesti en irrésistible coquette).

Le Petit Palais, pour la première fois en Occident, expose-t-il Ito Jakuchu, le peintre sur soie du XVIIIème siècle (dont l’œuvre appartient aux collections privée de l’Empereur) ? nous nous y ravissons de ses transparences, de ses fulgurants éclats de couleur.

La Fondation Custodia, à deux pas du Palais Bourbon, nous révèle-t-elle la « vague de renouveau » qui rajeunit aujourd’hui l’art traditionnel de l’estampe ? Nous nous y réjouissons des nouveaux visages de la beauté féminine dans l’archipel, à laquelle – l’avouerai-je ? – j‘ai depuis toujours été si sensible [3]?

A bientôt Guimet ! A demain Cernuschi ! Préparons-nous encore à d’autres plaisirs !

 

« Elles sont d’avant le temps des hommes, bien avant celui des arbres et des fleurs. »

Le français n’a que peu de mots pour les désigner. Il « n’en connait guère que trois – le dicrane en balai, l’éteignoir et la frullaine », – je confesse qu’ils me sont tout trois inconnus.

Le japonais ruisselle de leurs mille noms merveilleux : « pinceau du Yamato », mousse-cyprès, « givre qui se dépose », mousse-lanterne, mousse d’argent, « grande ombrelle », mousse-phénix … La Louange des mousses (Véronique Brindeau, éditions Philippe Picquier, 2012) en remplit des pages.

Il y a donc un Temple des mousses, le Saihô ji, à Arashiyama, le Far West de Kyoto.

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Le secret ne se livre pas au premier venu. Pas question de débarquer à l’improviste et de se croire autorisé à acheter son billet.

Il faut – un bon mois à l’avance – envoyer par la poste (avec un timbre international pour la réponse) une demande en japonais (on trouve le modèle sur internet), en proposant deux options de date et d’heure.

Nous voici donc devant la porte. N’arrivons surtout pas en retard ! Aucune indulgence pour les paresseux ou les nonchalants ! Nous nous sommes engagés par écrit à suivre, pour une petite heure, un enseignement bouddhiste.

Même cérémonial qu’à Eikan dô : trois bonzes, un tambour, un gong.

On nous installe chacun devant un pupitre où nous attendent une feuille transparente couverte de kanji – les idéogrammes japonais – , un pinceau de calligraphe et un pot d’encre.

Il faut, avec le pinceau, reproduire fidèlement les courbes, les boucles, les déliés, les effilements du modèle.

J‘ai les doigts couverts d’encre. Il me revient le souvenir des leçons d’écriture à la plume sergent-major, il y a plus de quatre-vingts ans, au milieu des petites filles catholiques, à l’Institut Dupont-des-Loges, rue Amelot.

Tout à coup je vois celui des prêtres qui disait les sutra s’approcher de moi et me faire signe de le suivre, avec mon devoir maculé de pâtés.

A sa demande, je dépose le papier sur l’autel, je m’agenouille sur la pierre.

Les autres, tous les autres – y compris la Radieuse – me regardent sans comprendre.

Le bonze reprend ses psalmodies.

Je comprends que je peux maintenant me lever.

« Now you can enter the Garden » »

 

Je suis entré dans le jardin.

 

 

 

 

 

 

 

 

[1] François Berthier, La Mystérieuse beauté des jardins japonais, Arléa, 2015

[2] Yunichirô Tanizaki, Œuvres, tome II, Gallimard, La Pléïade, 1998

[3] The female image, 20th century prints of Japanese beauties, ABE publishing Ltd, Tokyo, 2000

 

Trompe-l’œil

 

 

Je me tâte. Je me pince. Je me regarde dans les miroirs.

Et si je n’étais qu’une illusion d‘optique ? Un faux semblant ? Un trompe-l’œil ?

 

Après trois voyages en Italie depuis le Nouvel An (trois ou deux ? je ne sais plus, la mémoire n’est qu’un simulacre de savoir, une fabrication inconsistante qui me laisse, chaque fois, dans l’angoisse), je perds l’illusion rassurante du soi-disant réel. Rome, Venise, Vérone, Mantoue, Vicence, les villas palladiennes … : le monde entier ne m’apparaît plus que comme une supercherie de géomètre, une astuce picturale imaginée par un émule décadent de Tiepolo ou de Véronèse.

 

Tout commence dans l’étrange fantasmagorie de Rome noyée sous la neige. Les rues ne sont pas déblayées (pourquoi voudriez-vous qu’une municipalité – déjà diagnostiquée comme à moitié folle – ait acheté des chasse-neige ?), ni les bus ni les taxis ne s’aventurent plus dans les montagnes russes des sept collines.

Quelques monuments consentent à ouvrir leurs portes, à des heures à peine plus fantaisistes que les autres jours.

Au Palazzo Spada, nous sommes seuls, Michèle et moi, devant la Prospettiva de Francesco Borromini. Bien que nous l’ayons déjà vue sans doute plus de dix fois au cours des ans, nous nous laissons prendre à l‘illusion : non, le passage qui s’enfonce entre deux rangées de colonnes (fictives, bien sûr …) n’a pas les trente ou quarante mètres de profondeur qu’il paraît avoir ; non, la statue du fond n’a pas – et de loin ! – la taille d’un homme. Tout est truquage, usage savamment calculé d’une fausse perspective.

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Pas très loin de là, la merveilleuse Piazza Sant’Ignazio – qui est, à Rome, ma préférée – est aménagée comme un théâtre. L’église Sant’Ignazio di Loyola, à l’emplacement où devrait s’asseoir le public, semble prolonger la mise en scène. Tout le plafond de la nef est recouvert d’une immense fresque en trompe-l’œil, œuvre du jésuite Andrea Pozzo, qui représente l’apothéose du saint fondateur de l’Ordre : on est saisi par l’insondable profondeur du ciel, où le Christ, la Vierge Marie, des missionnaires, des orants semblent emportés dans une hallucinante fantasia cosmique. Le petit dépliant qu’on se procure à l’entrée nous enseigne que le plafond est parfaitement plat et qu’il suffit de se déplacer de quelques pas pour que tout semble basculer, se déformer.

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Même la coupole est fausse : une habile fiction picturale.

 

C’est la dernière semaine de la campagne électorale italienne : sur la télévision de l’appartement que nous avons loué, nous découvrons deux personnages issus de la commedia dell’arte : l’un tonitruant, transpirant, gesticulant, trop habile bateleur ; l’autre quasi insignifiant, atone, s’efforçant de lire son prompteur sans faire trop de fautes, voyageur de commerce égaré dans un quartier ou une ville qui ne fait pas partie de sa tournée habituelle. Le premier s’appelle Matteo Salvini, c’est le chef de la Lega – parti qui affiche sa proximité avec Marine Le Pen (il est aujourd’hui ministre de l’Intérieur) ; l’autre, Luigi di Maio, est – depuis que Beppe Grillo est revenu à son métier d’amuseur public – le nouveau dirigeant du Mouvement Cinq Etoiles (il est désormais ministre du Développement économique).

Et défilent les promesses les plus incroyables (au sens le plus exact du terme : auxquelles on ne peut croire) : nous distribuerons de l’argent à tout le monde, nous ne vous en prendrons plus qu’un minimum, dès le première année nous renverrons chez eux un demi-million de clandestins.

Nous nous tâtons, nous nous pinçons. Rassurez-nous : ce n’est sûrement qu’un trompe-l’œil …

Nous repartons de Rome, le jour même de l’élection triomphale des deux compères (et néanmoins rivaux impitoyables).

 

A Maser, dans le Nord de la Vénétie, la Villa Barbaro, sept mois plus tard. Dans cette architecture de Palladio, Véronèse se joue de nous avec allégresse.

Un jeune homme aux manches et aux chausses rouges entrouvre une fausse porte : il hésite, il semble s’interroger, il craint sans doute de nous importuner.

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Au bout d’une longue et inaccessible enfilade (la Villa est habitée par ses richissimes propriétaires – la famille Cini – qui protègent leur intimité dans toute une aile, interdite aux visiteurs), un beau chasseur en coiffe noire, justaucorps blanc, chausses bleu ciel, cor de chasse en bandoulière, sa hallebarde débordant du cadre, pose avec crânerie, le poing sur la hanche.

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Une femme très élégante, en robe décolletée gris bleu, accompagnée de sa suivante, en chasuble brune à parements blancs, légèrement en retrait (comme il se doit), nous surveille du haut d’un faux balcon, entre deux colonnes torses en déroutante contre-plongée. Un perroquet et un petit chien sont perchés sur le garde-corps, tandis qu’un nain ou un enfant, à demi caché, les espionne.

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Un lévrier (est-ce un lévrier ?) s’échappe par dessus une balustrade imaginaire et vient, sous notre nez, renifler le sol de marbre, lui aussi de pure fiction, comme s’il traquait le secret de son ombre, qui s’allonge devant lui, entre ses pattes.

Par une sorte d’auto-dérision, Véronèse a même feint d’oublier, au bas d’une fresque, sa brosse de peintre et ses brodequins noirs.

 

Peut-être ce trait d’humour va-t-il bien au delà de l’anecdote. Il nous dit l’essentiel même de la peinture : un humble métier d’artisan, mais aussi un rapport singulier à ce que l’on appelle le « réel ». Véronèse, malgré les apparences, ne « reproduit » ni des personnages, ni toute une société vénitienne. Il invente, il imagine, il se raconte (et nous raconte) une histoire. Il rêve.

Il nous invite surtout à nous méfier du « réalisme » : gardez-vous, nous prévient-il, de vous laisser prendre à mes pièges. Ces hommes et ces femmes, qui semblent venir à votre rencontre, ne sont pas plus « vrais » que les dieux de l’Olympe, les nymphes, les satyres dont je peuple mes plafonds.

Toute peinture digne de ce nom « trompe l’œil ».

 

Un petit saut vers l’Ouest de la Vénétie : le Palazzo Té, œuvre de Giulio Romano, à Mantoue. Dans l’époustouflante Camera dei Giganti, nous nous trouvons soudain littéralement écrasés sous d’énormes rochers, nous hurlons de terreur et de douleur, nos lèvres se convulsent, nos yeux se révulsent, les flèches, les coups de gourdin, pleuvent sur notre corps, pas de salut, pas d’échappée, pas une seule ouverture par laquelle nous pourrions tenter de nous évader.

Oui, je dis bien « nous ».

Ces Géants ne sont pas ensevelis dans la poussière de nos livres de classe, du temps tellement lointain où nous traduisions Les Métamorphoses d’Ovide. Il s’agit de nous, de nos fantasmes, de nos cauchemars.

Chronos (tiens, le Temps ! …) a détrôné son père, Ouranos, le maître du Ciel : il lui a tout simplement coupé les testicules (ça commence à vous dire quelque chose, ce combat sexuel avec le père ?). Du sang de la castration est née Rhéa, la déesse-Terre.

Chronos épouse Rhéa (est-ce sa sœur ? est-ce sa fille ?). Un devin lui a prédit que l’un de ses fils le tuerait (le combat continue, d’une génération à l’autre …). Il avale donc chacun de ses héritiers mâles, le jour même de leur naissance.

Rhéa se lasse de ce jeu mortel. Elle veut au moins sauver Zeus, son dernier né. Elle emmaillote un rocher et le donne à dévorer à Chronos, qui ne s’aperçoit de rien.

Zeus, devenu grand, décide de se venger. Il fait boire à Chronos un émétique : le dieu déchu vomit les enfants qu’il a engloutis. Ainsi naissent ou plutôt renaissent Vénus, Apollon, Mercure, Neptune, Mars, Vulcain, Junon … L’Amour, la Beauté, la Mer, le Commerce, la Guerre : la création du monde mêle savamment le pire et le meilleur.

Avec l’aide des Titans, Zeus fait la guerre aux Géants, qui ont pris le parti de Chronos. Vainqueur, il établit, sur l’Olympe, un nouveau royaume divin, principe d’harmonie et de vie, né de la victoire sur les Pères.

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L’un des Titans, Prométhée, va inventer le feu et la charrue, rendant ainsi possible le règne de l’homme, ce que Zeus ne lui pardonnera jamais. Son frère, Epiméthée, crée les espèces animales, les dotant de toutes les facultés qui manquent aux humains. Il reçoit, en cadeau des dieux, la première femme, Pandora, qui aura la fâcheuse idée d’ouvrir le couvercle de la fameuse boîte : tous les maux du monde s’en échapperont sauf Elpis, l’Espérance, qui reste aux mains de ceux qui veulent s’en saisir.

C’est donc bien NOTRE histoire que Giulio Romano nous raconte. Avec NOS secrets, NOS angoisses, NOS désirs. L’énormité du trompe-l’œil ne nous renvoie qu’à nous-même.

 

Cette fois-ci, tout éclate. Tout refuse les limites, les cadres, l’empire du décor. Iphigénie, en robe vaporeuse, s’envole dans un nuage qui nous cache tout un angle de la salle du trône. Une main, un pied, arrachés à quelque silhouette dissimulée, surgissent sur la pâle blancheur d’une colonne. Un serviteur noir, penché en avant, comme pour mieux entendre nos ordres, descend un escalier de marbre. Une servante à demi voilée, en scintillante robe orientale, s’agenouille au pied de notre lit et nous offre un plateau de fruits.

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Gianbattista Tiepolo – le père – s’en donne à cœur joie, à la Villa Valmarana ai Nani, près de Vicence. Son fils Giandomenico peuple l’annexe, toute proche, de tout un monde de petits bourgeois vénitiens, d’aristocrates en fête, de paysans buveurs et bâfreurs.

Sur l’enceinte de la villa, dix-sept nains de pierre nous surveillent. La légende raconte qu’un gentilhomme de la région avait une fille, Jana, très belle de visage, mais au corps nain et difforme. Pour lui épargner les souffrances qui auraient pu naître de son infirmité, il fit construire une villa ceinte de hauts murs et veilla à ne l’entourer que de serviteurs nains, afin qu’elle ne pût jamais prendre conscience de sa différence.

Un jour pourtant, Jana monta sur une chaise et découvrit, par la fenêtre, le monde qui lui avait été caché. Elle aperçut un beau cavalier, qui tomba amoureux de la perfection de son visage. Las, quand elle montra son corps, l’autre s’enfuit, effrayé. Elle en mourut.

 

Peut-être cette fable constitue-t-elle une jolie métaphore de l’Italie d‘aujourd’hui. Enfermons-nous dans notre forteresse ; nous sommes les plus beaux, les plus forts ; hors de nos murs, tout le monde veut notre mort : l’abominable Europe, les migrants cannibales … Ignorons-les, méprisons-les, combattons-les ! Notre isolement est le prix à payer pour notre bonheur.

Un jour, qui sait ? la belle Jana jettera un œil par dessus les murailles. Plaise aux dieux de l’Olympe qu’elle y survive !

 

A Vicence, le Teatro Olimpico, imaginé par Palladio, a révolutionné, en 1585, l’art du théâtre (même s’il a fallu quatre siècles pour qu’après une inauguration triomphale on y donne enfin une deuxième représentation théâtrale): c’est le premier théâtre couvert de toute l’histoire occidentale.

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C’est aussi le plus extraordinaire chef d’œuvre de perspective fantomatique : les rues d’une Thèbes de légende y sont reconstituées, en bois et en stuc, avec une précision déroutante. Les fonds de rue s’amenuisent dans un éloignement prometteur de rendez-vous secrets, peut-être aussi de guet-apens redoutables.

On en ressort tout tourneboulé de ce court-circuit des siècles, regrettant seulement que les maîtres du lieu aient décidé de distribuer des tablettes électroniques aux visiteurs (qui n’ont plus besoin désormais de regarder le décor). Nous avons refusé, Michèle et moi, de participer à ce crime de lèse-beauté.

 

Tout s’achève par un coup de force. Le 12 mai 1797, Bonaparte met fin aux fastes de la République de Venise. En 1807, devenu Empereur des Français, il achète la Villa Pisani, à Strà, sur les bords de la Brenta et en fait don à Eugène de Beauharnais, nommé vice-roi d’Italie.

Il réaménage la villa de fond en comble, la transformant en une Malmaison sans charme. Grâce sans doute à l’intervention divine d’Apollon, il ne touche pas à la sublime fresque de Gianbattista Tiepolo – L’Apothéose de la famille Pisani – sur le plafond de la salle de bal.

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Ce reître n’est manifestement pas l’homme des dominos et des masques, des fêtes en gondole et des duels galants entre cardinaux ambassadeurs et religieuses adolescentes, sous l’œil d’un faux kabbaliste, caché derrière un miroir.

 

Pour échapper à ce naufrage, promenons-nous dans les cours. Une surprise nous attend.

Au premier plan, une statue de pierre dresse la silhouette d’une guerrière en cotte de maille, visage penché, bouclier au poing droit, bras gauche nu jusqu’au coude, bas à mi mollet, sandales légères.

Reculons-nous un peu. A l’arrière plan, dans une deuxième cour, des statues en trompe l’œil, dans des niches fictives, reproduisent la même réalité sur le mode imaginaire.

 

Et si toute l’Italie d’aujourd’hui était un trompe-l’œil ?

En apparence, tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes : en Vénétie, pas un seul SDF sur les trottoirs, pas un seul carabinier dans les rues, pas une seule affiche politique sur les murs, pas un seul graffiti vengeur … Les fameux migrants, terreur – nous dit-on – de l’opinion publique, se sont sans doute perdus dans les méandres de la Brenta.

A l’inverse des deux cours de la Villa Pisani, la réalité – la statue de pierre, comme celle du Commandeur – se cache sans doute à l’arrière plan. La dette publique, le chômage, la fragilité des banques, la faiblesse de la croissance, le sous-développement du Sud n’apparaissent qu’en filigrane, dans les éditoriaux des bons journaux.

 

Le pire des trompe-l’œil, c’est l’Etat italien.

Montecitorio, le Palazzo Madama, le Palazzo Chigi, le Quirinale : le décor du pouvoir est peut-être le plus beau du monde.

Derrière la façade, il n’y a que des habitudes sclérosées, des corruptions, des démagogies, des discours creux qui fascinent encore les foules.

Seul le Président de la République, Sergio Mattarella, tente de garder un cap.

 

Rien, pourtant, ne nous détournera jamais de notre amour de l’Italie.

Nous y retournerons. Nous y reprendrons nos pélerinages. Nous y renouerons nos amitiés.

Le trompe-l’œil est le révélateur suprême de la vérité.

 

 

Les voix du Diable

La re-découverte d’un chef d’œuvre plus qu’à moitié oublié ne relève pas que de la chance. Il y faut parfois toute un conspiration d’esthètes ou l’élan qu’impulse un voyant, un passeur, un lanceur d’alerte. Pour moi, depuis quelque temps, ce magicien se nomme Jean-Philippe Domecq. Nous ne nous sommes rencontrés que quelques minutes, il y a plusieurs années, dans une librairie parisienne. Ses conseils me parviennent à travers le cheminement de tout un réseau où figurent ma femme, un libraire de la place Clichy, Cécile Guilbert. Je lui dois l’émerveillement de George Eliot et, aujourd’hui, l’éblouissement de Patrick White.

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Qui se souvient de cet écrivain australien, prix Nobel de littérature en 1973, – onze romans publiés en traduction française chez Gallimard et dont beaucoup sont désormais introuvables ?

Une ceinture de feuilles (trad. Jean Lambert, Gallimard-L’Imaginaire, 1981) se situe, dans la hiérarchie de la plus haute littérature anglo-saxonne, à l’altitude de Moby Dick, de Lord Jim, de L’Amant de Lady Chatterley (ou peut-être, davantage encore, du Serpent à plumes). C’est dire que, pour en aborder la lecture, il faut du souffle et un cœur solide.

Au retour d’une visite à son frère dans une île – aujourd’hui appelée la Tasmanie – où la mère-patrie britannique déporte ses bagnards, un gentlemen anglais, Austin Roxburgh et sa femme Ellen font naufrage, vers 1830, sur les côtes de l’Australie. Après avoir erré dans une chaloupe pendant plusieurs semaines, ils abordent sur une plage où ils sont massacrés par les indigènes. Seule Ellen est épargnée, mais c’est pour devenir l’esclave de la tribu. Elle est sauvée par un forçat évadé avec qui elle vit, dans la forêt, une passion érotique.

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Ce bref résumé schématise et appauvrit lourdement une intrigue complexe, où tous les personnages sont déchirés par une sorte de schizoïdie qui voit s’affronter, dans le mystère de leur âme, deux pôles, deux attirances, deux contraintes. Un même symptôme trahit le secret de ces tensions : leur voix qui, volontairement ou à leur insu, se module au gré de leurs stratégies ou de leurs passions.

La phrase de Patrick White explose souvent comme une mine. Elle révèle, elle démasque. En peu de mots, elle réduit à néant les illusions du sentiment ou de la morale.

 

Dans les trois sociétés ultra-codées que sont la colonie, le bateau et la tribu, la tension la plus visible oppose bien évidemment les contraintes de l’appartenance aux velléités de liberté esquissées par les plus hardis.

Beaucoup, dans la société coloniale, ne se posent aucune question. Ils jouissent en toute tranquillité de leurs privilèges. J’ai publié, il y a plus de cinquante ans, un roman qui s’appelait La Colonie (Robert Laffont, 1967). J‘avais pendant six mois, en 1952, joué le rôle d’administrateur-stagiaire à Ghardaia, une oasis du Sud algérien. J’y avais admiré comment le moindre caporal-chef s’imaginait bien vite en colonel Lawrence ou en Lyautey.

Ici, en Australie, la voix s’affirme comme signe d’autorité, de supériorité clairement assumées. Elle dénote parfois la duplicité du discours, au point d’évoquer, à propos d’une mondaine particulièrement entichée de ses préjugés de classe, une véritable « ventriloque ».

La voix se déconnecte du « naturel », devient une pure fiction sociale

Sur le bateau – espace étroit insupportablement clos -, les identités s’enkystent, les conflits se durcissent. Austin Roxburgh, que l’équipage traite volontiers de « gentleman inutile », ne témoigne qu’indifférence pour « ceux qui manquent d’éducation ou qui sont d’une classe inférieure ». Il s’agace pourtant de la camaraderie entre marins, – « cette franc maçonnerie à laquelle il ne serait jamais admis parce qu’il n’avait pas appris le signe de reconnaissance. » Quand il tente de soigner le furoncle de Spurgeon, le cuisinier, « en train de crever », et qu’il veut lui délivrer un étrange discours sur « l’amour d’une femme dévouée », le moribond lui répond par une proclamation foudroyante : « J‘suis pas né dans les classes morales. »

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D’un bout à l’autre du livre, Ellen, qui en est la troublante figure centrale, occupe une position beaucoup plus complexe. Elle vient d’une ferme de Cornouaille : un père alcoolique, une mère ancienne femme de chambre d’une aristocrate. Par une sorte d’improbable miracle, elle a épousé Austin Roxburgh, un grand bourgeois malingre, en mauvaise santé. Il veut en faire « une compagne belle, charmante, pas forcément intellectuelle, mais socialement acceptable, à partir de ce qui n’était qu’un matériau peu prometteur en apparence. » Bref, « son œuvre d’art. »

La mère d’Austin est en charge de cette métamorphose. Il faut tenir un « journal », pour « apprendre à s’exprimer ». Corriger son « écriture pas cultivée » Faire semblant de s’intéresser à la grande culture : Austin lui récite en latin des vers de Virgile.

Encore une fois, c’est sa voix qui trahit Ellen : « sa voix aurait pu paraître prétentieuse si le ton n’avait suggéré qu’elle récitait une leçon apprise. »

Il faudra un naufrage, la captivité, un ultime sauvetage pour qu’elle avoue enfin que « Dieu merci, elle n’avait jamais été attirée par les livres, sinon pour faire plaisir aux autres.» C’est son « apostasie ». La culture n’est plus qu’un trompe-l’œil de classe.

Assez curieusement, quand Ellen est captive de la tribu, une femme aborigène lui enduit de cire son crâne rasé, y plante des plumes multicolores : elle redevient une « œuvre d’art. » Elle a seulement troqué une appartenance sociale pour une autre.

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Parfois, les appartenances refoulées ressurgissent. Dans sa nouvelle maison de jeune épouse, elle s’interroge : comment faut-il s’adresser à la femme de chambre ? par son nom ? par son prénom ? en l’appelant Mademoiselle ? Sur le bateau, elle tente en vain, avec le cuisinier, de « rétablir les rapports de maîtresse à serviteur. » Elle fait elle-même son lit, dans sa cabine, parce que, malgré elle, elle ressent un certain remords d’avoir déserté sa classe. Elle retrouve son « langage d’autrefois » : « étrange, disent les marins, cette lady qui pouvait parler de façon ordinaire. »

Ce va-et-vient entre la nostalgie d’une enfance pauvre et un éphémère orgueil de caste trouve sa pathétique apothéose lorsque, rachetée à la tribu par un sorcier, elle éprouve le sentiment qu’elle appartient de nouveau à une élite : « si elle avait su leur langage, elle aurait pu commander à quelqu’une de l’éventer ou de raconter une histoire. »

Peut-être cette versatilité des points de vue, cette interchangeabilité des postures renvoie-t-elle à ce qui semble une des obsessions de Patrick White : la société (et donc la culture) comme fictions, comme jeux de rôles.

 

Le devoir contre le désir : voilà le deuxième pôle de tension.

« Personne ne peut m’accuser de négliger mon devoir », affirme d’emblée, sans peut-être trop y croire, Mrs Merivale, la  mondaine « ventriloque ». Tous les personnages, presque sans exception, se posent la même question : ai-je vraiment fait tout ce qu’exigeait mon devoir ?

Devoir purement social tout d’abord : la visite des notables sur le bateau où Austin et Ellen s’apprêtent à s’embarquer n’est que de fausse courtoisie. A peine est-elle achevée que, de part et d’autre, l’hypocrisie tombe le masque. Personne n’est dupe.

Le capitaine Purdew est sans doute le plus exposé à cette interrogation : a-t-il eu les gestes et les mots qui s’imposaient dans les heures du naufrage ? Il s’effondre. Il perd la tête. Son second, Mr Courtney prend le pouvoir.

La voix du capitaine, « qui se voulait officielle », tente, comme d’habitude, de donner le change. Il rend grâce au Seigneur, tout en ajoutant, dans un plaidoyer balbutiant: « ce n’est pas moi qui aurais abandonné le Bristol Maid si d’autres que moi ne l’avaient désiré …  »

Le devoir conjugal ne parait pas beaucoup plus simple à respecter. Ellen découvre vite que « la conception de la passion » que nourrissait Austin « avait des limites très conventionnelles ». Une nuit qu’elle avait répondu à ses avances « avec une ardeur naturelle, elle avait découvert sur le visage de son mari l’expression de qui a goûté quelque chose d’amer ou regardé dans de trop grandes profondeurs. » « Mon instinct, note-t-elle dans son journal, désire quelque chose de plus profond que je ne connaîtrai peut-être pas avant d’être morte. »

Dès l’enfance, elle a été fascinée par les mains rugueuses de son père – des « mains de sourcier » (dont elle retrouve  la réplique chez les marins du Bristol Maid). Elle rêve de ses poignets velus quand, à la ferme, il maniait le fouet. Le fouet, du reste, peut-être qu’elle n’eût pas détesté … « Elle aurait tout supporté, et davantage encore, si quelqu’un le lui avait demandé. »

C’est ainsi que, tombée de sa jument noire, elle se retrouve, en pleine forêt, la cheville foulée, face à son beau-frère, Garnet – qui dans la fantasmagorie du mari incarne le feu, le mystère de la virilité. Ne nous y trompons pas : elle reste « maîtresse de la situation » ; il n’est jamais que « l’instrument choisi par elle pour mesurer des profondeurs qu’elle était tentée d’explorer » Elle vit « une expérience de sensualité qu’elle avait du attendre toute sa vie. »

A peine a-t-elle regagné sa maison qu’Austin, lui-même tout juste sorti d’une crise cardiaque, « se met en devoir de lui prouver son amour (…) qu’il avait su, en théorie, devoir ressentir. »

Prisonnière d’une tribu aborigène, elle s’émerveille et s’émeut de « la splendeur physique des hommes. » « Elle aurait pu, se disait-elle, offrir son corps à un de des mâles dédaigneux, en échange de sa protection ».

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Avec Jack Chance, le forçat évadé, qui lui permet de s’enfuir, ils atteignent vite, « avec une tendresse d’une douceur de plume, ce point où chacun est également exalté et également condamné. (…) Elle arrive à des couches d’une expérience encore plus profonde, que lui seul savait révéler. »

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Etrange que ses deux amants, Garnet et Jack, aient l’un et l’autre, tué leur femme…

Libérée de ses inhibitions, la voici donc qui retrouve, avec son forçat tant aimé, la multiplicité de ses voix : tantôt « languide, surveillée », tantôt « terne », ou bien « sur un ton de commandement » … Pas étonnant qu’après son retour à la « civilisation », sa personnalité perde, pour un temps, son unité : « je suis Mab » (c’est le nom de la maîtresse assassinée par Jack), « Jack, mon mari bien aimé », « c’est moi qui ai commis le crime » … Et même de nouveau fille de ferme, « avec tous ces moutons et ces binages »…

Dès son enfance, elle en était venue à « accepter qu’il y ait des conventions pour la vérité comme pour n’importe quoi d’autre ».

Comme si souvent chez Patrick White, toute certitude, toute logique se diluent. Le langage se défait. La vérité se désagrège en habitus de classe. Il ne reste peut-être que le désir.

 

L’intrigue se resserre. Le cadre se rétrécit. L’animalité contre la spiritualité : tel est l’ultime défi qui fait agir les plus intéressants de nos personnages.

Le naufrage du voilier ouvre le champ de la métaphore animale. Face à la mort prochaine, à l’engloutissement ou au massacre, tous semblent perdre leur statut d’homme ou de femme. Les passagers ne sont plus, aux yeux du capitaine, que des « animaux superflus », « des pigeons grosse-gorge ou des souris blanches – ou mieux encore des vers à soie, il aurait pu s’en défaire sans remords. » Ellen, le regard fixe, la bouche ouverte », évoque « une mouette piquant des rebuts dans le sillage d’un navire ». « Elle poussa même un cri rauque » : c’est tout ce qu’il reste de sa voix. Austin, son mari, « baille comme un cheval en montrant ses gencives et ses dents assez longues ».

La réalité rattrape très vite les prémonitions du langage. Peut-être même le naufrage n’est-il qu’une parabole de la condition humaine : bien avant que les Roxburgh ne s’embarquent sur le Bristol Maid, Ellen redécouvre en Garnet « la brutalité instinctive de la bête humaine ». Dix fois, vingt fois, Patrick White s’acharne à nous décrire Ellen et Austin (qui souffre de constipation chronique) accroupis sur le pont ou dans la forêt pour soulager leurs besoins naturels. Prisonnière de la tribu, Ellen doit disputer sa maigre nourriture à un roquet qui sort vainqueur en la mordant. Elle « se traîne à quatre pattes » hors de la hutte. « C’est un animal, se dit-elle, mais docile », quand elle fait la rencontre salvatrice de Jack Chance. « Plus pareil à un animal qu’à un homme », insiste-t-elle quelques jours plus tard – se trompant tout à la fois sur ses propres sentiments et sur ceux du bagnard.

Par un admirable retournement du défi, c’est ici  le comble de l’animalité se mue en éblouissement d’une spiritualité nouvelle.

Ellen n’a jamais été une grande chrétienne. « Si elle avait prié, adoré un être suprême, c’était par routine. » Elle méprise ce « Dieu des Armées » dont la colonie, en ses temples, fait son totem. « Pourtant, elle n’avait nulle raison de se plaindre, puisqu’elle appartenait au camp des vainqueurs. » Au moment de quitter la chaloupe pour l’île de la servitude ou de la mort, elle et son mari « luttent pour la dernière fois – et peut-être aussi la première ? – contre un désastre spirituel ».

Curieusement, c’est de la tribu de ses ravisseurs que va venir une sorte de rédemption, – et par les chemins les plus « scandaleux».

Ellen leur apparaît d’abord comme une « demi-déesse », pour laquelle « leurs visages exprimaient l’incrédulité, la peur, l’envie, en même temps qu’un respect religieux. (…) Elle jouait le rôle qu’ils attendaient d’elle » (notons que chez Patrick White, la part de comédie sociale n’est jamais loin …).

Elle s’égare un instant dans la forêt. Elle ressent « une odeur délicieuse, mêlée à celle de la fumée ». Elle s’approche. Elle trouve aux visages des hommes « un air étrangement mystique ». Elle comprend qu’elle se trouve mêlée à « des rites dont elle n’aurait pas du être témoin. » Elle découvre, auprès du feu mourant, les restes à demi calcinés d’une jolie indigène, tuée sous ses yeux dans une rixe amoureuse. Les cannibales, après leur festin, ont « l’air débonnaire des fidèles qui sortent de l’église, lavés de leurs fautes, après l’office du matin. »

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Elle se penche. Elle ramasse l’os. Elle dévore des lambeaux de chair. Elle a la sensation de participer à une « expérience spirituelle », à un « sacrement », à un « repas mystique ». « Le fait de goûter la chair d’une cuisse humaine dans le silence d’un matin en forêt avait nourri non seulement son corps animal, mais certain besoin plus obscur de son esprit avide. »

 

Mais peut-être ne s’agit-il que d’une ruse du Démon.

A Morreton Bay, revenue aux délices de l’illusion occidentale, elle rencontre l’autre survivant du naufrage, Pilcher, l’ancien maître d’équipage, dont elle ignorait qu’il eût survécu. Elle apprend que, sur l’autre chaloupe, les marins se sont dévorés entre eux. Sans la moindre apparence de « spiritualité ».

N’est-elle pas elle même ce qu’on eût appelé, en d’autres temps, une créature du Diable ? Après la découverte éblouie du plaisir dans les bras de Garnet, elle essaie de s’illusionner en se disant « qu’une force démoniaque avait surmonté son aversion naturelle. »

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« C’étaient peut-être ses origines qui la faisaient croire plus intensément au diable qu’à la divinité. » « Vous et moi, lui avait promis Garnet, nous entrerions en enfer par la voie triomphale si vous pouviez vaincre votre pruderie. »

 

Il n’y a pas d’issue. Il n’y a que des fictions. Des illusions. « La nature humaine ne peut que s’accrocher au moindre fétu qui témoigne d’un ordre dans l’univers. »

C’est la dernière phrase d’Une Ceinture de feuilles.

D’autres livres de Patrick White – et d’abord Le Char des élus – partiront à la recherche de ce « fétu ». J‘espère vous en parler la prochaine fois.

Un fil secret

 

Peut-on imaginer qu’un fil secret, dissimulé sous la surface des êtres et des choses, relierait parfois des œuvres que tout semble opposer, tant elles semblent appartenir à des mondes, à des regards, à des systèmes de pensée inconciliables ?

L’éblouissante lumière contre l’oppression des ténèbres, l’ouverture face à la clôture, l’exaltation du plaisir au lieu de sa répression ou de sa mise sous tutelle : comment trouver un lien entre Mektoub my love et Tesnota, Une vie à l’étroit, deux films qui nous apparaissent comme les deux pôles extrêmes du spectre de la liberté ?

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Mektoub, my love, d’Abdelatif Kechiche, ne raconte rien : refusant les facilités (ou les difficultés ?) d’un scenario, il montre. Une bande de jeunes – la plupart des garçons issus de l’immigration tunisienne, les filles d’origines plus mélangées – qui jouissent de l’été méditerranéen, de la volupté de l’eau sur la peau, de la beauté de leurs corps, de l’amour sans les entraves du mariage ou des fiançailles. Amin, qui voudrait bien écrire pour le cinéma (et qui ne quitte jamais son appareil photo), se contente de regarder : dansune chambre, les ébats somptueux de son cousin Toni avec la belle Ophélie ; sur la plage, les renversements, les enroulements, les bouleversements (physiques et sentimentaux) des rondes et girondes demoiselles par la bande à Toni, jouant les séducteurs à la façon des films italiens des années cinquante.

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Tesnota, Une vie à l’étroit, le film kabarde (c’est une petite République du Nord Caucase) de Kantemir Balagov, raconte une « histoire vraie », qui date d’une vingtaine d’années : Ilana, vingt-quatre ans, travaille dans le garage de son père. Un soir où toute la famille célèbre les fiançailles de son jeune frère David avec Lena, les deux amoureux sont enlevés par la mafia locale (rien ne nous est montré de ce drame, l’ellipse est totale). La communauté juive à laquelle ils appartiennent – dans cette ville à majorité musulmane – tente, sous la présidence du rabbin, de réunir la rançon. Echec. Ilana va rejoindre son petit ami clandestin, le Kabarde Zelim, qui vit au milieu de ses copains fort amateurs d’alcools et de drogues (et surtout très admirateurs des islamistes tchétchènes – vidéo de tortures sur des soldats russes – et fort nostalgiques des horreurs de l’hitlérisme). « Il n’est pas de ta tribu », lui dit sa mère, qui veut la contraindre à un mariage avec le fils d’un riche commerçant juif.

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Rien ne peut être plus parlant que de comparer les deux scènes de sexe, dans l’un et l’autre films.

Dès les premières images de Mektoub, inondées, submergées, presque anéanties de soleil, Amin écarte les lamelles d’un store et contemple, fasciné, l’admirable chorégraphie de deux corps entièrement nus qui s’étreignent longuement, dans la demi lumière d’une chambre close. On déchiffre les visages où se lit l’extrême violence du plaisir. On voit les ongles qui s’enfoncent dans la chair. On entend les cris et les soupirs.

Dans Tesnota, Ilana ne se résout à perdre sa virginité que pour échapper à un mariage forcé. Elle viole littéralement son amoureux kabarde, sans que l’un ou l’autre se déshabille, elle se jette sur lui, elle le prend debout, dans un étroit cagibi plongé dans le noir, adossée à une porte branlante dont les soubresauts grinçants épousent le rythme de ce coït dérisoire. Elle jette sa petite culotte, rouge encore de son dépucelage, au visage de sa mère et hurle, en présence de ses futurs beaux parents (ceux qu’on veut lui imposer) : « et maintenant je vais baiser avec la terre entière !»

Le cadre lui-même sursignifie l’antagonisme des deux scènes : large, presque cinémascopique dans l’une ; étroit, presque carré dans l’autre. Ici, l’on étouffe ; là, on respire.

 

Chez les Tunisiens de Sète comme chez les Juifs et les Musulmans du Caucase, la famille joue un rôle fondamental. Mais la morale ambiante ne pèse pas du même poids.

Tous les Tunisiens de Mektoub sont plus ou moins frères, cousins, neveux. Le restaurant, lieu principal de leurs rencontres et employeur de Toni, simple livreur, qui aime, auprès des filles, se faire passer pour « gérant », appartient à ses parents. Mais les aînés se montrent fort tolérants : la mère d’Amin l’encourage à sortir, à draguer les copines, plutôt que de visionner, toute la nuit, des classiques du cinéma soviétique. L’oncle est lui-même un dragueur invétéré. Les tantes se contentent de papoter sur les rumeurs d’amours « adultérines » entre Toni et Ophélie : elle est tout de même promise à Clément, qui navigue pendant ce temps au large du Liban

Rien de tel chez les Juifs de Nalchik. La mère exerce une tyrannie redoutable. Tout doit être mis au service du fils bien aimé. Qu’Ilana cesse de jouer au garçon manqué ! Qu’elle se mette à la cuisine et au ménage (savoir couper et râper les carottes …) au lieu de bidouiller les moteurs des vieilles Lada ! Qu’elle épouse celui qu’elle a choisi pour elle et qu’elle ne dise pas qu’elle ne l’aime pas ! Cela lui viendra avec l’habitude.

 

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Kechiche et Balagov ont en commun une même passion des acteurs, une égale capacité à faire jouer pour la première fois de parfaits inconnus qui se révèleront d’extraordinaires interprètes : Shaïn Boumeddine (Amin) était plagiste et s’est présenté au casting par hasard ; Ophélie Bau (Ophélie) préparait le concours d’auxiliaire puéricultrice ; Daria Jovner (Ilana) venait juste de finir ses études de théâtre et n’avait jamais encore décroché de rôle.

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Par une curieuse coïncidence, les deux films, à quatre années près, se passent presque exactement à la même période : 1998 pour Tesnota, 1994 pour Mektoub. Avec, à chaque fois, un conflit tout proche qui enflamme ou travaille secrètement les mémoires : la Tchétchénie pour l’un ; la guerre du Golfe pour l’autre (Clément, le fiancé d’Ophélie, s’est engagé sur le porte-avions Charles-de-Gaulle et la mère de Toni ne dissimule pas sa « déception » de femme arabe : « on a pourtant tous vécu ensemble dans le quartier »).

L’Islam des uns n’a rien à voir avec celui des autres. Malgré une citation du Coran en exergue, accolée – il est vrai – à une autre de Saint Jean, les Tunisiens de Sète et de Nice ici montrés boivent de l’alcool, dansent à la folie, font l’amour sans retenue, ne se réfèrent jamais à aucune règle religieuse. Les Kabardes de Nalchik, aussi peu respectueux de la charia, expriment un antisémitisme venu du fond des âges : « sors-moi ce youtre ! », hurle l’un des ravisseurs, après paiement de la rançon, au moment de libérer David, son otage. « Ne dis pas que tu es juive, raconte que tu es kabarde, mais que tu ne parles pas la langue », conseille Zelim à Ilala.

Le religion comme source de haine (ou de peur, chez leurs voisins juifs) plus que de ferveur.

 

La distance dans le temps (les deux histoires datent tout de même de vingt ans) et dans l’espace (le Caucase, c’est à plus de quatre mille kilomètres) nous donnerait peut-être à penser qu’il s’agit de simples fables – trop anciennes pour signifier autre chose que le plaisir de raconter ou de montrer.

Une lecture plus angoissante nous inviterait à nous demander si le lointain d’hier ne présageait pas, d’une certaine façon, le proche d’aujourd’hui. Si l’idylle de Sète ne préparait pas, sans que personne s’en aperçût, quelque chose qui ressemblerait bientôt à la tragédie de Nalchik.

Un monde qui disparait, un autre qui commence peut-être à se dessiner si l’on n’y prend garde …

Cœur des ténèbres

Et d’abord comment s’appelle-t-elle « vraiment » ? Jackie Scott ? Dorothy Chambers ?Renée Gardner ? Clara Costa ? Dorothy Kovacevic, comme il est écrit sur sa tombe – mais est-on sûr qu’elle y soit « vraiment » enterrée ?

Elle est, quelle que soit sa « vraie » identité, « La femme qui avait perdu son âme « l’héroïne du stupéfiant roman de Bob Shacoshi (traduction de François Happe, Editions Gallmeister, Paris, 2015).

Son mari, un trafiquant de drogue, la retrouve « morte » (dans ce récit, les guillemets du doute s’imposent toujours) sur le bas-côté d’une route d’Haïti, après une embuscade où deux motards, armés de pistolets, ont attaqué leur voiture.

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En plus de huit cent soixante pages, Bob Shacoshis – un ancien journaliste américain au Harper Bazar’s et à Vanity Fair, engagé pendant un temps dans les Peace Corps – va dresser son portrait, extraordinairement riche en contradictions, en subtilités, en rebondissements, n’hésitant pas à remonter quinze ou seize ans avant sa naissance – l’odyssée sanglante de son père au milieu des massacres de la deuxième guerre mondiale, dans l’ancienne Yougoslavie.

Haïti donc, la Croatie, la Turquie, les officines de Washington ou de Lengley, une ferme du Montana, une plage sur une île des Outer Banks … Il y a beaucoup d’endroits sur terre où l’on peut « perdre son âme » (et peut-être la retrouver …)

 

Une première lecture s’impose d’emblée : c’est une satire impitoyable, féroce et tragique, de la géopolitique américaine à travers le monde.

Les diplomates y jouent, en apparence, le premier rôle : « sourire attentif et inquisiteur, intellectuellement doués, tout au moins pour la conversation fluide des réceptions et des dîners officiels au milieu des gens à l’aise avec ceux de leur propre classe mais par ailleurs distants, extraordinairement calmes et peut-être même inconsciemment courageux, hostiles à la confrontation, sûrs d’eux dans l’arrogance insouciante de leur optimisme, prêts à pousser leur propre mère du haut d’une falaise au nom de la toute puissante ligne politique. »

Mais, derrière eux, se tiennent dans l’ombre les « agents spéciaux » : « des évangélistes du Midwest, des mormons à la coupe de cheveux au rasoir et des millénaristes dégénérés, désireux de répandre la parole du Christ depuis leur bureau et plus enclins à demander à un informateur de prier avec eux que de transmettre un renseignement important pour une affaire. »

Sans doute les uns et les autres ne sont-ils, en définitive, que des figurants, dissimulant par leur agitation et leur bavardage les vrais maîtres du jeu : ici, ce ne sont pas les Treize, comme chez Balzac, mais les Friends of Golf, les FOG (le Brouillard), « les architectes de l’invisible, de la mise en place de réseaux clandestins reliés les uns aux autres et de processus qui formaient l’infrastructure humaine de ce que nous appelons des événements d’une grande profondeur (…) Tout reposait sur la science de la pression et de la contre-pression, et il s’agissait de s’assurer que, lorsque les choses se brisent –les nations, les idéologies, les économies, les atomes – elles se brisent à votre avantage. Parce qu’elles finissent toujours par se briser ».

Les FOG, au lendemain de la chute du Mur, se concentrent désormais sur « la réanimation du conflit entre le bien absolu et le mal absolu. Ils se prennent eux-mêmes pour les véritables dramaturges et metteurs en scène de ce Récit, adapté pour une nouvelle génération d’acteurs sanguinaires (…), le ciel s’entrouvrant pour déverser des torrents de mort liquide sur les ennemis de Dieu. » Ils constituent « une nébuleuse familiale d’agents et d’adjoints, officiels ou secrets, voire au delà, dans un monde souterrain peuplé de fantômes non identifiables, d’individus qui officient en pleine lumière, de travailleurs de l’ombre et d’hommes des cavernes ».

Dans l’œilleton des snipers, l’islamiste radical – le terroriste – remplace désormais le rouge.

Steven Chambers, alias Stiepan Kovacevic, « sous secrétaire d’Etat » et père de la femme qui a perdu son âme, manipule tout le monde, et d’abord sa fille, avec laquelle il entretient une relation plus qu’à demi incestueuse.

Face à lui, Thomas Harrington – le seul, ou à peu près, de tout le livre à se contenter d’une seule identité – représentant d’une ONG humanitaire, incarne l’autre face de l’Amérique. Lui aussi amorce un embryon de relation érotique avec celle qui, cette fois-ci, s’appelle Jackie Scott, photographe free lance à Haïti. Lui aussi voudrait bien savoir pourquoi et comment elle est morte (et même si elle est « vraiment » morte).

Entre Thomas et Steven – l’un et l’autre voulant « sauver le monde » – pour qui penche Bob Shakochis ? Son talent consiste peut-être à ne jamais trancher clairement. La dernière phrase du livre semble pourtant, de façon un peu mystérieuse, donner l’avantage à Chambers, « un homme condamné à tout jamais à courir après les vérités menacées » … Ce qui est pour le moins ambigü.

 

Grattons un peu plus profondément les différentes strates du récit. Une deuxième lecture remet en question les certitudes : et si personne ne croyait vraiment à son jeu de rôle ? Et si toutes les péripéties relevaient d’une comédie des masques ?

« La femme qui a perdu son âme » ne sait plus, depuis longtemps, qui elle est « vraiment ». Sans doute depuis la nuit de ses sept ou huit ans où son père avait fait glisser l’élastique de son slip de petite fille et laissé ses doigts glisser…

Tout est jeu entre elle et son père. A travers le dédale des rues du vieil Istanboul, elle le rejoint tout au long d’une sorte de rally papier, où il lui laisse, dans des restaurants, des kiosques, des boutiques, une série d’indices ou de messages qu’elle doit décrypter.

 

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Devenue, sous ses ordres, à dix sept ans, espionne professionnelle, elle se travestit, son premier rôle, en prostituée italienne, se revêt d’une burqa pour le client musulman qu’elle doit prendre au piège, puis la retire pour se muer en Américaine chic, à un cocktail de l’ambassade   – « le jeu était devenu une fiction retournée à l’envers, c’était comme regarder un film dans lequel vous étiez acteur et qui ne parlait pas de vous, mais c’était tout de même vous, là, sur l’écran. »

Faire la pute ? « Tu as ça dans le sang, ma grande », lui dit son père, « mais je pense que tu en fais un peu trop ».

Je est beaucoup d’autres.

« Dans une fulguration de pure clarté, elle comprit que sa vie entière – sa pluralité, le défi de ses improvisations élémentaires, toute cette collection de lieux d’habitation, d’endroits et d’amis, les langues qu’elle apprenait volontiers pour atténuer son caractère étranger – avait été conçue pour faire d’elle une sorte de caméléon professionnel, et elle se résolut au fait qu’elle était destinée à vivre de cette façon, comme une actrice dans un théâtre sans murs ni limites ni public ».

Etre libre, c’est rester lucide. Savoir que l’on joue. Parfois même choisir son rôle, choisir son camp – « et c’était en cela que résidait le véritable pouvoir de l’âge adulte ».

« D’abord, lui explique son père, il faut t’imaginer que tout le monde fait semblant, à propos de tout – sauf nous. Nous sommes les seuls à seulement faire semblant de faire semblant. »

Le prêtre croate, qui aide le petit Stiepan et sa mère à échapper aux titistes, n’est-il qu’un faux curé, un agent double déguisé ? Osman, le premier amour de Dottie, à Istanbul, joue-t-il la comédie pour le compte des services turcs, ou – plus simplement du père ? Jack Parmentier, son éphémère mari, travaille-t-il pour le cartel de la drogue, pour la CIA, pour le FBI ? Même question, ou presque, pour le sorcier Vaudou, le houngan, qu’on retrouve étrangement en Floride, après qu’il s’est prêté, en Haïti, à quelques inquiétants subterfuges.

Tous les personnages prennent peu à peu conscience qu’ils ne sont plus que la ré-incarnation d’un modèle familial tutélaire : sa grand mère Marja pour notre héroïne ; son père ou son parrain pour Chambers ; son père encore – lui aussi des Forces spéciales, mais au Vietnam – pour Eville Burnette (un amoureux de plus pour Dorothy – le seul auquel elle consente à se confier, dans une île presque déserte, au milieu d’une tempête, pendant quelques jours) …

 

Qu’y a-t-il donc de si dangereux à dissimuler, à masquer ?

La violence, la cruauté, tapies en chaque homme, sous les apparences de l’idéal, de la civilisation, de la politesse.

« Cette démence que les hommes abritaient – elle était sûre d’avoir raison à ce sujet – était la vérité première et absolue des hommes, chacun d’eux étant complice dans les perversions infinies du désir, chacun d’eux une brute, ou une brute secrète. »

« L’essence des hommes, c’était leur besoin dévorant et irréversible, non pas de sexe, mais de la cruauté que le sexe semblait inviter (…), le sauvage domestiqué redécouvrant l’extase primitive.»

Rien ne nous est épargné.

Ni la décapitation et la castration du père de Steven/Stiepan, pendant les combats contre Tito, la tête roulant ensuite dans les flammes de l’immense cheminée.

Ni le viol de Dottie, déguisée en pute, par un soudard (lui même complice du précédent meurtre) sous les yeux de Chambers, qui la filme, caché derrière un miroir sans tain – et qui ne fait pas un geste pour sauver sa fille.

Ni le coup de pistolet, en vengeance de ce crime, dans le sexe du prédateur.

On se croirait dans Titus Andronicus !

 

Elle a donc « perdu son âme ». Elle s’en confesse à Harrington.

« Qu’est-ce qu’on dit quand on dit qu’une personne a perdu son âme ? », tente-t-il, comme nous, de comprendre. « Que d’une certaine façon cette personne a été vidée, qu’une lumière s’est éteinte au sein de son être. Qu’est-ce qui arrive aux gens qui ont perdu leur âme ? Ils semblent mourir et renaître dans le but d’engendrer l’horreur et le malheur dans le monde. Qu’ils soient remplis de haine ou pas, ils semblent être sans amour, incapables d’aimer, vidés de tout amour, des ennemis de l’amour. »

Voici que réapparaît, presque dans les mêmes mots, la « maladie de la mort », telle que la diagnostiquait Marguerite Duras …

Mais, paradoxalement, à bien y regarder, Dorothy est peut-être la seule de tout le livre à « sauver son âme ».

Chambers, qui n’a que le nom de Dieu à la bouche, qui marmonne une prière avant toute décision, qui ne manque jamais une messe, qui triture sans cesse son rosaire est sans doute le plus redoutable. Manipulateur impitoyable, père incestueux, assassin, menteur, il nous séduit malgré nous, comme il séduit sa fille. C’est bien plutôt lui le « malade de la mort » dont Harrington semble faire le portrait.

La seule fois où nous le surprenons en pleine crise mystique, c’est à Ephèse, là où la Vierge Marie a vécu ses derniers jours. Il exige de faire le pélerinage entièrement à genoux, tout au long de l’interminable montée au sanctuaire. Il se prosterne dans la poussière, « sans chemise, le torse zébré de furieux stigmates, les poings serrés sur ses yeux baignés de larmes, le menton tremblotant de lamentation ». Mais c’est pour se diriger tout aussitôt vers un grillage à poule et en retirer un rouleau de papier noir, contenant des clés et des instructions pour se rendre à un rendez-vous clandestin.

« Ne jamais sous-estimer Papa », commente-t-elle.

Elle, pendant ce temps, perçoit « un chatoiement mystique qui ne pouvait être que le mélange d’auras, la sienne et celle de Marie ». Et, dans son esprit, « des vrilles de sainteté se déployant comme des plantes grimpantes. »

Il est vrai qu’elle préfère demander la résurrection de son âme à un prêtre vaudou. Nous ne dévoilerons pas par quel artifice.

Peut-être parce qu’Haïti, tout autant que la Croatie, figure ici comme une parabole de l’Enfer.

 

Il aimait les fruits verts importés de l’Occident.

« Qui a dit ça ? », demande Chambers à sa fille.

– Aucune idée.

– C’est notre cher Joseph Conrad, un des romans sur l’Asie.

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Shakochis proclame son maître. Il en est digne. Voici donc notre Cœur des ténèbres d’aujourd’hui, notre Lord Jim.

 

 

 

V

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Traces

Retrouver les traces avant qu’il ne soit trop tard. Avant que plus personne ne sache qui, quand, où, comment.. Avant que les réseaux sociaux ne nous expliquent que nous avons tout inventé … Avant que tout le monde s‘en fiche.

Il y faut toute la rage des derniers témoins, toute la douleur des enfants ou petits enfants de victimes. Philippe Sands y met, en plus, tout le savoir faire méthodique d’un avocat et professeur de droit public international spécialiste des crimes contre l’humanité. Et peut-être aussi d’un lecteur de romans policiers, habile à démêler toute la pelote des secrets de famille – la sienne, tout d’abord, mais pourquoi pas celle des bourreaux ? – qui s’enchevêtrent avec ceux – à peine mieux connus – de la « solution finale » ou du procès de Nuremberg.

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Dans ce  Retour à Lemberg, – c’est l’ancien nom germanique de Lviv, l’actuelle capitale de l’Ukraine, qui a changé huit fois de nom (et de nationalité) en moins de quatre-vingts ans -, Philippe Sands, lui-même petit fils de Léon, originaire de cette ville, réussit à reconstituer quatre destins qui se sont ainsi noués au cœur de ce lieu hautement symbolique des tragédies de notre temps.

Léon, le grand père, mort à Paris en 1997, avait vécu à Lwow le nom polonais de la ville) l’antisémitisme de la Pologne d’avant-guerre, puis à Vienne les premières terreurs de l’Anschluss. Il avait réussi à obtenir des nazis, en 1939, un passeport d’apatride et – dépouillé de tous ses biens – à se réfugier en France, où il s’était engagé dans la Légion étrangère, puis avait participé à la Résistance.

Mais pourquoi sa femme, Rita, ne l’avait-elle rejoint que deux ans plus tard, précédée par Ruth, leur fille née en 1938 ? Qui était l’homme au nœud papillon, resté, lui aussi, à Vienne et dont la photo, trouvée dans les papiers de Rita après sa mort, livre, peu à peu, la clé du mystère ? Et quel rôle jouait auprès de Léon son « meilleur ami » Max, qui lui écrivait, de Los Angeles, le jour même de la capitulation allemande : « Dois-je répondre à tes baisers, où sont-ils seulement pour ta femme ? »

Hirsch Lauterpacht et Raphael Lemkin, tous deux juifs polonais – donc soumis au numerus clausus -, avaient suivi à l’Université de Lemberg-Lwow-Lvov-Lviv les mêmes enseignements de droit international. Le premier, devenu professeur de droit à Cambridge, avait « inventé », pour le procès de Nuremberg, où il siègeait comme l’un des procureurs britanniques, le concept de « crime contre l’humanité ».

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Le second, avocat et procureur aux Etats Unis, avait élaboré – non sans soulever d’énormes oppositions – celui de « génocide », qui n’avait pas été retenu à Nuremberg, mais devait ensuite connaître un superbe avenir.

 

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NLe quatrième, Hans Franck, – qui finit au bout d’une corde après le verdict de Nuremberg – avait pris , comme gouverneur général de la Pologne occupée par les nazis, toutes les décisions qui avaient abouti à l’anéantissement des deux familles polonaises de Lauperpacht et de Lemkin. Là aussi, Philippe Sands, avec l’aide de Niklas, le fils du criminel, met à jour tous ses misérables secrets : son homosexualité (étrangement présente dans les deux « camps »), ses maîtresses, les infidélités de son épouse …

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J’ai dévoré ce livre avec passion. Je ne l’ai pas quitté de trois nuits. Je m’y suis d’autant plus attaché que j’y retrouvais quelque chose de mon propre acharnement à dépister les traces de mon arrière-grand père, Sholem ben Israel Friedmann, à démonter, pièce par pièce, toutes les fables de la légende familiale : non, ce n’était pas un hassid confit en dévotions et en prières, assassiné par une bande de nervis antisémites à la sortie de la synagogue de la rue Pavée le jour de Kippour 1923. L’enquête de police jointe à son dossier de naturalisation le décrivait en petit brocanteur passant ses journées à jouer aux cartes dans l’arrière-salle du Galopin, un bistrot de la rue des Francs –Bourgeois, et à spéculer sur les bons du Mont-de-Piété. Après des années de quête infructueuse, j’avais fini par dénicher, au Musée de la Police, le rapport du commissariat du quartier Saint-Gervais qui reproduisait le témoignage du gardien de la paix témoin de la rixe : le vieux monsieur avait été agressé, plusieurs jours après Kippour, par un ouvrier chaudronnier avec qui il était sans doute en affaire. Les deux hommes s’étaient réconciliés à l’audience du juge de paix, plaidant tous les deux la méprise. L’arrière grand père était mort, quelques semaines plus tard, d’une crise cardiaque.

 

Une fois le livre de Philippe Sands refermé, j’ai commencé à prendre un peu de distance.

Est-ce une chronique familiale ? un livre d’histoire ? un roman historique, relevant de la non-fiction ? un précis de vulgarisation du droit pénal international ? Un reportage de journaliste ?

Un peu de tout cela, – et c’est ce qui fait son charme. Sauf que chacun de ces genres possède ses règles, ses impératifs. Et que de leur observance découle le style. De leur mélange naît un certain malaise. Quelque chose comme un doute.

Voilà la faille. Philippe Sands écrit parfois comme un rewriter de Paris Match. « L’arbre perdait ses reines-claudes, le gazon était tondu moins souvent, et pourtant, malgré la noirceur des soirées d’hiver qui l’enveloppait, Lauterpacht se focalisait sur les évolutions plus positives ».

Admirons l’élégance de cette dernière phrase …

Il manque à ce livre une écriture.

 

Je ne fais confiance qu’à la littérature. Aux romanciers. Aux cinéastes. Aux auteurs de théâtre

Puisqu’il ne reste plus de témoins, n’écoutons que les poètes.

Par exemple – et au dessus de tout – W.G.Sebald, cet écrivain allemand vivant en Angleterre par remords du crime allemand (et refusant le développement des initiales de son prénom par horreur de toute référence à une certaine « germanité » mémorielle ou mythologique…) : son roman Austerlitz, dont la traduction française est parue en 2002, un an après la mort de l’auteur – je l’ai donc lu, pour la première fois il y a seize ans – hante encore ma mémoire.

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Là, tout repose sur le flou. L’incertitude. La mise en doute de toute frontière entre le réel et l’imaginaire.

Jacques Austerlitz a-t-il vraiment « existé » ou n’est-il qu’un personnage de fiction ? Tout est fait pour brouiller les repères. Des photographies insérées dans le texte multiplient les détails « réalistes » : son bureau, son sac à dos … Mais jamais son portrait. A qui ressemble-t-il ? A Wittgenstein peut-être ? Mais tout aussitôt l’hypothèse est récusée par lui-même.

Rien de plus qu’une simple silhouette croisée dans la salle des pas perdus (c’est Sebald qui met les italiques) de la gare d’Anvers (Austerlitz est voué aux gares, ces lieux où tout justement l’on se perd, parfois pour toujours ..). Et déjà c’est l’homme des traces : il prend des photos, il note ses impressions sur un carnet, il sait décrypter tous les signes dissimulés dans l’architecture – « les traces que laissent les douleurs passées ».

Le récit semble s’égarer, se perdre dans des digressions savantes, par exemple sur l’art des fortifications (mais aussi sur leur utilisation par les SS), quand vingt ans plus tard, Austerlitz ré-apparaît à Londres dans le salon-bar d’une gare : c’est là qu’il entreprend le mémorial de sa vie, – la quête de ses origines.

Enfant juif arraché à ses parents, assassinés au camp de Terezin, il a été recueilli, quelque part dans la campagne anglaise, par un pasteur calviniste, qui lui a donné son nom. A l’orée de l’âge adulte, il découvre qu’il s’appelle Austerlitz.

Et là, étrangement, le fil de Sebald s’enchevêtre avec celui que va tisser, quinze ans plus tard, cet autre grand défricheur de traces, Claudio Magris, ressuscitant – avec son très beau roman Classé sans suite – les fantômes de Saba, le camp de la mort que Trieste a voulu oublier. Mais je laisse au lecteur subtil le plaisir de déceler cet entrelacs.

Les images les plus folles, souvent illustrées par d’improbables photos, s’enchainent dans la divagation autobiographique d’Austerlitz : et d’abord celles de la bataille qui porte son nom (vue « au travers des yeux myopes du maréchal Davout, chaussé de ses lunettes retenues par deux cordons noués derrière la tête »), mais aussi de trois pigeons voyageurs, d’une colonie de cacatoès rapportés des Moluques au Pays de Galles (dont l’un âgé de soixante-six ans), d’un schisme dans le clan des Fitzpatrick, de la vie et de la mort des mites (« il n’y avait aucune raison de dénier une âme à ces bestioles » …) et, bien sûr, encore une fois, d’une gare, Liverpool street station – « une sorte de porte des Enfers », construite sur les ruines d’un hospice d’aliénés (« souvent je me suis demandé si la peine et les souffrances qui s’y étaient accumulés au fil des siècles avaient cessé d’être »)

A peine deux ou trois alinéas, marqués d’un point noir, en quelque trois cent cinquante pages : l’infinie continuité du texte nous enferme dans son délire, nous cadenasse dans son angoisse. Et ce n’est pas la visite à Terezin, « devenu une commune ordinaire », où l’on ne rencontre qu’un « simple d’esprit en costume dépenaillé » qui nous apportera un peu de lumière. Sauf que dans le film de propagande, tourné par les Allemands à seule fin de faire croire à une sorte de paradis pour les Juifs, Austerlitz croit reconnaître, un très bref instant, le visage de sa mère.

Comment ne pas se retrouver, au terme de cette odyssée de la mémoire, du côté – tout justement -de la gare d’Austerlitz ? Sur le flanc du triage, là où s’élève aujourd’hui la Bibliothèque, « il y avait jusqu’à la fin de la guerre un vaste entrepôt où les Allemands regroupaient tous les biens pillés dans les appartements des Juifs parisiens  (…) Il n’était pas rare qu’on (y) voie débarquer d’Allemagne les grands bonzes du parti et les gradés de la SS et de la Wehrmacht, venus choisir avec leurs épouses ou d’autres dames un mobilier de salon pour la villa de Grunwald, un service de Sèvres, un manteau de fourrure ou un Pleyel ».

 

Me voici satisfait  : nous avons eu la chance que notre appartement du square du Temple soit réquisitionné par la Gestapo. Les meubles y sont donc restés. Sauf ceux qui avaient été volés par le concierge (grand blessé de la guerre de 14) et que mon père est allé récupérer, révolver postiche au poing, aux lendemains de la Libération.

Forteresse

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Vous ne me connaissez pas.

Ou vous m’avez oublié.

J’ai tout pour vous déplaire. Octogénaire blanc, hétérosexuel, juif, ancien communiste (cela remonte tout de même aux années soixante-dix …), ancien directeur du « journal le plus bête de Paris » ….

J’allais oublier le détail qui tue : ancien énarque.

« Enarque défroqué », comme dit ma femme : j’ai démissionné de l’Ecole au bout de deux ans. Mais cela vous marque un homme

*

Qu’est-ce qui, dans ce parcours chaotique, pourrait bien justifier que j’aie envie aujourd’hui de dire un mot, de temps en temps, sur mes passions ?

Les plus vieux d’entre vous (mais les plus vieux lisent-ils des blogs ?) se souviennent peut-être que j’ai publié, il y a quarante-sept ans, un livre qui – en ces années soixante-huit – avait fait quelque bruit : « La Forteresse ouvrière Renault ».

La doxa de ce printemps-là (c’était donc en 1971) s’indignait de ce que le méchant parti communiste (avec son satellite, la CGT) eût fermé les portes de l’usine de Billancourt aux merveilleux étudiants révolutionnaires, tuant ainsi dans l’œuf le rêve du Grand Soir, porté – bien sûr – par les masses ouvrières, mais écrasé par la toute puissance du parti stalinien.

J‘avais passé quelques mois dans l’usine. J‘y avais découvert une réalité légèrement différente. Personne, ou presque – à part quelques maos égarés dans une logomachie délirante (« zone de guérilla urbaine n° un ! ») – ne songeait une seule seconde à la belle Pasionaria dénudée, brandissant le drapeau rouge et guidant le Peuple, dans la fumée des barricades, vers des lendemains qui chantent.

On ne me parlait que « des paquets de graisse qui te tombent sur la gueule », des  « contremaîtres qui te font chier pour un mégot sur le sol de l’atelier », des horaires, des salaires, du bruit, de la fatigue … Pas de Révolution.

*

De cette expérience j’ai gardé, toute ma vie, le goût de re-visiter les « forteresses ».

Vous vous souvenez peut-être du film de Quentin Tarentino Inglorious Basterds ?

J’ai eu longtemps envie de me faire le chroniqueur ou le provocateur des Trente In-glorieuses.

C’était le temps où l’on « rénovait » les villes, où l’on construisait les édeniques « villes nouvelles », où l’on mettait à la mode le design. J‘ai montré, dans mes émissions de télévision, quelle escroquerie se dissimulait derrière ce beau langage.

Ceux qui lisent aujourd’hui dans ses journaux, ou regardent à la télévision la très triste chronique des méfaits de la Grande Borne (c ‘est à côté de là – par exemple – qu’une voiture de policiers a été attaquée au cocktail Molotov …) pourront constater, grâce aux archives de l’INA, consultables sur Internet, que, dès 1972, nous avions quasiment prédit l’avenir de ce mirifique projet architectural et démasqué « l’Enfer du décor ».

Basta cosi.

Je ne vais pas consacrer ce blog à essayer de démontrer que j‘ai parfois fait preuve de quelque lucidité. Cela supposerait que je consacre aussi des pages et des pages à mes interminables aveuglements.

*

Depuis plus de soixante ans, il n’y a sans doute pas eu une seule semaine où je ne sois allé au théâtre, à l’opéra, au cinéma, au concert. Où je n’aie lu ou relu telle ou telle œuvre littéraire.

Plus je vieillis, plus je suis étonné par la distance que j’entretiens avec la critique institutionnelle.

Je voudrais « re-visiter » la Forteresse culturelle.

*

Je reviens de Rome. Comme à chacun de mes séjours, j’ai voulu revoir la Villa Médicis – l’académie de France, qui est supposée, depuis trois siècles, représenter ce que notre culture produit de plus brillant, de plus exemplaire.

Et là, surprise : la Villa consacre son exposition-phare à un « dialogue » Camille ClaudelElisabeth Peyton. Qui est Elisabeth Peyton ? Une femme-peintre américaine spécialiste du portrait mondain des célébrités de la pop culture et de la jet set.

La plus prestigieuse institution culturelle française à l’étranger se découvre ainsi une nouvelle vocation : suppléer à la pauvreté financière et à la faiblesse des moyens d’influence des Etats Unis. Il n’était que temps. Aucun artiste français de renom ne méritait bien sûr une telle gloire.

*

Formulons un vœu : espérons qu’en remerciement de cet hommage si mérité, Elisabeth Peyton enrichira bientôt les collections du Centre Pompidou d’un portrait de Johnny Halliday ou de la Princesse Caroline de Monaco dans le style du Derain des années trente ou quarante.

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Quel rapport entre Elisabeth Peyton et Camille Claudel ? J’ai cherché en vain un panneau d’explication.

Si la première impose sa présence prédominante, la seconde brille par sa rareté, mieux encore : par son mystère. Peu d’œuvres, pas un seul cartel visible, pas de catalogue : des sculptures sans titre, sans date, sans indication de provenance. Au point que dans le face à face entre Rodin et son élève-amante, à travers deux de leurs statues, rien ne dit clairement qui est l’auteur de l’une ou de l’autre.

*

Muriel Mayette-Holtz, qui dirige la Villa Medicis depuis 2015 et qui assume crânement l’initiative et le pilotage de cette exposition, n’est pas tout à fait une inconnue. De 2006 à 2014, elle a été la pire administratrice générale de la Comédie française qu’on ait connue en une génération. La seule aussi dont les trente-six sociétaires et leur doyen, dans une lettre à la ministre de la Culture, aient à l’unanimité demandé la mise à l’écart.

*

Ses prédécesseurs à Rome étaient tous de fins connaisseurs (ou des

praticiens) de l’art d’aujourd’hui : de Balthus à Eric de Chassey, en passant par André Chastel, Jean-Marie Drot, Richard Peduzzi (j‘en oublie… ). Muriel Mayette n’avait d’autre titre de compétence que l’amitié de son mari avec le Premier ministre de l’époque.

Très chers et très enviés pensionnaires de la Villa Médicis, je ne me permettrais pas de vous donner un conseil. Mais peut-être pourriez-vous méditer sur l’exemple que vous ont donné les sociétaires du Théâtre français.