Collection Campana : le vrai du faux

La pesanteur et la grâce … La pesanteur d’une actualité désespérante, la grâce d’une émerveillement devant la beauté subtile, légère, rafraîchissante de ces figures issues de notre antiquité bien-aimée, bienheureuse, bien délaissée de notre mémoire, romaine, étrusque, grecque, pré-chrétienne … Mais aussi devant les chefs d’œuvre consacrés,  empruntés aux meilleurs musées du monde

La Radieuse et moi, nous visitions, l’autre dimanche, l’exposition Un rêve d’Italie, que le Louvre consacre à la collection du marquis Campana.

J‘étais en extase (oui, le mot n’est pas trop fort) devant telle coupe à figure noire, peinte il y a deux mille six cents ans du côté de Sparte, avec son guerrier à genoux qui, protégé d’un bouclier rond où guette un regard écarquillé, transperce de sa lance un monstre (un serpent ?) déroulant ses anneaux autour d’une abstraction géométrique, – un temple-quadrillage.

Ou devant tel cratère à figures rouges, venant d’Etrurie à la même époque, qui symbolise si clairement la lutte éternelle – tellement actuelle – entre la barbarie, représentée par le géant Antée, la bouche entrouverte au point de montrer ses dents, hurlant de douleur, la barbe et les cheveux hirsutes, et la sagesse grecque, incarnée par Héraklès, kalos et agathos, admirable d’équilibre, d’harmonie.

Le combat d’Herakles et d’Antée

Peut-être suis-je même tombé un peu amoureux de la femme en tunique bleue par dessus une robe d’ocre léger, sur une fresque de la Via Appia, juste en train d’ouvrir son ombrelle – on devine qu’elle a de l’esprit, un caractère mutin, qu’elle ne s’en laisse pas conter par les commères.

Et puis, tout à coup, la foudre : la violence extrême d’une sirène d’alarme à deux tons, « attention, attention, évacuation d’urgence, dirigez vous vers la sortie la plus proche, n’allez pas récupérer votre vestiaire, sortez du musée le plus vite possible ! »

Répété dix fois, vingt fois.

En trois langues.

Cela m’affole, me rappelle la guerre qui a submergé mon adolescence.

Pas de panique. Les gardiens nous font signe de ne pas nous affoler :  « ce n’est rien, ça arrive souvent, ça va durer une dizaine de minutes et puis ça va s’arrêter. C’est peut-être simplement quelqu’un qui a fumé dans les toilettes … »

La bêtise protéiforme qui nous encercle aujourd’hui, quelle que soit la couleur dont elle se masque, a-t-elle brisé la Pyramide de Peï – à coups de pioche, ou sous la poussée d’un bull dozer encagoulé ? un décervelé, ahuri par la lèpre en réseau, a-t-il déposé un colis piégé aux pieds de la Joconde ?

L’état de grâce est-il définitivement perdu ?

Eh quoi ! La direction du Louvre n’a-t-elle aucun moyen d’interrompre ce vacarme d’enfer ? Ne sait-elle pas qu’un musée est aussi un sanctuaire, un lieu de méditation où les victimes de la vitesse, du bruit, de l’abrutissement général viennent se ressourcer, retrouver leur âme ?

Ne reste-t-il qu’à ratiociner, à chercher chicane ?

L’exposition a cette vertu rare de s’y prêter sans ambage. Un volet du catalogue s’intitule même « Pastiches, remontages et faux dans la collection de verres. » Les commissaires (leur nom ne fait-il pas penser à des policiers ?) s’en donnent à cœur joie pour dénoncer les pratiques douteuses du marquis collectionneur, tout à fait conformes aux habitudes de l’époque.

Certains conservateurs, notamment français, n’ont jamais été dupes : Salomon Reinach, dès les années 1880, parle de « rapiéçages » et de faux. Un autre, au moment où Napoléon III achète une partie de la collection, affirme carrément, à propos d’un vase en terre cuite caractérisé par « deux têtes de fleuves adossées », que « la coiffure assyrienne et les anses ont été fabriquées par Pierre Blanc, de Marseille, restaurateur d’objets d’art à Rome, 1845. »

Un « restaurateur »-miracle, Enrico Pennelli, n’hésite pas à transformer (sans doute par distraction) Dyonisos en femme, ou à fabriquer une petite « mosaïque romaine » où le marquis lui-même figure en patricien dodu, quitte à signer ironiquement Pennelaios, en caractères grecs, pour mieux nous faire comprendre son sens de l’humour !

Le vase que vous avez trouvé dans une de vos fouilles tombe-t-il en miettes ? Pas de problème : Pennelli ou un autre va vous raccommoder tout ça avec des tessons de céramique, voire avec du plâtre. Avec les restes de trois vases, vous pouvez en reconstituer un superbe : tant pis si le pied de tel personnage ne raccorde pas avec la jambe, vous masquerez le tout par colmatage, ou par surfaçage …

La Vénus d’Anzio

La Vénus pudique du Louvre, qui cache d’une main son sein gauche de l’autre son pubis, se compose en réalité de quatre fragments hétéroclites, dans des marbres d’origines différentes – mais lequel de ces morceaux provient vraiment d’Anzio, lieu prétendu de sa découverte ? 

« Le parti pris de conserver dans son jus une « restauration Campana » n’a rien d’évident du point de vue de la conservation », explique, avec un certain sens de la litote, l’expert Gianpaolo Nadalini. « C’est un compromis qui oblige à renoncer à une restauration fondamentale ». On se contente d’éliminer les repeints modernes qui, du reste, ont presque toujours mal vieilli.

Ne feignons pas de nous offusquer, au nom d’une exigence d’aujourd’hui qui se voudrait puritaine !

« Lorsque Thomas Hoving, l’ancien directeur du Metropolitan Museum de New York déclara en 1997 que 40% des œuvres de son musée étaient des faux, on pensa à une exagération bien américaine. Après enquête, on se demande s’il n’est pas en deçà de la vérité. »

C’est le très sérieux critique du Monde, Harry Bellet, qui lance cette petite bombe dans son livre très réjouissant, Faussaires illustres (Actes Sud, septembre 2018).La phrase suivante n’est pas moins dérangeante : « Ainsi Camille Corot a peint trois mille tableaux, dont cinq mille sont aux Etats-Unis. »

La future flèche de la basilique de Saint Denis, ce sera du « faux » ou du « vrai » ?

La basilique sans sa flèche

La « vraie », la gothique, qui datait donc de 1230, frappée par la foudre en 1827, avait été démontée, dix ans plus tard, pierre par pierre par Viollet-le-Duc.

Elle va donc être remontée.

Un peu moins d’une pierre sur dix, soigneusement numérotée, a été retrouvée. Le reste sera extrait des carrières de calcaire du département de la Marne.

Pour écarter toute accusation de dépense somptuaire, inutile (au moment où tant de monuments historiques menacent ruine), l’Etat a décidé … de ne pas y mettre un centime.

La basilique, demain, avec sa flèche reconstituée

Tout devrait être financé par l’argent des visiteurs qui se presseront sur le chantier « pédagogique » (du moins l’espère-t-on) pour s’initier aux techniques traditionnelles des forgerons, des menuisiers, des verriers, des tailleurs de pierre …

« Du faux considéré comme l’un des beaux arts » : j’aurais aimé que c’eût été le « vrai » titre de l’exposition faussement intitulée « Treasures from the Wreck of the Unbelievable » (Trésors provenant du naufrage de l’Incroyable), qui avait monopolisé pendant des mois, à Venise, en 2017, les cinq mille mètres carrés du Palazzo Grassi et de la Punta della Dogana.

L’artiste britannique Damien Hirst y avait exposé les soi-disant vestiges d’un navire naufragé au large de l’Afrique, aux débuts de notre ère, où un esclave romain affranchi aurait entreposé ses collections, à seule fin de les revendre en Occident.

L’histoire et la vraisemblance y étaient allégrement bousculées : on y retrouvait des masques pré-colombiens ou des statues bouddhiques à côté de Mickeys , voire de korê à l’effigie de vedettes de Hollywood.

C’était l’apothéose du faux.

Certains diraient que c’en était l’apocalypse.

Mais foin de ces querelles d’apothicaires ! Revenons au Louvre. Oublions le vacarme.

Jamais peut-être aucune collection n’avait accumulé autant de chefs d’œuvre.

Ne nous attardons que sur un seul, La bataille de San Romano, de Paolo Uccello (bien que cela puisse paraître paradoxal, puisque nous pouvons l’admirer, le reste de l’an, dans une autre aile du Palais, et même, dans d’autres versions, à la National Gallery et aux Offices).

Y-a-t-il un autre tableau de bataille qui donne à la fois, comme celui-ci, la sensation physique d’un incompréhensible désordre (souvenons-nous de Fabrice del Dongo à Waterloo …) et d’une pensée souveraine qui organise le chaos et mène à la victoire ?

Un seul visage dénudé domine le brouillard, très hiérarchisé, des taches de couleur et des verticales dressées vers l’absence de ciel : celui de Micheletto Attendolo da Cotignola, le condottiere, au service de Florence face à l’armée de Sienne. Solidement en selle sur l’unique cheval noir (les autres destriers affichent le blanc ou le brun), seul aussi à ne point porter cimier ni panache, mais coiffe de fourrure ou de laine chamarrée, il aimante nos regards, lucide, impassible, dans son armure gris blanc dont le ton s’assombrit vers le bas.

A bien scruter la toile, millimètre par millimètre, je découvre peu à peu, grâce à l’aide de la Radieuse, quatre autres visages, à demi dissimulés, qui nous offrent leur énigme. A l’extrême gauche, celui d’un fantassin, protégé d’un bouclier à losanges blancs et bruns, dont la tête semble prolonger la bouche d’un cheval ; un peu plus au centre, à peu près au même niveau, à peine entraperçu dans le fouillis des croupes et des écus bariolés, celui d’un jeune homme, au profil presque féminin ; un  demi pouce plus haut, coincé sous un étendard, un trompettiste sans corps s’époumone ; à l’extrême droite enfin, aux limites du cadre, un turban immaculé surmonte deux yeux et un nez, nous ne verrons jamais la bouche, – cela veut dire sans doute qu’il n’a pas la parole … On sent qu’ils n’y comprennent rien, – chair à piques, à coutelas, proies d’un combat de princes.

Tout le tableau s’organise à l’horizontale sur trois niveaux superposés.

En haut, la forêt des lances et des deux étendards, sur fond de nuit : tout penche, tout plie petit à petit vers la gauche, vers où  justement chevauche le condottiere. La victoire s’inscrit dans ce jeu des lignes droites.

Au niveau median, une ligne de points lumineux court d’un bord à l’autre : ce sont les pièces métalliques du harnais des destriers, telles des lampions de fêtes, qui rythment la silhouette des vainqueurs comme des vaincus, – entre Sienne et Florence, il y aura toujours inimitié, mais aussi ressemblance dans le culte de la beauté, de la lumière.

En bas, chevaux et fantassins alignent leurs jambes parallèles, claires ou sombres, souvent mêlées.

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Un rêve d’Italie ?

Entre France et Italie la pesanteur et la grâce ignorent la frontière. La bêtise protéiforme, la lèpre en réseau franchissent les Alpes dans les deux sens.

Le marquis Gianpietro Campana, lui, n’avait cure que de la beauté.

Cela valait bien vingt ans de réclusion, bientôt commués en exil perpétuel des Etats du Pape, ce qui ne l’empêcha pas de revenir (et de mourir) à Rome, ruiné, dépouillé, après que la proclamation de l’unité italienne en eut fait la capitale du nouveau royaume.