Le char de la mystique juive

 

Ne tentez pas de le rattraper en pleine course, comme nous le faisions autrefois en nous jetant d’un seul élan – tels des trapézistes – sur la plateforme des autobus ! N’espérez pas vous accrocher aux essieux, comme un immigré clandestin sous les camions de l’Eurostar ! Vous risqueriez tout juste d’être écrasé par ses roues d’or, d’être piétiné par ses chevaux, de sentir autour de vous « une aura de terreur ».

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N’essayez pas d’acheter un billet ! Le Char des Elus (trad. Anne Vetillard, Gallimard, 1965) affiche complet depuis des siècles.

Du reste vous ne le trouverez pas en librairie : « indisponible », vous répondra le libraire.

 

Me voici pourtant, une fois de plus ébloui, fasciné par ce roman initiatique de Patrick White, qui se place d’emblée dans le sillage magique de William Blake, du Livre d’Ezechiel et – plus secrètement – du Livre de Daniel ; qui refuse tous les pièges du réalisme, de la fresque historique, de l’apologétique juive ou chrétienne ; qui se hisse à la hauteur des grands récits anglo-saxons marqués du sceau de l’Ancien Testament (de Milton à Melville ou à Faulkner).

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C’est à Xanadu qu’ils se rencontrent, les quatre cavaliers de cette apocalypse (Riders in the Chariot, dit le titre anglais, qui ne parle pas d’ « élus ») : Miss Hare, vieille fille laide, qui passe pour à moitié idiote, retranchée dans l’immense domaine délabré, édifié par son père ; Mordecaï Himmelfarb, Juif allemand en totale déroute, ancien professeur d’université, survivant des camps, devenu ouvrier dans une usine de la banlieue de Sidney ; Alf Dubbo, métis élevé par un pasteur à la dérive, puis pris en charge par des prostituées au grand cœur ; Ruth Godbold enfin, blanchisseuse ultra chrétienne mariée à un ivrogne, qui accueille dans sa cabane toute la misère de l’Australie.

Tous ont vécu une expérience mystique qu’ils gardent secrète : ils ont eu la vision du Char des Elus, évoqué par le Livre d’Ezechiel.

 

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Xanadu, souvenez-vous, c’est le paradis mythique imaginé, il y a tout juste deux cents ans, par le poète Coleridge (In Xanadu did Kubla Khan/A stately pleasure-dome decree… Il fut un temps où j’aurais pu vous réciter par cœur tout le poème). C’est aussi le royaume de Citizen Kane, dont le journaliste Joseph Cotten cherche à décrypter l’ultime secret (Rosebud … ) – et peut-être le nom de Rosetree donné à l’un des démons du Char des Elus nous renvoie-t-il, plus ou moins délibérément, à cette psychanalyse de l’enfance …

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Xanadu, c’est surtout l’œuvre démiurgique de Norbert Hare, le père de Miss Hare – « sa contribution à la somme de vérité », « l’apogée de son plaisir. Son plaisir ? Le mot choque dans une société où les désirs les plus avides feignent une modestie très morale. »

 

Dès l’épigraphe, empruntée à William Blake, les deux ou trois clés majeures sont sur la table : « découvrir l’infini en toutes choses », « élever d’autres hommes à la perception de l’infini » … Seule « la voix de l’indignation sincère » n’appartient manifestement pas au registre de Patrick White, romancier de l‘impassible et de l’impossible (rappelons-nous la mystique de l’anthropophagie, dans Une ceinture de feuilles, dont je vous rendais compte dans mon dernier blog  !)

Hans Holbein der Jüngere - La vision d'Ezekiel - Bible de Zurich- 1538

Faisons un petit détour par Gershom Scholem qui, le premier, dès 1946 (quinze ans avant la parution du livre de White), se plonge dans la mystique de la Merkaba (c’est-à-dire du Char d’Ezechiel) et de la Gnose juive. Je me souviens de mon enchantement, dans les années 90, quand je découvrais les arcanes de cette pensée vieille de quinze siècles.

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Il s’agit bien d’une ascension vers la connaissance de l’Infini, en respectant les étapes d’une sorte de code de la méditation : « une attitude de profond oubli de soi-même », passant par des pratiques ascétiques ; un combat des démons et des anges ; un long voyage où l’âme doit se libérer de sa captivité terrestre à travers « sept sphères planétaires », qui lui opposent leur résistance.

 

Les pratiques ascétiques, ils les connaissent tous, ou les découvrent, au fur et à mesure de leurs déchéance sociale. Elevée dans les fastes d’un manoir colonial, où se donnent des bals pour l’aristocratie et la haute bourgeoisie de la ville, Miss Hare, ruinée, apprend bien vite les bénédictions de la pauvreté. Elle en rajoute même : « Un jour viendra où je découvrirai ce qu’il y a au centre de moi-même, si je parviens à me dépouiller suffisamment. » Elle ne possède plus qu’une seule robe, une loque, un haillon.

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Himmelfarb, Herr Professor dans une université d’Allemagne du Nord, perd ses privilèges avec la montée du nazisme. Rescapé des camps de la mort, il refuse désormais tout ce qui pourrait lui rappeler ses anciens titres : en Palestine (où il trouve un bref refuge après son évasion du camp en révolte) comme en Australie (où il achève son périple de l’exil), il ne veut ni du manteau de notable ni du poste brillant qu’on lui offre. « Son explication était simple : l’intelligence ne nous a pas sauvés. » Il préfère perforer des plaques d’acier, dans une fabrique de phares pour bicyclettes.

Ruth Godbold, qui avait pris des habitudes de luxe comme femme de chambre chez une dame de la haute société, épouse un crétin alcoolique et commence, dans sa « baraque qui, de provisoire était devenue permanente », « à avoir des enfants, à faire des lessives et à louer Dieu».

Alf Dubbo, ce métis d’aborigène, qui avait connu chez le Révérend Timothy Calderon les douceurs d’un presbytère ennobli de roses rouges, ne vit plus qu’un destin de quasi clochard, parsemé de haltes roboratives chez des putains ou des homosexuels.

 

« Découvrir l’infini en toutes choses » : telle est bien l’obsession de Mary Hare, en son royaume solitaire de Xanadu. « Elle reconnaissait la Main divine dans les nervures de chaque feuille, pénétrait avec l’abeille dans la divine Bouche ». «Elle évoquait avec nostalgie les occasions où elle avait perdu son identité pour se confondre avec les arbres, les buissons, les objets inanimés, ou pénétrer dans l’âme des bêtes, dont les désirs étaient toujours honnêtes et jamais équivoques. »

Himmelfarb, lui, n’a pas cette ressource : « Il y a si peu de temps encore nous étions confinés dans les ghettos. Les arbres et les fleurs poussaient de l’autre côté des murailles, de l’autre côté de notre vie, en fait. »

Initié par un bouquiniste aux premiers secrets de la Kabbale, il s’émerveille des jouissances de la guematria, ce jeu de permutation des lettres, toutes alourdies (ou libérées) de leur poids de chiffres. Il parvient même parfois à la suprême méditation sur le Nom.

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« Il était torturé par son désir de dépasser les limites de la raison, de recueillir les étincelles visibles par intermittences sous l’épaisse coquille des visages humains, d’atteindre les étincelles de lumière emprisonnées dans les formes de bois et de pierre. » Tout le vocabulaire, tous les obscurs concepts de la Kabbale de Safed, – la seconde Kabbale, celle d’Isaac Luria au XVIème siècle, après l’expulsion des Juifs d’Espagne – se retrouve ici chez cet ashkénaze du XXème siècle.

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Mrs Godbold et Alf Dubbo se rencontrent, pour la première fois, chez Mrs Khalil, la mère maquerelle, qui prostitue ses filles, fort appréciées de Tom Godbold, le mari de Ruth. Dans cet enfer de sexe mercenaire et de gin ou de whisky médiocres, la blanchisseuse et le métis communient brièvement dans un interrogation sans réponse sur le sens du mot « chrétien ».

A chaque épisode de leur quête, nos quatre personnages (quatre, comme les Maîtres du Talmud, qui entrent dans le Pardès, le jardin du Sens, là où se superposent, ou s’entremêlent, les voiles qui habillent la vérité, qui la dissimulent, ou la révèlent), nos quatre personnages, donc, participent au combat des démons et des anges.

Mrs Jolley, la « gouvernante » qui fait irruption à Xanadu, figure la première incarnation de Satan : c’est « une dame », une lady, « elle ne se lassait jamais de le répéter ». Peut-être a-t-elle tué son mari … Elle souhaite parfois la mort de Miss Hare, sa patronne : « alors tout ce qui était clair et solide, tout ce qui était connu et admis reprendrait ses droits. » Arborant son « sourire diabolique », elle poursuit de sa haine les aborigènes, les Juifs, tout ce qui semble porter atteinte à « son monde de tranquilles certitudes». Elle ne dissimule pas son bonheur de la triste fin d’Himmelfarb ou de Dubbo ..

Elle tue, d’un coup de bêche, le serpent totémique de Miss Hare. « Comme vous me haïssez, dit la vieille fille devant cette incarnation du mal. » L’ange Mary ne cède jamais devant le démon Jolley.

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Hitler n’apparait qu’une seule fois sous son nom. Patrick White préfère l’appeler Sammaël, le chef des Dragons du Mal, le délateur, le séducteur, le destructeur du monde. « Ce sont les péchés d’Israël qui ont donné à Sammaël les jambes qui le soutiennent aujourd’hui », explique Himmelfarb à un ami qui lui propose de s’enfuir d’Allemagne avant qu’il ne soit trop tard. « C’est mon devoir, en un sens, d’expier ces péchés qui sont les miens. »

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Quelques anges tentent de s’opposer au règne de Satan. Des Juifs, comme le teinturier boiteux, « dont les mains étaient marquées de violet » Ou des Gentils comme Ingeborg Stauffer, qui cache Himmelfarb dans son manoir et finit, elle aussi, dans les mains de ses bourreaux.

Le Révérend Cameron a bien des ennuis avec les tentations du Diable. Son goût pour les jolis petits garçons ou les adolescents délectables lui a sans doute valu son exil en Australie, où Alf Dubbo lui fournit une proie à demi consentante. Le jeune aborigène s’enfuit.

Est-ce vraiment un ange, cette Mrs Spice, trafiquante de whisky de contrebande, putain à l’occasion, qui l’héberge dans sa cahute, sur une décharge d’ordures, et lui impose son corps tout en l’accusant de viol ?

Même métier pour Hannah qui, elle, possède une vraie maison, avec un toit et des meubles, et l’entretient, tout en organisant à domicile des partouzes homosexuelles.

Démon sûrement le collectionneur Mortimer, qui tente en vain de séduire Dubbo et lui vole ses peintures, cachées chez Hannah l’entremetteuse, pour les revendre au plus haut prix.

Démons suprêmes, démons d’autant plus immondes qu’ils jouissent de l’indulgence, voire de l’estime de toute la ville, le jeune Blue et sa bande qui mènent Himmelfarb au supplice. « Go home ! En enfer ! », crie la foule, qui trépigne de joie. On ne saurait mieux dire.

 

Je ne pousserai sûrement pas le souci de la fidélité à mes sources bibliques ou kabbalistiques jusqu’à identifier la totalité des « sept sphères planétaires » qui s’opposent à la montée au ciel de nos quatre visionnaires. Peut-être, du reste, préférerais-je parler de « cercles ».

 

Dès sa prime jeunesse, Mary Hare se heurte au cercle des « paroles mortes ». Lorsque son cousin Eustace, qui vit d’ordinaire à Jersey, arrive à Xanadu, pour une brève visite familiale, elle est « fascinée, non pas tant parce qu’il disait, que par la manière dont les mots sortaient de sa bouche. Elle en composait des piles de feuilles mortes, bien ordonnées et toutes semblables comme des billets de banque. Elle se demanda si Eustace avait conscience de prononcer des paroles mortes. »

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Le monde entier se contente de cette morne pâtée. Mary, elle, y échappe. « La vérité, c’est ce que je comprends. Je n’ai pas besoin des mots. Je n’aime pas les mots. Mais je sais. » A la recherche d’une « vérité cachée, elle est la première à se libérer des « légères contraintes de la raison ».

 

Le cercle de « la vie normale », du « réel quotidien », lui fait horreur. La gouvernante, Mrs Jolley, avec ses trois filles et ses trois gendres – l’un cheminot, l’autre douanier, le troisième… peu importe – qui se sont fait construire des maisons de brique et vont à l’office du dimanche avec leurs charmants enfants, « c’était effrayant, effrayant ! »

Himmelfarb a essayé d’y croire. Sous la pression de la Loi juive, il a épousé Reha, il a brisé la coupe sous la Houppah. Il a commencé une carrière prometteuse d’universitaire. Après qu’il a découvert la Kabbale, qu’il a commencé sa thèse, qu’il s’est installé dans le confort du mariage, il se laisse aller à une forme de renoncement « Je ne crois plus qu’il faille se mêler de ce qui est au dessus et au dessous de nous. » Ce qui ne l’empêche pas, dans le même dialogue avec sa femme, d’affirmer que Dieu les « sauvera .

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Cette éthique du refus de l’ordinaire imprègne, du reste, toute l’écriture de Patrick White. Dès qu’un paragraphe, ou une simple phrase, semblent tentés par l’illusion du réel, un glissement imperceptible se produit, quelque chose de magique, de fantasmagorique vient subtilement déranger l’ordre des mots – et l’on se retrouve, sans même en avoir pris conscience, dans la folie d’un autre monde. Les personnages se dé-réalisent, semblent devenir les acteurs d’une Divine Comédie où l’Enfer d’aujourd’hui l’emporte aisément sur un Paradis hors de l’Histoire.

Himmelfarb « avait en fait atteint un état de désincarnation où il pénétrait les visages de ceux qu’il croisait. (…) L’idée lui vint que lui aussi pourrait recevoir dans sa propre indétermination les âmes aveugles des hommes qui se tordaient et titubaient dans leurs efforts pour atteindre quelque fin inconnaissable. »

Mrs Jolley et sa complice Mrs Flack passent leur soirée, comme à leur ordinaire, à médire de toute la ville. Leurs personnalités paraissent « se diluer et se confondre (…) Assises sur leurs chaises , les deux femmes imprégnaient la pièce du gris de phalène de leur esprit unique. »

Tom Godbold, le mari de Ruth, un monstre perdu d’alcool, multiplie beuveries et copulations hasardeuses. « Ses yeux savaient encore abattre les barrières de la logique et de la prudence, avec leur air de réclamer l’indulgence, voire même parfois l’amour (…) Plus tard seulement, au milieu de la nuit, la réflexion venait et l’on comprenait tout d’un coup que les yeux tragiques de Tom Godbold ne regardaient qu’en lui-même. »

 

Le cercle des « désirs secrets » n’épargne sans doute que Miss Hare : « Il ne lui était heureusement jamais venu à l’esprit de se considérer comme une femme. »

Himmelfarb, après s’être dépucelé avec une prostituée, « ressent un appétit insatiable pour la chair blanche des pâles Allemandes consentantes, pressées contre quelque mur ou roulées sous les buissons des parcs dans une odeur d’eau stagnante et de putréfaction végétale. » Ce qui ne fait que suspendre sa quête de l’Infini.

Ruth Godbold a-t-elle un désir secret du martyre ? Sa passion religieuse exige-t-elle un sacrifice ? Elle choisit Tom, le livreur de glace, alors qu’elle sait tout de lui, y compris le pire. Elle pousse le dévouement, ou l’aveuglement, jusqu’à le rechercher dans un bordel. « Je te suivrai jusqu’en enfer s’il le faut. » Et c’est lui qui s’enfuit.

Alf Dubbo n’a pas vraiment le choix. « A aucun moment de sa vie, il n’avait pu résister à ce qui devait arriver ». Il ne résiste pas au pasteur Calderon. « Leur plaisir fut bref, inquiet, honteux. »

Il ne résiste pas davantage à Mrs Spice « et le même démon les posséda. » C’est chez Hannah, sa nouvelle hôtesse, que pour la première fois il ose montrer l’une de ses peintures à un vrai amateur, Humphrey Mortimer. Le dialogue entre le peintre et le collectionneur se noue étrangement à travers une référence sibylline au Livre de Daniel, ce qui crée « entre eux une intimité presque amoureuse ». « L’homme se rappellerait peut-être de quelle façon il avait appris à représenter l’essence de la divinité. »

La Gnose juive prend le relais du désir.

 

Le « cercle de l’horreur » clôt provisoirement le cycle.

Hitler a pris le pouvoir. Dans un restaurant de la côte balte, où Himmelfarb dîne avec sa femme, un colonel de la Wehrmacht fait un scandale : « Je ne savais pas que vous acceptiez les Juifs ! »

Mordecaï est chassé de l’Université.

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Une nuit où il a rendu visite à ses amis Stauffer – des intellectuels libéraux qui refusent de partager l’antisémitisme officiel – il rentre tard et s’angoisse des incendies qui ravagent un peu partout la ville. C’est la Nuit de Cristal : brûlent les synagogues et les magasins juifs. L’appartement est vide. Reha, sa femme, a été arrêtée.

Il se livre bientôt à la police. « Je suis juif », dit-il au policier.

Ici encore on bascule, sans aucune rupture de ton, du récit documentaire, cent fois balisé, à la litanie, à la prosopopée, au lamento des Prophètes. La révolte du camp de déportés semble peinte par un Jérôme Bosch ou le Signorelli d’Orieto.

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Je ne vous dirai rien de la fin d’Himmelfarb. Peut-être faut-il y voir quelque chose comme l’inversion d’un secret, le renversement d’une métaphore.

« Ils sont sortis du feu/mais le feu les dévorera », prophétise Ezechiel.

 

Avouerai-je pourtant que je suis parfois agacé, peut-être dérangé (ou troublé) par certains aspects de l’histoire de Himmelfarb ?

Le Juif, ainsi que l’appelle Patrick White à longueur de page, comme s’il s’agissait d’une essence unique, intangible, immuable.

Comme s’il nous donnait – depuis l’Australie – des leçons à nous, Juifs de France, Juifs réels, complexes, ambigus, contradictoires.

A moi, juif athée, fils de parents athées, à qui RIEN n’a été transmis et qui ai appris, à plus de soixante ans, sur les bancs de l’Ecole des Hautes Etudes en sciences sociales, tout ce que je sais aujourd’hui de la judéité  – ou, du moins, ce que je n’ai pas encore oublié.

A moi, qui ai changé de nom et ne l’ai jamais regretté, tout en proclamant sans cesse mon appartenance, en y consacrant trois livres (dont une thèse) et même une conférence à la synagogue de la rue Copernic… (L’Etoile rouge de David, Fayard, 2002 ; Le Nom et la peau, Denoël, 2004 ; La Femme proscrite qui m’a sauvé la vie, Le Bord de l’eau, 2014)

 

Le père de Mordecaï rêve de s’assimiler. Trahison. Abomination. La preuve ? Il se convertit.

Rosenblum – le « patron » de Himmelfarb – venu, lui aussi d’Allemagne et réfugié en Australie, décide – O horreur ! – de changer son nom en Rosetree et de devenir un bon citoyen australien. Trahison. Abomination. La preuve ? Il se convertit.

Assimilation. Trahison.

Je suis, à la quatrième génération, un enfant de l’assimilation et j’en suis fier.

Je ne me suis pas converti. Je ne crois en aucun Dieu. J‘ai appris du rabbin Marc-Alain Ouaknine, dont j‘ai suivi les conférences d’introduction au Talmud pendant des années, qu’un Juif n’est nullement tenu de croire, mais seulement de savoir.

Non point la Foi, mais la Voix.

Kafka, Celan, Jabès, voilà les Prophètes d’aujourd’hui.

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A cinquante pages de la fin du Char des Elus (qui en a plus de cinq cents), un fantôme tout à fait inattendu fait une très brève (et inexplicable) apparition : Sabbataï Tsevi, le faux Messie de Smyrne, l’apostat de Gallipoli, qui bouleversa la Diaspora il y a plus de trois siècles.

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Fable superbe : Dieu s’est retiré, s’est exilé hors de lui-même pour laisser place à la création du monde. Dans ce vide primordial, il reste un résidu de lumière divine qui jaillit en ligne droite et brise les vases où un dernier îlot de vérité s’est réfugié. La lumière se fragmente, s’atomise en minuscules étincelles, égarées dans l’Infini, enrobées des écorces du Mal.

Il revient à l’Homme, par son action, par sa dévotion, de réparer la brisure des vases, de délivrer les étincelles de leur enveloppe maléfique.

Pour libérer de leur captivité les parcelles cachées, le Messie lui-même (c’est-à-dire Sabbataï) doit descendre dans le royaume du Mal, arracher les écorces, affronter seul la lumière.

Sabbatai Tsevi est bientôt reconnu, proclamé. D’immenses foules juives, à travers l’Europe et l’Orient, l’adoubent. Une nouvelle loi, dit-il, doit être annoncée : celle de la Thora traduisait l’Exil ; il convient donc de la renverser, de l’inverser.

Ce qui était interdit devient la norme. Sabbatai lui-même se convertit à l’Islam, fait allégeance au Sultan. Son apostasie est le signe de sa sainteté.

 

Et si cette allusion si discrète introduisait un soupçon de doute ? Et si la « trahison » n’était pas, quelquefois, un témoignage de fidélité ?