L’humide et le sec

 

 

Je passe, en quelques heures, de l’humide au sec et du sec à l’humide.

Non, ce n’est pas le compte rendu météorologique du dernier week-end. Mais le bilan d’une aventure (ou d’une mésaventure) cinématographique.

 

Comment choisir un film ? J‘ai l’immense faiblesse de lire la critique. Avec l’illusion qu’en diversifiant les sources, je diminue le risque d’erreur. Si Le Monde et Le Figaro, Positif et les Cahiers du Cinéma s’accordent dans la louange hyperbolique ou dans l’éreintage, il y a – pensais-je -de bonnes chances pour que leur entente soit gage de confiance.

Prenons Lady Bird , le film de mon samedi : tous, ou presque, s’époumonent à vanter la réussite de la metteuse en scène Greta Gerwig. « Grâce, justesse et élégance », tranche Jacques Mandelbaum dans Le Monde. « Un portrait réussi de l’adolescence éternelle », apprécie Eric Neuhoff dans Le Figaro. « Un ouvrage d’une cohérence délicieuse », conclut Alain Masson dans Positif.

Je dois être trop vieux pour revivre avec tendresse ou nostalgie les affres de l’adolescence. Je n’ai vu qu’une interminable dégoulinade de bons sentiments. Qu’un hymne aux vertus de la famille : ces bons petits se révoltent, c’est de leur âge, mais ils finissent toujours par revenir aux joies saines du «Home, sweet home »…

Seule l’héroïne, Christine McPherson, alias Lady Bird, jouée par Saoirse Ronan, échappe quelque peu, pendant un quart d’heure, au catalogue éculé des stéréotypes hollywoodiens. Elle ouvre la portière de la voiture de sa mère et se jette sur la route, en pleine scène de dispute.

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Las ! Cette brève poussée d’énergie s’étiole bien vite. On comprend presque tout de suite que la dernière phrase du dialogue sera, bien sûr, I love you, mamma. (au téléphone, avec la distance qui sépare New York de la Californie ! Greta Gerwig nous épargne tout de même la scène des embrassades finales).

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On avait cru comprendre que toute une scolarité dans un lycée de bonnes sœurs à Sacramento, avec son lot habituel de mini transgressions (dont la consommation d’hosties, pendant les séances de masturbation avec une copine obèse) avait définitivement dégoûté Christine de la pratique religieuse. A peine arrivée à New York, la voici qui ne peut résister à l’appel d’un cantique : elle entre dans une église (il parait que, suprême audace, c’est un temple épiscopalien – ô trahison de la discipline apostolique et romaine !).

Tous les autres personnages sont d’improbables resucées de mille fantoches rencontrés depuis des années, dans le cinéma « indépendant » américain : le père, vieil hippy fatigué, barbe poivre et sel, informaticien au chômage, qui protège sa fille bien aimée (il est le seul à se souvenir de son anniversaire) et l’aide en cachette à solliciter une bourse pour une université de la côte Est ; la mère, « scary and warm » – effrayante et chaleureuse -, infirmière psychiatrique, bonne pâte sous des dehors un peu mégère ; le frère adopté, jeune Mexicain déjanté, – mais qui finira, lui aussi, par rentrer dans le rang, informaticien comme le chef de famille ; le premier amour, qui se révèlera être gay (il faut bien que le quota de minorités soit respecté, – je n’ai pas le souvenir, pourtant, que le casting comporte un Juif …)

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Le comble de la dégoulinade est atteint à un quart d’heure de la fin. Christine a obtenu sa bourse pour je ne sais quelle université new yorkaise. Ses parents l’accompagnent en voiture à l’aéroport. La mère (Laurie Metcalf) décide d’abréger les adieux : le parking « coûte trop cher ». Elle repart, laissant le père assister seul sa fille en ce moment décisif. Elle roule quelques miles, puis, prise de remords, fait demi tour avec l’espoir – du reste vain – d’un dernier baiser. Les gros plans sur ses mimiques, pendant les quelques secondes du revirement psychologique, devraient être mis au programme des écoles d’art dramatique : comment sur-jouer l’angoisse, le sentiment de culpabilité, la victoire de l’instinct maternel.

C’est ce que j’appelle le cinéma de l’humide.

 

Pour Eva, de Benoit Jacquot – mon film du dimanche – la critique se montre singulièrement moins indulgente. « Une liaison toxique, sans aucun piquant »,  « un monde de clichés et de rebondissements téléphonés », assène Murielle Joudet dans Le Monde. « Remake inutile du film de Joseph Losey », enchaîne Le Figaro. « Théoriquement intéressant, mais finalement congelé par son manque d’audace », nuance quelque peu Libération.

Une telle unanimité me rassure : me voici seul contre tous. Totalement à contre-courant. J’aime, au contraire, le côté glacé de l’intrigue : un refus radical de la psychologie, un film-équation, une pure réflexion mathématique.

Bertrand (Gaspard Ulliel) et Eva (Isabelle Huppert) sont l’un et l’autre des prostitués. Est-ce bien ce que l’on appelle des figures homothétiques ?

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La prostitution est ici montrée dans sa vérité cachée la plus concrète : un simple mouvement de billets. De liasses de plus en plus épaisses. L’image est répétée à près de dix reprises. Jamais vraiment de cul, encore moins de sentiment, rien que du fric.

« Tous les hommes qui me paient sont mes amis », proclame Eva.

Par une assimilation dont on appréciera la cruauté ou l’ironie, c’est de la même façon que l’avocat du marchand d’art escroc (le mari d’Eva) se fait payer.

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Sauf que Bertrand, qui fréquente – comme Eva – la roulette du casino, viole la règle du jeu. Il s’obstine, sans résultat bien sûr, à vouloir lui faire l’amour sans la payer. Refuser la circulation de l’argent – seul crime qui mérite vraiment punition : Bertrand n’échappera pas à son châtiment.

Au regard de la loi, Bertrand commet bien d’autres infractions qu’un esprit léger pourrait juger plus graves : il laisse mourir, sans aller chercher le médicament qui pourrait le sauver, le client au cœur fragile qui l’a attiré dans sa baignoire (homicide involontaire, non assistance à personne en danger). Il usurpe l’identité de sa victime et se fait passer pour l’auteur à succès d’une pièce de théâtre qu’il n’a évidemment pas écrite (escroquerie, abus de confiance). Il cause indirectement la mort de sa fiancée et de son producteur.

Peu importe.

Ce que la critique reproche à Benoit Jacquot, c’est tout justement de ne pas, lui non plus, respecter la règle. Il refuse le sulfureux, le morbide, le sensuel. Il ne sera jamais Josef Von Sternberg.

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Isabelle Huppert n’essaie pas de devenir Marlène Dietrich. Elle n’aguiche pas. Elle ne trouble pas. Elle est Isabelle Huppert.

C’est ce que j‘appelle le cinéma du sec.

 

Dès le lundi, j’ai replongé dans l’humide.

La capitaine Joseph Blocker (Christian Bale), un vétéran des guerres indiennes, en garnison dans le Nouveau Mexique, reçoit l’ordre de convoyer le vieux chef comanche Yellow Hawk, sur le point de mourir, entouré de toute sa famille, jusqu’à la réserve concédée à son peuple dans le Montana, pour lui permettre d’être enseveli parmi les siens.

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« Cet Indien, ce qu’il a fait, c’est un boucher. Je les hais, affirme d’emblée le capitaine. Et la guerre m’a donné des tonnes de raisons de les haïr. »

Que croyez-vous qu’il advint ?

L’idylle, bien sûr.

Charmants, ces Comanches … Ils viennent de purger une dizaine d’années en forteresse. Rien de tel pour vous assouplir la caractère et vous inculquer la passion de servir vos nouveaux maîtres.

A peine la belle Rosalie Quaid (Rosamund Pike) est-elle débarrassée de son mari et de ses enfants par un raid apache, que la femme de Yellow Hawk lui offre une jolie robe indienne pour dissimuler sa nudité et la consoler de ses malheurs.

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Très vite, le chef, jusqu’ici entravé de chaînes, obtient de faire le coup de feu aux côtés de ses gardiens. Mieux encore : il mène une expédition meurtrière contre leurs ennemis communs. Le comanche se mue en harki.

Ce n’est plus Hostiles – le titre de ce western de Scott Cooper – mais Dociles.

Quand, tout à la fin, un groupe de fermiers récalcitrants tentent, pour protéger « leurs » terres, de s’opposer à l’entrée de la troupe dans la réserve (des électeurs de Trump en puissance …), Comanches et Troopers s’unissent pour les abattre.

Joseph et Rosalie vont se séparer, après cette belle épopée vécue en commun. La jolie veuve monte dans le train, tenant par la main l’unique survivante du camp indien : la petite fille de Yellox Hawk, devenue une oarfaite schoolgirl américaine, avec nattes et lunettes.

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Joseph s’éloigne, sans se retourner.

Et puis miracle. Il s’interroge.

Il fait demi tour. Il saute dans le train en marche.

Lui, au moins, il ne sur-joue pas la crise de conscience. Il reste impassible. Sans plus d’expression que s’il s’apprêtait à fumer un cigare.

Entre l’humide et le sec, il existe parfois quelques nuances.