Pantalonnade à l’Odéon

 Au 19 Berggasse, Freud n’a sûrement pas connu que des réussites éclatantes.

Fils et petit fils de psychanalyste, le docteur Stéphane Braunschweig s’était adroitement sorti, il y a quelques mois, du double piège que lui tendaient Macbeth et sa redoutable lady : « un couple d’amoureux, équilibré et heureux que la « prophétie » des sorcières prend par surprise et rend fous.[1] »

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Arnolphe et Agnès (Braunschweig se spécialise dans la thérapie de couple !…) lui donnent aujourd’hui davantage de fil à retordre.

Agnès, dans L’Ecole des femmes, ne parle longtemps que par banalités brèves. Arnolphe, lui, est un intarissable discoureur. Sur le divan, l’un et l’autre se révèlent des énigme

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Cette pucelle agressivement innocente a-t-elle vraiment cru que « les enfants qu’on fait se faisaient par l’oreille » ? Est-elle aussi « pure » que l’imagine son protecteur quinquagénaire, – lui qui l’a fait élever jusqu’à ce jour dans une couveuse à chasteté, entièrement conçue pour lui « mitonner » une future épouse dotée « de la docilité/Et de l’obéissance, et de l’humilité /Et du profond respect, où la femme doit être/Pour son mari, son Chef, son Seigneur et son Maître » ?

Et ce bourgeois d’Arnolphe est-il sincèrement persuadé, comme il le proclame, que seules les idiotes fournissent la garantie d’un mariage heureux et surtout sans « cornes » ?

 

Chacun des deux, répond Braunschweig, cache son jeu.

Agnès est une sadique qui s’ignore. Une castratrice en puissance. Dissimulée derrière un rideau, qu’un valet tire ou remet en place au rythme des dévoilements ou des censures, il faut la voir manier ses ciseaux, réduire en lamelles ses photos et même … se préparer sans doute à trucider « le petit chat » dont elle annoncera bientôt la mort.

 

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Arnolphe – c’est bien connu – a peur du sexe des femmes. Et si c’était par terreur de sa propre féminité ? Il en rajoute dans la mise en scène d’une apparente virilité qu’il donne en spectacle : il s’essouffle, sur un vélo d’appartement, dans un club de gym ; il se déshabille et se rhabille à tout propos, exposant son corps sans flétrissure ni bourrelet ; il va jusqu’à mettre pantalon bas devant Agnès, esquissant plus qu’à moitié la fantasmagorie de son désir.

 

L'ECOLE DES FEMMES (Stephane Braunschweig 2018)

Fort bien.

Sauf que Braunschweig reste à mi chemin de ses révélations.

Et que loin de prendre ses deux analysants au sérieux, il choisit le registre de la farce.

 

Molière a su, dans la composition de ce couple impossible, admirablement doser la part de comédie et celle – plus dissimulée – de la tragédie humaine.

Certes Arnolphe nous fait souvent rire avec ses couplets de vieux misogyne psycho-rigide. Mais il nous émeut au plus profond lorsqu’il nous avoue son désarroi d’amoureux éconduit. Ou lorsqu’il prend conscience que rien jamais ne viendra compenser – face au godelureau blondinet – la différence d’âge avec Agnès.

Loin du pantin qu’on voudrait ici nous jeter en pâture, c’est un personnage complexe, contradictoire, qui pourrait presque, au cinquième acte, nous tirer des larmes.

Braunschweig prend le parti de la caricature. Dès la première scène, à peine descendu de son fameux vélo, Arnolphe (Claude Duparfait) apparait comme un crétin bavard atteint de la danse de Saint-Guy. Il ne cesse d’agiter les mains, de se contorsionner, de se déhancher, de se démancher le cou, de se tordre en tout sens : pendant près de deux heures, où il ne quittera pratiquement jamais la scène, il ne connaîtra pas un seul moment de repos.

Même dans la déroute de tout ce qu’il proclame et voudrait incarner.

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Avec Agnès (Suzanne Aubert), nous assistons à la métamorphose délicieuse d’une petite dinde en femme libre et sensible.

Braunschweig lui fait cadeau d’un vrai moment de grâce lorsque, contrainte de lire à haute voix le décalogue du mariage, elle étincelle d’un long éclat de rire, tout en mâchonnant, en triturant le ruban blanc de sa future coiffe nuptiale.

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Dommage que ce normalien-philosophe ne mesure pas vraiment les enjeux de la pièce. Molière risque gros : il ricane de l’Enfer, il parodie les Dix commandements, il ridiculise la morale bourgeoise.

Ce n’est pas un Feydeau avant la lettre.

Dans deux ans tout juste, il donnera Dom Juan, ou le Festin de pierre.

 

Je sais bien, pour l’avoir vue il y a soixante-sept ans au théâtre de l’Atelier, que Braunschweig semble ainsi rester fidèle à la mise en scène de Louis Jouvet : « Jouvet y jouait encore sur la mécanique, sur le pantin, écrivait Bernard Dort en 1979. Ce vieillard emperruqué, à tête de clown, couvert de rubans et de fanfreluches, il nous le présentait, d’emblée, comme une marionnette. […] Puis, progressivement, la marionnette se défaisait, par sursauts, et les rires se figeaient en de longs, douloureux et burlesques hoquets » jusqu’au hurlement final, qui résonne tragiquement.

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C’est justement cette « défaisance » de la marionnette, ce passage « progressif » à la tragédie qui fait défaut aujourd’hui.

 

 

Voici donc que, pour la deuxième fois en cinq mois, l’Odéon nous offre une comédie de Molière.

L’Avare, mis en scène par Jean-Luc Lagarde [2], fait ressortir, avec une impitoyable clarté, tout ce qui manque ou ce qui cloche aujourd’hui chez Stéphane Braunschweig.

 

L’idée de départ, qui structure toute la pièce, est simple : un avare est un homme qui « retient » et se retient. Qui, par peur de perdre et de se perdre, « surveille » toute chose et tout un chacun.

La nudité (ou plutôt la mise à nu) des personnages se lit, mot pour mot, dans le texte.

L'AVARE (Ludovic LAGARDE) 2018

Laurent Poitrenaux, qui joue Harpagon, « s’emprisonne dans un univers encombré des objets de ses cauchemars. Il ne supporte pas les regards, qui pourraient démasquer ses secrets (…) Il se roule par terre. Il délire. Et pourtant, comme son personnage, il se retient. Il connaît l’ultime limite à ne pas dépasser pour ne pas sombrer dans la caricature. »

 

Claude Duparfait en est l’exacte contre-image en négatif.

Braunschweig choisit, pour lui, la pantalonnade.

 

 

[1] Cf. octoscopie du 17 février 2018, Du bon usage du noir

[2] Cf. octoscopie du 18 juin 2018, L’Avare ou la mise à nu.