En faire un roman dans sa tête

 

 

Je suis d’autant plus fidèle à mes passions qu’elles sont souvent tardives. Après la découverte-choc, il y a un mois, de George Eliot et de son Daniel Deronda, j’ai voulu pousser plus loin l’exploration de l’œuvre – pour moi terra incognita – de cette romancière anglaise de l’ère victorienne.

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Je me suis immergé dans les mille deux cent pages de Middlemarch, paru en anglais quatre ans plus tôt (1872) et dont la nouvelle traduction française (Sylvère Monod, Gallimard, Folio classique) date de 2005.

J’en suis, une nouvelle fois, sorti ébloui.

 

Tout se passe dans la tête des personnages : chacun se fait son petit roman, « invente » les autres – et parfois soi même – au gré de ses propres désirs, de ses images intimes, de ses secrets. Ou en se conformant, sans le savoir, aux modèles que lui impose la société. Il n’y a pas de « caractère » : rien que des figures changeantes, contradictoires …

 

Le roman se déroule, dans les années 1830, à Middlemarch, une petite ville des Midlands. Trois femmes dominent l’intrigue (et, souvent, les hommes qui tentent de les affronter).

Dorothea est sans doute la plus belle, la plus intelligente, la plus complexe des trois : dès l’enfance, elle s’est vouée à la foi absolue. « Sera-t-elle une nouvelle Thérèse d’Avila ? » feint de s’interroger George Eliot dans le Prélude. Elle rêve d’un destin de bienfaitrice de l’humanité, aux côtés d’un homme qui lui servirait de guide spirituel. Elle croit trouver le partenaire idéal en Casaubon, un pasteur laid et pédant qui pourrait être son père et s’imagine en découvreur d’une « clé de toutes les mythologies ». Elle l’épouse. Il l’emmène à Rome en voyage de noces. Ici commence le désastre.

Rosamond, fille de Vincy, industriel et maire de la ville, est une séductrice, une coquette qui imagine tous les hommes à ses pieds. Elle prend dans ses filets le docteur Lydgate, qui fait ses débuts dans la vie comme médecin du nouvel hôpital. Ils se marient. Nouveau désastre.

Mary Garth se décrit elle même comme laide et pauvre. Fred Vincy, le frère de Rosamond, éternel perdant à tous les jeux de la vie, l’aime depuis l’enfance. Elle exige, pour se déclarer, qu’il prenne enfin un métier sérieux (et non l’absurde habit de clergyman, que veut lui faire endosser son père et pour lequel il ne se sent aucune vocation). Il faudra plus de mille pages avant qu’il se décide à la satisfaire.

 

Le premier « roman » que se fabriquent dans leur tête les personnages, c’est celui de la religion. George Eliot a sans doute quelques comptes à régler : à vingt-trois ans, elle affirme son rejet de la foi chrétienne (elle appartient à l’église épiscopalienne) et entre en conflit avec son père en refusant d’assister désormais aux offices.

Il y a au moins quatre pasteurs dans le casting de Middlemarch. Casaubon – celui qui joue le plus grand rôle – n’est qu’un faux intellectuel ranci, à la « rhétorique glaciale », « un rat de bibliothèque desséché et proche de la cinquantaine », un fantôme qui, de son propre aveu, « vit trop avec les morts ». Sans doute impuissant (mais le sexe est totalement absent du roman), il n’utilise la religion que comme un instrument de la dictature « morale » qu’il impose à Dorothea, un élément de son statut d’aristocrate de rang médiocre (mais pas de médiocre fortune).

La religion, s’interroge ironiquement Mary, est-ce que ce ne serait pas simplement « une institution inventée pour transformer des idiots en gentlemen ? »

Mais le pire adepte, c’est ici le banquier Bulstrode, bigot méthodiste qui tente d’imposer ses règles à toute la société middlemarshienne. L’histoire qu’il se raconte pour justifier sa foi : « gagner le plus possible de puissance afin de la mettre au service de la gloire de Dieu ».

Ces gens-là, juge Featherbrother, le plus sympathique des quatre, « considèrent le reste de l’humanité comme une carcasse condamnée à leur servir de nourriture pour accéder au ciel. »

Bulstrode dissimule pourtant un redoutable passé, qui reparaît sous les traits d’un de ses anciens complices. « L’étendue de notre péché, explique-t-il, sert seulement à mesurer l’étendue du pardon et à confirmer définitivement que nous sommes l’instrument particulier des intentions divines. »

Ce n’est pourtant pas un Tartufe. « Le salut spirituel était chez lui un besoin authentique. C’était simplement un homme dont les désirs s’étaient révélés plus forts que ses croyances théoriques et qui avait progressivement trouvé à la satisfaction de ses désirs des explications les mettant en accord avec ses croyances ».

Quand le chantage, puis la mort suspecte de son vieux compagnon de brigandage rendent la situation intenable, Bulstrode invente sur le champ un nouveau « roman : celui de sa rédemption. Il offre sa fortune à Fred, à Lydgate, à Ladislaw, à Caleb – le père de Mary. Tout le monde la refuse (ou finit par la refuser). « Ce qu’il croyait en ces moments de terreur, c’est que s’il accomplissait spontanément un acte de justice, Dieu lui épargnerait les conséquences de ses mauvaises actions. »

Et Dorothea ? « J’ai, confesse-t-elle à Ladislaw, une croyance personnelle qui me réconforte (…). Qu’en désirant le bien absolu, même sans savoir en quoi il consiste (…), nous participons à la force divine contre le mal.

– C’est un mysticisme magnifique

– Ne lui donnez pas de nom. Je n’ai cessé de découvrir ma religion personnelle depuis ma petite enfance. Je priais énormément … aujourd’hui je ne prie presque jamais. Je m’efforce de ne pas éprouver de désirs qui ne concernent que moi, parce qu’ils pourraient ne rien valoir pour autrui. »

S’inventer soi-même, se raconter sa propre histoire : c’est une formule qui, pour George Eliot, ne vaut pas que pour la religion.

 

Deux autres « romans » se fabriquent, s’opposent, s’entremêlent à un tel point dans la tête des plus jeunes de nos personnages qu’il est souvent difficile de les distinguer, de les démêler, d’en doser l’exact mélange :  l’amour et le rang social.

Détournant quelque peu (mais pas tout à fait) la célèbre formule de Jules Renard, ou pourrait presque dire que, chez Eliot, il n’y a pas d’amour, il n’y a que des romans d’amour. Ce qui, loin de le rabaisser, l’élève à la hauteur de la plus haute littérature.

Chacun construit avec délice l’image de l’objet aimé et – dans le même exaltant mouvement – construit une image de soi qui s’emboîte dans l’autre, qui en devient le complément idéal et nécessaire.

Un peu comme l’aperception du temps et de l’espace chez Kant, on ne peut aimer que si l’on a une idée a priori de l’amour. Mais cette idée ne se développe pas en vase clos : elle se module au gré de l’air du temps, des modèles qui circulent dans la société et dans les arts, elle se heurte souvent – tout bêtement – à l’obstacle du réel (et, tout d’abord, à la hiérarchie sociale, telle qu’elle est vécue ou fantasmée par chacun).

 

Ce conflit de deux « romans » antagonistes se dévoile avec une particulière cruauté dans le couple que tentent de former Lydgate – l’ambitieux – et Rosamond – la coquette.

Tout commence par un regard. Elle fait tomber sa cravache (tiens ! …). Il la ramasse et la lui tend. « Leurs yeux se rencontrèrent, la rencontre ayant ce caractère auquel on ne parvient jamais quand on s’y efforce, mais qui apparaît comme la soudaine et divine dissipation d’une brume. Je crois que Lydgate devint un peu plus pâle que d’habitude, mais Rosamond s’empourpra vivement et éprouva une sorte de stupeur. »

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« Pourtant ce résultat – ce qui s’appelle tomber amoureux – était exactement ce que Rosamond avait envisagé d’avance : elle avait élaboré un petit programme, dont une scène comme celle-ci constituait l’inévitable commencement ». Dans son « roman mondain » (le mot est de George Eliot), la cible doit « arborer un certain air de distinction qui va de pair avec les bonnes familles », « avoir des liens de parenté qui ouvrent la perspective d’entrer dans ce paradis qu’est aux yeux des bourgeois le haut rang», mieux encore : « être plus ou moins cousin d’un baronnet. »

Le coup de foudre devient un coup de chance : toutes les cases sont remplies. Du moins pour elle.

Lydgate veut, lui, devenir un « grand médecin », faire une de ces découvertes qui bouleversent l’avenir de l’humanité. « Il n’était pas prêt à accueillir l’idée qu’il était amoureux d’une jeune fille qu’il trouvait séduisante », douée de « la forme d’intelligence souhaitable chez une femme – polie, raffinée, docile, prête à se laisser guider vers la perfection dans tous domaines délicats de la vie, et enchâssée dans un corps qui exprimait cette réalité avec une force démonstrative excluant le besoin d’autres preuves » (cette formule alambiquée est à peu près la seule référence, dans tout le roman, à l’existence de cette chose misérable qu’on appelle un corps).

Et pourtant il se laisse peu à peu séduire. George Eliot, peu portée au lyrisme, trouve des mots délicieux pour décrire ces « amours de jeunes gens… subtiles toiles arachnéennes ! (…) contacts fugitifs du bout des doigts, rencontre de rayons émis par des globes bleus et bruns, phrases inachevées, altérations infinitésimales de joues et de lèvres, tremblements imperceptibles … »

Tout se brise sous le choc du réel. Elle aspire au train de vie d’une grande bourgeoise. Il n’en a pas les moyens. Il s’endette. Il coule.

« Elle se dit qu’elle commençait à connaître les tourments de l’amour déçu et que nul autre homme ne pourrait donner naissance à ces délicieux châteaux en Espagne qu’elle construisait depuis des mois. »

Lui, de son côté, se résigne à « contempler à travers un voile d’illusions de plus en plus mince la surface vide et terne qu’offrait l’esprit de Rosamond. (…). Il  mesure tristement la distance parcourue depuis son ancien pays des rêves où Rosamond lui apparaissait comme ce parfait échantillon de féminité qui allait vénérer l’esprit de son mari. » Il craint même de « sombrer dans la hideuse prison de la haine conjugale. »

Un deus ex machina (Bulstrode, puis Dorothea) leur épargne le naufrage. Tout rentre dans l’ordre. Chacun avait rêvé de dominer l’autre. Rosamond gagne son pari : la médiocrité triomphe.

 

A l’autre extrêmité du prisme des amours, se dresse la figure fascinante de Dorothea. Totalement indifférente aux prestiges de la hiérarchie sociale.

Elle ne nourrit pas en secret une idée a priori de l’amour ( ou, plus exactement, elle tarde à la découvrir).

Simplement une idée d’elle-même.

Elle ne voit pas Casaubon. Il n’est même pas sûr qu’elle ait, un jour ou une nuit, aperçu son horrible nudité. Elle ne l’entend pas. Elevée dans la solitude d’un manoir, sous la tutelle d’un oncle peu intelligent qui a tâté autrefois des églises réformées dissidentes (plus rigides que la très aristocratique high church anglicane), elle ne connaît rien à la vie. Casaubon est pour elle une pure abstraction : elle s’imagine partager la vocation d’un grand chercheur qui l’initiera aux voluptés de la science. « Ce serait comme d’épouser Pascal. »

Elle croit trouver en lui le miroir de sa propre vérité : « dans les profondeurs du réservoir insondable que constituait l’esprit de M.Casaubon », elle « avait vu se refléter dans un vague et vaste labyrinthe toutes les qualités qu’elle y apportait elle-même. »

« Tous sans exception nous naissons dans l’hébétude morale, en prenant le monde comme une mamelle pour nourrir la suprématie de notre moi. »

Mais Casaubon ne croit pas au roman de l’amour. Il n’attend dans le mariage que « le réconfort de soins féminins pour les années de son déclin. Il résolut donc de s’abandonner au flot du sentiment et fut peut-être surpris de découvrir la profondeur extrêmement faible de ce ruisselet. »

A Rome – la très catholique, la très baroque – elle perd tous ses repères. Au musée du Vatican (est-ce un hasard du destin ?), elle fait la connaissance du jeune Ladislaw, un cousin de Casaubon, qui se voudrait artiste. Il a son âge, ou à peu près. Il est beau, Il a les cheveux bouclés. Il lui révèle, sans presque le faire exprès, que les soi-disant recherches de Casaubon à la bibliothèque du Vatican n’ont aucun sens, puisque le vieux clergyman ignore l’allemand, et donc les travaux les plus récents et les plus décisifs. Du reste, contrairement à ses attentes, elle n’est invitée à y prendre aucune part.

Casaubon a l’intuition soudaine qu’elle a cessé, à Rome, de croire en lui et en son œuvre. « Décidément, cette femme était trop jeune pour s’élever au niveau altier de la condition d’épouse – puisqu’elle ne se montrait pas incolore, informe, résignée d’avance. »

A son retour en Angleterre, Dorothea se retrouve « dans un emprisonnement moral qui se confondait avec le paysage froid, sans couleur, rétréci … »

Ladislaw lui rend visite. « Chacun regarda l’autre comme si tous deux étaient des fleurs qui venaient d’éclore à la minute même (…) Nous autres mortels connaissons des moments divins où l’amour ne demande rien que la complétude de l’objet aimé. »

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Mary Garth, elle, n’a pas besoin d’aller très loin pour trouver le modèle idéal de l’homme à aimer : c’est son père, Caleb Garth, qui – ancien entrepreneur du bâtiment – n’a jamais rien compris à la grammaire de l’argent, mais connaît sur le bout des doigts celle du bois et du fer. Dans l’immense débâcle des religions établies, il voue au travail bien fait une « adoration fervente et quasi religieuse. » C’est sa religion à lui, donc à elle.

Fred aime Mary. Elle ne l’aimera que s’il devient une réplique de Caleb : un bourreau de travail, un intendant consciencieux des propriétés des riches. Ironie suprême : il écrira même un ouvrage « sur les navets et les rutabagas. » Elle pourra enfin épouser l’image de son père.

 

Fred ne choisit pas son destin. Il laisse d’abord son père, Vincy, choisir à sa place : « Vous serez clergyman, mon fils ! » Fred n’en a aucune envie. Il rate ses examens. « Vous avez gaspillé votre éducation en descendant d’un cran dans l’échelle sociale, alors que je vous avais donné les moyens de monter plus haut, un point c’est tout. »

Fred compte sur la chance. Sur l’héritage de son oncle Featherstone « la pierre-plume », (toujours le sens caché des noms …). Sur la générosité de Caleb. Sur le bénéfice qu’il pourrait empocher en vendant son cheval. A chaque fois, raté !

«J‘aurais honte, proclame Mary, de déclarer mon amour pour un homme qui reste toujours suspendu aux autres et calcule ce qu’ils vont faire pour lui. »

« Elle considérait la vie comme une vraie comédie dans laquelle elle avait pris la résolution orgueilleuse et même généreuse de ne pas jouer un rôle indigne ni perfide. »

Souveraine, elle se choisit.

Ce sera donc elle qui décidera à la place de Fred. Une bonne épouse qui s’inventera un bon mari.

 

Lydgate s’était cru un homme fort. Il serait un « grand médecin ». « Il était de ces garçons exceptionnels (…) qui décident qu’il y a dans la vie une chose qu’ils aimeraient faire parce qu’elle le mérite et non parce que leurs pères la faisaient déjà. »

Sauf que Rosamond n’avait jamais rêvé de lui que sous les traits d’un jeune aristocrate vivant à Londres dans une sorte d’oisiveté dorée. « Tes cousins de Quallingham estiment tous que tu es descendu au dessous de leur niveau social en choisissant ta profession. »

Elle le ruine. Il n’a plus le choix. Il se résignera à devenir un médecin mondain, entre Londres l’hiver et une ville d’eaux élégante l’été.

« Lydgate se considéra toujours comme un raté : il n’avait pas fait ce qu’il avait jadis voulu faire (…) Bref, Lydgate était ce qu’on appelle un homme arrivé. »

« Nous nous engageons sur une voie dangereusement étroite quand nous commençons à contempler passivement notre moi futur, à nous voir menés avec notre consentement vers des fautes insipides et des actions minables. »

 

Will Ladislaw n’est pas né avec une cuillère d‘argent dans la bouche : tout le monde a perdu la trace de sa mère, qui s’est enfuie du foyer familial et aurait épousé un musicien polonais sans le sou. La bonne société de Middlemarsh le soupçonne même d’être juif ! Il n’a plus d’autre famille que son cousin Casaubon, qui se méfie de lui et le déteste.

« Will était une espèce de bohémien, assez satisfait de constater qu’il n’appartenait à aucune classe ; sa situation lui donnait une impression de romanesque. » Voilà le mot-clé : à lui, tout justement, de construire son propre roman.

Il ne sait pas encore exactement ce qu’il veut. Mais il détermine très précisément ce qu’il ne veut pas. Quand Casaubon prétend lui interdire de devenir journaliste, voire de rester à Middlemarsh, il lui envoie une superbe lettre pour lui signifier que nul ne peut empiéter sur sa liberté. Quand Brooke, son mécène, renonce à diriger un journal, puis à sa carrière politique, et l’invite, lui aussi, à déguerpir, il affirme, une fois encore, sa totale souveraineté : « Je resterai tant qu’il me plaira. Je partirai de mon propre chef, non parce que je leur fais peur. »

Ce n’est pas un hasard s’il rencontre l’âme-sœur, Dorothea, qui donne le plus superbe exemple d’une indépendance absolue : elle préfère renoncer à tous ses privilèges d’argent et de caste, plutôt qu’à l’amour de Ladislaw.

Comme Daniel Deronda – dans le dernier livre de George Eliot -, comme Mera, sa jeune épouse juive, comme Mordecaï, son inspirateur – face à ceux qui se laissent mener par les autres, comme Gwendolen ou Lydgate – Ladislaw et Dorothea écrivent et imposent le roman qu’ils se sont fabriqué dans leur tête.

 

Vingt-cinq ans avant les premières publications théoriques de Freud, Eliot multiplie les intuitions les plus étranges. Dès son adolescence, Dorothea pense que « le mariage vraiment délectable doit être celui où votre époux serait une sorte de père » (remarquons tout de même que ce tropisme s’incarnera … en Casaubon !). Plus tard, Lydgate, devenu son médecin après la mort de Casaubon, « ne doute pas qu’elle n’ait souffert de la tension et des conflits dûs au refoulement. »

La mort – celle des autres, mais aussi la prémonition de la sienne propre – sert le plus souvent de révélateur qui met à jour les secrets de l’âme. C’est parce qu’il sait qu’il va bientôt mourir que Casaubon se détache définitivement de Dorothea et rédige le codicille fatal. Et sa mort va provoquer chez elle « un état de changement convulsif, un choc brutal de répulsion à l’égard de son défunt époux, un curieux élan de son cœur vers Will Ladislaw … » C’est le testament de Featherstone qui rebat toutes les cartes de la petite société de Middlemarch et oblige chacun à de nouveaux choix ou des renoncements déchirants. Lui même, de son vivant, « gloussait à la pensée des vexations qu’il pourrait infliger par l’impitoyable étreinte de la main du mort ». C’est la mort de Raffles, l’ancien complice de Bulstrode, qui arrache au vieux banquier tous ses voiles de dévotion et contraint tous ses débiteurs (vrais ou seulement en puissance) à recalculer leurs bilans de vie et, parfois, à découvrir les vertus du courage.

 

Quand Dorothea se fait annoncer chez son tuteur, M.Brooke, Ladislaw, qui  se trouve là en visite, « sursaute comme sous l’effet d’une secousse électrique et sent un fourmillement au bout de ses doigts ». Comme si « toutes les molécules de son corps avaient transmis le message d’un contact magique (…) La plus efficace des magies est une nature transcendante : et comment mesurer la subtilité des contacts qui transmettent la qualité de l’âme aussi bien que du corps et rendent la passion d’un homme pour une certaine femme différente de sa passion pour une autre autant que la splendeur de l’aube sur des vallées, des rivières et des sommets montagneux diffère de la splendeur des lanternes chinoises et des vitraux ? »

Le roman de l’amour se transmue en poème de la transcendance de l’amour.