Pierre Guyotat : orgasme et eucharistie

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Un jeune homme de soixante-dix-huit ans – Pierre Guyotat  – poursuit le travail d’archéologie du moi, entrepris depuis douze ans à travers ses trois précédents livres (Coma, Formation, Arrière-fond) : comment me suis-je construit tel que je suis, au terme de ma vie, toujours en devenir, en dépit de l’âge ?

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Aujourd’hui, avec Idiotie, le chantier de fouille s’attaque sans doute à la couche de terrain la plus tourmentée, – de dix-huit à vingt-deux ans – ces quatre années (1958-1962) où tout a basculé : les derniers combats, les ultimes horreurs, et puis la perte de l’Algérie ; la fuite sans retour hors de la maison des parents, la solitude, la misère, la guerre dans les djebels, la révolte, la prison.

 

Que l’on ne s’attende pas à un récit linéaire, à une chronique historique, à une éducation sentimentale ! Il faut se préparer à un magma de lave bouillante, à un capharnaüm éblouissant d’images volatiles, de sons, d’odeurs, de cris, d’orgasmes, d’extases, de saints, de tortures …

Impossible à raconter, à résumer : tout est dans l’écriture folle, dans la poétique du « tout en même temps » (dans le flux existentiel, comment distinguer ce qui relève de la pensée, de la sensation, de la mémoire, du désir ? …)

 

L’archéologue, lui, tente de rassembler les fragments, de les classer, d’en reconstituer un ordre plausible. Peut-être faut-il se livrer à la même expérience, forcément aléatoire, avec le puzzle de Guyotat.

 

Il me semble que l’on pourrait définir trois cercles, trois enclos où l’on distribuerait – un peu à l’arbitraire – les hétéroclites produits de l’exhumation « autobiographique » (expression ô combien aventureuse, quand le maître du jeu s’appelle Guyotat !)

Le cercle du Père, celui de la Mère, celui de Dieu (bien qu’il confesse parfois, en ce dernier cas, une hésitation, un appauvrissement venus avec les années …).

 

Le Père constitue une figure ambigüe : à la fois aimé et détesté, craint pour ses châtiments, admiré pour sa droiture. Il incarne l’Autorité, celle de la morale familiale, de toutes les hiérarchies sociales, de l’Armée tellement haïe, des gradés – les « croques », dans l’argot des casernes -, des tortionnaires.

Face à lui, se dresse la Rébellion. Qui prend d’abord la forme de la fuite. Pour financer ses espoirs de fugue, l’adolescent vole un billet, qu’il tire d’une cassette en haut d’une armoire, dans la chambre où sa mère vient de mourir. Le Père punit, soutenu de toute la fratrie. Le jeune homme s’enfuit, poursuivi par l’obsession de la Faute, se condamne lui-même à une errance dans les rues, sans pain ni toit.

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Dans un café de la banlieue nord, il rencontre, pour la première fois, – est-ce une rébellion, une insurrection en herbe, une révolution peut-être? – la révolte algérienne (qui prend, comme toujours chez Guyotat, la forme du Désir : une jeune danseuse berbère, à demi dénudée …). Une rafle interrompt brutalement la danse. « Un policier demande si je suis des leurs, il m’échappe de répondre que je n’en suis pas digne » : encore le poids de la Faute.

Mobilisé en Algérie, il se révolte dès les premiers jours, non par choix politique, mais par refus de la hiérarchie, de l’arrogance des sous-officiers : il dévaste leur bureau, renverse le poêle, déchire les documents, se jette à mains nues sur le capitaine, mordant, hurlant. Prison, cachot, interrogatoires, fouille de ses papiers (où l’on retrouve les premiers linéaments de ce qui sera – neuf ans plus tard – Tombeau pour cinq cent mille soldats), accusations de tentative d’atteinte au moral de l’Armée, de complicité avec les fellaghas …

Dans la sensation de rester fidèle à la tradition d’une famille où tous, ou presque, ont participé à la Résistance : prison, déportation, mort au combat …

Et peut-être aussi par auto-punition, pour effacer, pour éloigner l’inguérissable sentiment de culpabilité…

 

La Mère, à sa façon tout aussi ambigüe, incarne à la fois la figure évidente de l’enfantement – qui le poursuit, il ne voit partout que « parturientes », – lui qui, à ma connaissance, ne s’est jamais encombré d’une progéniture — , mais aussi du Désir : l’image prégnante de ses seins, du contact de son corps (au point de fantasmer qu’elle pourrait encore « l’étreindre de côté et lui frotter le dos, ce serait, maintenant, d’un squelette, ah dieu ! »)

Cette omniprésence du désir (sans jamais l’accomplir…) se manifeste dans l’épanouissement de tous les sens.

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Voir : Guyotat est un voyeur, un mateur. A travers l’entre-baillement d’un volet, ou la transparence d’une fenêtre, en haut d’une volée d’escalier, ou en ombres chinoises derrière le soupirail d’un cachot, il aperçoit sans cesse des copulations secrètes, parfois incestueuses, qui le plongent dans le ravissement.

Entendre : il n’a pas son pareil pour enregistrer l’infime frottement d’une étoffe contre le sexe ou la gorge d’une femme, le tapotement d’un haut talon sur le carrelage – promesse d’une tentation si proche -, le gémissement étouffé du plaisir.

Sentir : le texte est envahi d’odeurs et, plus souvent, de puanteurs qu’il recherche avec délice, tout particulièrement celles de la défécation, qui se mêlent – pour son contentement – aux remugles du sexe.

Goûter : le jeune homme se souvient (croit se souvenir) de la saveur du téton maternel. Faute de pouvoir accéder lui-même à une telle posture, il se délecte du spectacle des visages qui se penchent sur l’entrecuisse, des langues qui en savourent les fumets (ce qu’il appelle « le secret des filles »). S’y décèlent souvent des aromates plus inattendus : « odeur de mercerie », « excrément public et crésyl. »

Toucher : dix fois, cent fois, dans la rue, dans l’autobus, sur les quais de Seine, dans la montagne algérienne, il rêve de palper un sein entraperçu, de le malaxer, de le sucer, d’« y mettre la paume, comme sur la part éclairée du globe et sur sa part de nuit. »

 

« La logique, dit-il, après avoir évoqué son « habitude de bander dur et durable aux créatures de son imagination », est « une lumière, un éblouissement, une danse, un rire, l’accord avec Dieu créateur. »

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Dieu est partout. Moins le Dieu d’amour que le Dieu de justice : celui qui punit la Faute. « Je me suis perdu devant l’esprit de l’être sacré aujourd’hui regardant Dieu, en Son contact : pas de faute morale, mais une faute d’ordre, un écart de Sa logique, un sacrilège de rien du tout mais une mort à vie… Mon regard, à cru ou avec verres, glisse sur la petite lumière du Saint Sacrement dans le tabernacle : nul dieu ne veille plus sur moi. »

Le Père plus que le Fils, « trop enclin à pardonner ».

 

Le salut est dans l’écriture.

Dire « une pensée au bord de l’abîme ».

Exploser en même temps que retenir.

Pour Guyotat, accomplir l’acte du sexe, l’achever par la pénétration, ce serait se condamner au silence. Jamais, de tout le livre, il ne cède à la tentation. « L’amour m’est interdit pour que je crée »

Cela « relâcherait la tension nécessaire au grand œuvre spontanément transgressif, me contraindrait à écrire de la fiction sage, morale, de convention à vie, pour mes obligés… J’ai pour la fille, la femme un désir charnel intact, je peux suivre une nuque nattée, une échancrure pleine de sein, un front bombé pensif, un ventre fécond, des mèches autour d’une oreille … : apparitions d’un monde interdit, le « nôtre » pourtant, que les figures, les voix de ma fiction, encore à ce jour inachevée, font disparaître. »

 

« Faire apparaître sur le feuillet, par la montée du désir (…), peut-être des mots nouveaux, des morceaux de mots tentateurs ? (…) Des mots qui, accélérant le désir, produisent en même temps que l’explosion : une giclée du liquide de la reproduction (…), une sécrétion qui, comme celles du Christ en agonie, puis outragé, puis cloué, manifeste devant le monde l’intensité, la vérité de l’engagement, l’écriture, la coulée d’encre, la trace indélébile pour moi du moins aux yeux de Dieu, c’est-à-dire de ma conscience, de la vision sonore d’un « bordel » – dont le mot même me fait bander ».

L’écriture tout à la fois comme orgasme et comme Eucharistie.

Le plaisir solitaire, ou limité au seul regard, parfois au contact furtif de deux épidermes, voilà, pour lui, l’ascèse fondamentale.

Sur ce chemin-là, je crains qu’il ne rencontre guère de maître ou de disciple dans toute la littérature française.

 

Une telle auto-flagellation implique une fabrique de la langue : à la fois débordement lexical, déluge de mots, et maîtrise absolue de la phrase, de sa syntaxe.

La langue de Guyotat s’invente au fil des ans, de livre en livre, reconnaissable entre toutes. Cela donne souvent des chefs d’œuvre, comme Coma, en 2006. Parfois cela frôle l’illisible, comme dans Joyeux animaux de la misère, en 2014.

Le modèle proclamé, c’est Faulkner.

« Illumination : c’est de la bête que je dois faire une œuvre, de l’idiot qui parle, du « rien » … L’épopée de l’idiot – par l’idiot, détruire l’humanisme … Plus le mental et les préoccupations sont limités, plus le verbe est beau et ample : l’idée fixe comme percée et éclatement du réel. »

 

La fabrication d’une syntaxe entretient ici un rapport existentiel avec la construction du moi, qui est le vrai sujet du livre. Elle en épouse la substance. Elle en trahit les dessous.

La phrase est longue, sinueuse, complexe, elle bifurque, dévie, s’enroule, revient en arrière.

Il faut inventer une écriture de la totalité. De la simultanéité. De la non causalité.

« Penser tout en même temps (…) Tout, dossier de chaise devant moi, bout de mon soulier, dalle rompue, dalle entière pied de chaise, cendre de cigarette au sol, tout nous entraîne à penser, tout autant que le parfum de fille, la musique et la lumière des tableaux derrière moi ou les clochettes du Salut qui s’achève loin dans la lumière dorée. »

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Tout, bruits, images, lumières, désirs, adorations, présence de Dieu, copulations, touffe de poils sur le sexe des femmes, tout doit être mis sur le même plan. Il n’y a pas de mécanisme caché, rien ne s’enchaîne, ne s’engrène, rien qu’une sorte d’immense patchwork où chaque fragment ne vaut ni plus ni moins que tous les autres.

Avec, toujours en arrière-fond – mais formulée une seule fois dans tout le livre : « une pensée continue de la violence du monde – mais violence de la vie »

 

La sublime séquence de l’église Saint Eustache en fournit une démonstration éclatante. Le clochard Guyotat, en fugue et rupture avec son père, y cherche refuge. Une femme – une silhouette « en chemisier léger qui recouvre les seins jusqu’à la naissance du cou » – y pénètre, éclairée seulement par « les petites flammes des cierges qui se couchent en direction du porche. »

Dans une phrase de vingt-sept lignes, où s’accumulent les tirets, les deux points, les points virgules, les points d’interrogation, mais jamais de point, s’entremêlent, s’enchevêtrent, « l’éblouissement en zébrures », les « clignotements », « le bourdonnement du grand orgue »,« la supplication de son père à genoux » (qui, bien sûr, est resté chez lui, dans son village …), le bruit des talons de la fille (« elle boîte un peu »), l’image fascinante de la même fille « fouillant sur ordre entre les cuisses du tout-venant » (c’est une pute …), la passe, le souteneur, mais aussi « les chairs mystiques des tableaux suspendus dans les chapelles », « les anges agenouillés », rêvant – lui – de « regarder depuis leurs yeux, prier depuis leurs mains jointes, ailes s’enracinant dans ses épaules » …

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Tout le récit fonctionne donc sur le registre de l’énumération, de la coordination grammaticale qui supplante la subordination.

Le système de ponctuation découle de cette prémisse. Le point se fait rare : rien ne se clôt jamais ; toute échappée, tout chemin de fuite, restent ouverts. Le point-virgule, ou le tiret, qui scandent le rythme, mais n’interrompent pas la pensée, s’imposent comme solutions provisoires. Le deux-points introduit un embryon de logique, mais sans faire peser le poids d’un raisonnement complet à coups de « parce que », de « puisque », de « donc ».

Le point d’interrogation parsème les phrases, – des dizaines en mainte page. Tout suscite le doute. Ce début dans la vie, dans la solitude des choix, n’est que questionnement.

L’infinitif est le mode verbal privilégié. Le sujet en est absent (du moins formellement). Or ce récit d’apprentissage est tout justement recherche d’un moi, qui parfois s’absente et toujours reste à constituer. « Je n’existe plus (…) Les rêves ? Est-ce moi qui les vis ? » La Faute l’a condamné à la perte.

Parfois le gérondif (le participe présent) se substitue à l’infinitif comme verbe principal : au cœur du processus de l’accomplissement, du work in progress, songeons à son rôle en anglais.

 

Dans une dernière vision apocalyptique, – on est chez Dante, on est chez Shakespeare -, Guyotat s’imagine à l’immense congrès de toutes les victimes de la guerre, non seulement les morts, « quelques fois mutilé(s) des organes par lesquels ils auraient pu transmettre la vie, un peu de leur cœur, de leur esprit, de leur souffle au monde et du souffle du monde en eux », mais aussi « tous les égorgés, tous les mutilés du nez, des lèvres, des oreilles, tous les énucléés, tous les démembrés, tous les désentraillés, tous les traqués abattus, tous les battus à mort, tous les déchiquetés, tous les enflammés, bébés jetés contre les murs, mères enceintes éventrées, toutes les violées, tous les torturés, tous les ébouillantés vifs, tous les hachés, tous les sciés vifs, tous les écorchés, tous les rendus fous, tous les humiliés à vie, tous les disparus jamais retrouvés : victimes à retardement du crime originel de la conquête. »

Avant qu’il reprenne le chemin de chez son père, « décidé à en découdre : tout à y reconquérir. Mais avec quelle force de chair renouvelée. »

 

Ainsi s’achève cette Idiotie de Pierre Guyotat, le dernier grand écrivain français encore vivant.