Périclès, Prince du pire

Je bats ma coulpe. Je vous dois des excuses.

Il y a tout juste un mois, je vous faisais l’éloge enthousiaste de Declan Donnellan et de ses mises en scène de Shakespeare. Je vous disais mon admiration pour son Macbeth. Je vous annonçais que je me précipiterais pour applaudir son prochain spectacle, son Périclès prince de Tyr, au théâtre des Gémeaux à Sceaux.

J’espère que personne ne m’a entendu. Que je n’ai convaincu aucun d’entre vous de braver la neige pour goûter une pareille extase.

 

Rappelons l’intrigue de cette pièce peu souvent lue, encore moins jouée. Le roi Antiochus met aux enchères la main de sa fille : comme dans Turandot, le vainqueur devra d’abord résoudre une énigme ; les perdants seront mis à mort. Périclès perce le secret sans effort : ce qui est dissimulé, c’est l’inceste père/fille.

Antiochus nie. Il charge un homme de main de tuer Périclès, qui s’enfuie pour sauver sa vie.

Commence alors un long périple entre Antioche, Tarse, Pentapolis, Ephèse et Mytilène, où le fugitif échappe à deux tempêtes, perd sa femme et sa fille, les retrouve, à travers palais, temples et bordels. discute avec des rois – les uns tyrans, les autres philosophes.

Pièce truculente, énigmatique, obscure, parfois magique, où certains veulent lire une méditation sur le Buon et le Malgoverno, comme dans la fresque siennoise de Lorenzetti, d’autres une quête du Graal, un pèlerinage initiatique à la recherche d’une vérité ou d’une harmonie perdues.

effetti-buon-governo

Toute autre est la lecture de Declan Donnellan. Pour lui, Périclès est un fou, enfermé dans un hôpital psychiatrique. La longue odyssée aux confins de la Méditerranée ne serait qu’un rêve ou un cauchemar de malade.

0312104524--c-patrick-baldwin-christophe-gregoire-cecile-leterme-jpg

 

Ainsi se perd d’emblée toute ambition métaphysique, voire -plus simplement – politique.

Pire : dans la chambre du malade, une radio retransmet, presque sans interruption, un interminable débat sur la crise migratoire que connaît aujourd’hui l’Europe.

Certes Périclès peut à la rigueur être assimilé à un « réfugié politique ». Mais un tel amalgame suppose, pour s’exprimer sur une scène de théâtre, le choix de moyens proprement théâtraux.

Pourquoi ne pas confier le rôle à un acteur africain ? Pourquoi ne pas montrer telle ou telle image symbole de la traversée tragique des migrants ? Pourquoi recourir à ce gadget éculé d’une bande-son empruntée à une radio ?

Le reste est à l’avenant : traduction faiblarde, sans le moindre éclair de poésie ; coupes gigantesques dans le texte, réduit à un squelette d’une heure quarante (pour cinq actes, dont disparaissent, du reste, des quantités de personnages) ; comédiens médiocres, presque toujours figés dans la caricature …

On en arrive ainsi à deux ou trois scènes proprement grotesques : le rock dansé – sans talent – dans le bordel, avec pantomime d’actes sexuels ; la camisole de force que Périclès prend pour une armure …

0312104523--c-patrick-baldwin-cecile-leterme-christophe-gregoire-camille-cayol-jpg

Trahison. Dérision. Prostitution.

Comment le merveilleux metteur en scène de Cymbeline, d’Othello, de Troïlus et Cressida, de The Tempest a-t-il pu tomber aussi bas ?

 

PÉRICLÈS, PRINCE DU PIRE.