Un fil secret

 

Peut-on imaginer qu’un fil secret, dissimulé sous la surface des êtres et des choses, relierait parfois des œuvres que tout semble opposer, tant elles semblent appartenir à des mondes, à des regards, à des systèmes de pensée inconciliables ?

L’éblouissante lumière contre l’oppression des ténèbres, l’ouverture face à la clôture, l’exaltation du plaisir au lieu de sa répression ou de sa mise sous tutelle : comment trouver un lien entre Mektoub my love et Tesnota, Une vie à l’étroit, deux films qui nous apparaissent comme les deux pôles extrêmes du spectre de la liberté ?

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Mektoub, my love, d’Abdelatif Kechiche, ne raconte rien : refusant les facilités (ou les difficultés ?) d’un scenario, il montre. Une bande de jeunes – la plupart des garçons issus de l’immigration tunisienne, les filles d’origines plus mélangées – qui jouissent de l’été méditerranéen, de la volupté de l’eau sur la peau, de la beauté de leurs corps, de l’amour sans les entraves du mariage ou des fiançailles. Amin, qui voudrait bien écrire pour le cinéma (et qui ne quitte jamais son appareil photo), se contente de regarder : dansune chambre, les ébats somptueux de son cousin Toni avec la belle Ophélie ; sur la plage, les renversements, les enroulements, les bouleversements (physiques et sentimentaux) des rondes et girondes demoiselles par la bande à Toni, jouant les séducteurs à la façon des films italiens des années cinquante.

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Tesnota, Une vie à l’étroit, le film kabarde (c’est une petite République du Nord Caucase) de Kantemir Balagov, raconte une « histoire vraie », qui date d’une vingtaine d’années : Ilana, vingt-quatre ans, travaille dans le garage de son père. Un soir où toute la famille célèbre les fiançailles de son jeune frère David avec Lena, les deux amoureux sont enlevés par la mafia locale (rien ne nous est montré de ce drame, l’ellipse est totale). La communauté juive à laquelle ils appartiennent – dans cette ville à majorité musulmane – tente, sous la présidence du rabbin, de réunir la rançon. Echec. Ilana va rejoindre son petit ami clandestin, le Kabarde Zelim, qui vit au milieu de ses copains fort amateurs d’alcools et de drogues (et surtout très admirateurs des islamistes tchétchènes – vidéo de tortures sur des soldats russes – et fort nostalgiques des horreurs de l’hitlérisme). « Il n’est pas de ta tribu », lui dit sa mère, qui veut la contraindre à un mariage avec le fils d’un riche commerçant juif.

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Rien ne peut être plus parlant que de comparer les deux scènes de sexe, dans l’un et l’autre films.

Dès les premières images de Mektoub, inondées, submergées, presque anéanties de soleil, Amin écarte les lamelles d’un store et contemple, fasciné, l’admirable chorégraphie de deux corps entièrement nus qui s’étreignent longuement, dans la demi lumière d’une chambre close. On déchiffre les visages où se lit l’extrême violence du plaisir. On voit les ongles qui s’enfoncent dans la chair. On entend les cris et les soupirs.

Dans Tesnota, Ilana ne se résout à perdre sa virginité que pour échapper à un mariage forcé. Elle viole littéralement son amoureux kabarde, sans que l’un ou l’autre se déshabille, elle se jette sur lui, elle le prend debout, dans un étroit cagibi plongé dans le noir, adossée à une porte branlante dont les soubresauts grinçants épousent le rythme de ce coït dérisoire. Elle jette sa petite culotte, rouge encore de son dépucelage, au visage de sa mère et hurle, en présence de ses futurs beaux parents (ceux qu’on veut lui imposer) : « et maintenant je vais baiser avec la terre entière !»

Le cadre lui-même sursignifie l’antagonisme des deux scènes : large, presque cinémascopique dans l’une ; étroit, presque carré dans l’autre. Ici, l’on étouffe ; là, on respire.

 

Chez les Tunisiens de Sète comme chez les Juifs et les Musulmans du Caucase, la famille joue un rôle fondamental. Mais la morale ambiante ne pèse pas du même poids.

Tous les Tunisiens de Mektoub sont plus ou moins frères, cousins, neveux. Le restaurant, lieu principal de leurs rencontres et employeur de Toni, simple livreur, qui aime, auprès des filles, se faire passer pour « gérant », appartient à ses parents. Mais les aînés se montrent fort tolérants : la mère d’Amin l’encourage à sortir, à draguer les copines, plutôt que de visionner, toute la nuit, des classiques du cinéma soviétique. L’oncle est lui-même un dragueur invétéré. Les tantes se contentent de papoter sur les rumeurs d’amours « adultérines » entre Toni et Ophélie : elle est tout de même promise à Clément, qui navigue pendant ce temps au large du Liban

Rien de tel chez les Juifs de Nalchik. La mère exerce une tyrannie redoutable. Tout doit être mis au service du fils bien aimé. Qu’Ilana cesse de jouer au garçon manqué ! Qu’elle se mette à la cuisine et au ménage (savoir couper et râper les carottes …) au lieu de bidouiller les moteurs des vieilles Lada ! Qu’elle épouse celui qu’elle a choisi pour elle et qu’elle ne dise pas qu’elle ne l’aime pas ! Cela lui viendra avec l’habitude.

 

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Kechiche et Balagov ont en commun une même passion des acteurs, une égale capacité à faire jouer pour la première fois de parfaits inconnus qui se révèleront d’extraordinaires interprètes : Shaïn Boumeddine (Amin) était plagiste et s’est présenté au casting par hasard ; Ophélie Bau (Ophélie) préparait le concours d’auxiliaire puéricultrice ; Daria Jovner (Ilana) venait juste de finir ses études de théâtre et n’avait jamais encore décroché de rôle.

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Par une curieuse coïncidence, les deux films, à quatre années près, se passent presque exactement à la même période : 1998 pour Tesnota, 1994 pour Mektoub. Avec, à chaque fois, un conflit tout proche qui enflamme ou travaille secrètement les mémoires : la Tchétchénie pour l’un ; la guerre du Golfe pour l’autre (Clément, le fiancé d’Ophélie, s’est engagé sur le porte-avions Charles-de-Gaulle et la mère de Toni ne dissimule pas sa « déception » de femme arabe : « on a pourtant tous vécu ensemble dans le quartier »).

L’Islam des uns n’a rien à voir avec celui des autres. Malgré une citation du Coran en exergue, accolée – il est vrai – à une autre de Saint Jean, les Tunisiens de Sète et de Nice ici montrés boivent de l’alcool, dansent à la folie, font l’amour sans retenue, ne se réfèrent jamais à aucune règle religieuse. Les Kabardes de Nalchik, aussi peu respectueux de la charia, expriment un antisémitisme venu du fond des âges : « sors-moi ce youtre ! », hurle l’un des ravisseurs, après paiement de la rançon, au moment de libérer David, son otage. « Ne dis pas que tu es juive, raconte que tu es kabarde, mais que tu ne parles pas la langue », conseille Zelim à Ilala.

Le religion comme source de haine (ou de peur, chez leurs voisins juifs) plus que de ferveur.

 

La distance dans le temps (les deux histoires datent tout de même de vingt ans) et dans l’espace (le Caucase, c’est à plus de quatre mille kilomètres) nous donnerait peut-être à penser qu’il s’agit de simples fables – trop anciennes pour signifier autre chose que le plaisir de raconter ou de montrer.

Une lecture plus angoissante nous inviterait à nous demander si le lointain d’hier ne présageait pas, d’une certaine façon, le proche d’aujourd’hui. Si l’idylle de Sète ne préparait pas, sans que personne s’en aperçût, quelque chose qui ressemblerait bientôt à la tragédie de Nalchik.

Un monde qui disparait, un autre qui commence peut-être à se dessiner si l’on n’y prend garde …