Clichés

Paris est une ville submergée de clichés.

Dans les deux sens du terme. Ouvrons le Larousse :
1« Vieux. Toute photographie : Montrer ses clichés de vacances.
2 Lieu commun, banalité qu’on redit souvent et dans les mêmes termes ; poncif »

Un Doisneau, un Cartier-Bresson, voire un Atget échappent au piège du second sens, en le saturant, en le sur-signifiant : ils en rajoutent sur l’icône. Paris devient une ville selon Baudelaire :

L’homme y passe à travers des forêts de symboles

Qui l’observent avec des regards familiers

Prenons les quais de la Seine : il y faut soit des amoureux, soit des
pêcheurs à la ligne.

Nicolas Guilbert, qui expose son Paris Paradis sur les palissades de la Galerie d’Orléans, dans le Palais Royal, choisit l’extrême inverse : il déconstruit le cliché.

Des amoureux ? Il cadre, de dos, appuyé au parapet, le couple formé par une dame d’âge mûr, en chemisier à motifs géométriques, avec un énorme chien, aussi grand qu’elle.

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Des pêcheurs à la ligne ? Un faux marin breton, en suroît jaune, avec barbe en collier, ,bourre sa pipe en tournant le dos à une fausse baleine, échouée sur la berge.

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Le faux enseigne le vrai. L’humour détricote la tradition iconique.

Le lieu de l’exposition, le quartier tout entier imposent un respect un peu lourd. Nicolas Guilbert sait qu’il travaille sous la surveillance de quelques fantômes. Le Régent, Camille Desmoulins, Colette, Malraux ne le perdent jamais de l’œil.

Le Palais Royal lui-même ? Une espèce de haras, ou de paddock, où un cheval noir, entièrement perdu, erre de colonne en colonne.

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La Comédie française ? il n’y a qu’à sortir à droite, là, sur la place qui porte justement le nom de Colette. Un énorme fauteuil, complètement hors échelle, enfermé dans une cage de verre, protégé de la pluie, nargue l’indifférence des passants. Le fauteuil de Molière. Relisons Musset :

J’étais seul, l’autre soir, au Théâtre français.

Ou presque seul. L’auteur n’avait pas grand succès.

Ce n’était que Molière

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Le Louvre, à tout juste deux pas ? Deux jumelles, sans doute japonaises, l’une et l’autre en jupe écossaire à motif rouge, tournent le dos aux Deux sœurs de Chasseriau , elles aussi vêtues de rouge Ou toute une troupe de touristes, enregimentés par un tour-operateur, se penchent sur les explications de leur guide : personne ne regarde le tableau – Les Noces de Cana, de Véronèse – le bleu de leurs casquettes de toile, toutes identiques, répond au bleu de la tunique du Christ.

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Les monuments se réduisent à leur rôle d’aujourd’hui, dans l’économie marchande.

La Colonne Vendôme, dans la lumière du soir, n’est plus qu’un faire-valoir pour un robe-fourreau – son exact parallèle, ou sa réplique de soie, dans la vitrine d’un magasin de luxe. La Tour Eiffel, icône des icônes, devient un simple agrandissement des Tour Eiffel miniatures que vendent, à ses pieds, des contrebandiers noirs.

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Et peut-être cet Africain un peu tragique, égaré dans le grand tohu bohu du tourisme de masse, nous dit-il, secrètement, l’envers de la Ville Lumière.

Comme ce SDF marchant seul, à contre-courant de l’élégant défilé des jambes parisiennes, grâcieusemenr dévoilées …

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Gardons-nous des idoles. Personne n’échappe ici au grand décervellement, à la dérision des sceptres et des couronnes. Le képi de De Gaulle s’orne d’un pigeon, le crâne de la République se coiffe d’une chaise. Le Proust de Jacques-Emile Blanche, dans un couloir du métro, s’émoustille d’une silhouette d’homme qui s’enfonce dans les coulisses.

L’humour n’exclut pas la tendresse. Jamais de mépris. Encore moins de haine. Les deux policiers, place du Trocadéro, avec leurs lunettes spécial eclipse, draguent la belle étrangère. On est loin de l’imbécile “CRS SS”.

La magie vient parfois turbuler le regard du photographe. Comment l’acrobate tient-il en pure lévitation , la tête en bas, les pieds en l’air, sans appui apparent, devant la terrasse du Bonaparte ? Comment le cheval de course peut-il être aussi long, – étiré par le stratagème d’un tronc d’arbre ?

A quelques kilomètres du Palais Royal, à la Maison rouge (qui va hélas ! bientôt fermer), Marin Karmitz expose sa superbe collection de photos, Etranger Résident.

L’exact inverse de Nicolas Guilbert : pas le moindre sourire, pas la plus infime trace d’humour. Nous sommes dans la tragédie.

Dans l’extrême bonheur de l’âge extrême de ma vie, je plonge avec délice dans l’univers des images “joueuses et joyeuses” de Nicolas Guilbert Je m’exalte de vivre depuis toujours – sauf pendant les quatre stupides années qui obsèdent Karmitz – dans cette ville paradis (même si je n’ignore pas tout à fait ses enfers).

J’y choisis Nicolas Guilbert comme le meilleur compagnon d’errance ou de pélerinage.