Cœur des ténèbres

Et d’abord comment s’appelle-t-elle « vraiment » ? Jackie Scott ? Dorothy Chambers ?Renée Gardner ? Clara Costa ? Dorothy Kovacevic, comme il est écrit sur sa tombe – mais est-on sûr qu’elle y soit « vraiment » enterrée ?

Elle est, quelle que soit sa « vraie » identité, « La femme qui avait perdu son âme « l’héroïne du stupéfiant roman de Bob Shacoshi (traduction de François Happe, Editions Gallmeister, Paris, 2015).

Son mari, un trafiquant de drogue, la retrouve « morte » (dans ce récit, les guillemets du doute s’imposent toujours) sur le bas-côté d’une route d’Haïti, après une embuscade où deux motards, armés de pistolets, ont attaqué leur voiture.

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En plus de huit cent soixante pages, Bob Shacoshis – un ancien journaliste américain au Harper Bazar’s et à Vanity Fair, engagé pendant un temps dans les Peace Corps – va dresser son portrait, extraordinairement riche en contradictions, en subtilités, en rebondissements, n’hésitant pas à remonter quinze ou seize ans avant sa naissance – l’odyssée sanglante de son père au milieu des massacres de la deuxième guerre mondiale, dans l’ancienne Yougoslavie.

Haïti donc, la Croatie, la Turquie, les officines de Washington ou de Lengley, une ferme du Montana, une plage sur une île des Outer Banks … Il y a beaucoup d’endroits sur terre où l’on peut « perdre son âme » (et peut-être la retrouver …)

 

Une première lecture s’impose d’emblée : c’est une satire impitoyable, féroce et tragique, de la géopolitique américaine à travers le monde.

Les diplomates y jouent, en apparence, le premier rôle : « sourire attentif et inquisiteur, intellectuellement doués, tout au moins pour la conversation fluide des réceptions et des dîners officiels au milieu des gens à l’aise avec ceux de leur propre classe mais par ailleurs distants, extraordinairement calmes et peut-être même inconsciemment courageux, hostiles à la confrontation, sûrs d’eux dans l’arrogance insouciante de leur optimisme, prêts à pousser leur propre mère du haut d’une falaise au nom de la toute puissante ligne politique. »

Mais, derrière eux, se tiennent dans l’ombre les « agents spéciaux » : « des évangélistes du Midwest, des mormons à la coupe de cheveux au rasoir et des millénaristes dégénérés, désireux de répandre la parole du Christ depuis leur bureau et plus enclins à demander à un informateur de prier avec eux que de transmettre un renseignement important pour une affaire. »

Sans doute les uns et les autres ne sont-ils, en définitive, que des figurants, dissimulant par leur agitation et leur bavardage les vrais maîtres du jeu : ici, ce ne sont pas les Treize, comme chez Balzac, mais les Friends of Golf, les FOG (le Brouillard), « les architectes de l’invisible, de la mise en place de réseaux clandestins reliés les uns aux autres et de processus qui formaient l’infrastructure humaine de ce que nous appelons des événements d’une grande profondeur (…) Tout reposait sur la science de la pression et de la contre-pression, et il s’agissait de s’assurer que, lorsque les choses se brisent –les nations, les idéologies, les économies, les atomes – elles se brisent à votre avantage. Parce qu’elles finissent toujours par se briser ».

Les FOG, au lendemain de la chute du Mur, se concentrent désormais sur « la réanimation du conflit entre le bien absolu et le mal absolu. Ils se prennent eux-mêmes pour les véritables dramaturges et metteurs en scène de ce Récit, adapté pour une nouvelle génération d’acteurs sanguinaires (…), le ciel s’entrouvrant pour déverser des torrents de mort liquide sur les ennemis de Dieu. » Ils constituent « une nébuleuse familiale d’agents et d’adjoints, officiels ou secrets, voire au delà, dans un monde souterrain peuplé de fantômes non identifiables, d’individus qui officient en pleine lumière, de travailleurs de l’ombre et d’hommes des cavernes ».

Dans l’œilleton des snipers, l’islamiste radical – le terroriste – remplace désormais le rouge.

Steven Chambers, alias Stiepan Kovacevic, « sous secrétaire d’Etat » et père de la femme qui a perdu son âme, manipule tout le monde, et d’abord sa fille, avec laquelle il entretient une relation plus qu’à demi incestueuse.

Face à lui, Thomas Harrington – le seul, ou à peu près, de tout le livre à se contenter d’une seule identité – représentant d’une ONG humanitaire, incarne l’autre face de l’Amérique. Lui aussi amorce un embryon de relation érotique avec celle qui, cette fois-ci, s’appelle Jackie Scott, photographe free lance à Haïti. Lui aussi voudrait bien savoir pourquoi et comment elle est morte (et même si elle est « vraiment » morte).

Entre Thomas et Steven – l’un et l’autre voulant « sauver le monde » – pour qui penche Bob Shakochis ? Son talent consiste peut-être à ne jamais trancher clairement. La dernière phrase du livre semble pourtant, de façon un peu mystérieuse, donner l’avantage à Chambers, « un homme condamné à tout jamais à courir après les vérités menacées » … Ce qui est pour le moins ambigü.

 

Grattons un peu plus profondément les différentes strates du récit. Une deuxième lecture remet en question les certitudes : et si personne ne croyait vraiment à son jeu de rôle ? Et si toutes les péripéties relevaient d’une comédie des masques ?

« La femme qui a perdu son âme » ne sait plus, depuis longtemps, qui elle est « vraiment ». Sans doute depuis la nuit de ses sept ou huit ans où son père avait fait glisser l’élastique de son slip de petite fille et laissé ses doigts glisser…

Tout est jeu entre elle et son père. A travers le dédale des rues du vieil Istanboul, elle le rejoint tout au long d’une sorte de rally papier, où il lui laisse, dans des restaurants, des kiosques, des boutiques, une série d’indices ou de messages qu’elle doit décrypter.

 

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Devenue, sous ses ordres, à dix sept ans, espionne professionnelle, elle se travestit, son premier rôle, en prostituée italienne, se revêt d’une burqa pour le client musulman qu’elle doit prendre au piège, puis la retire pour se muer en Américaine chic, à un cocktail de l’ambassade   – « le jeu était devenu une fiction retournée à l’envers, c’était comme regarder un film dans lequel vous étiez acteur et qui ne parlait pas de vous, mais c’était tout de même vous, là, sur l’écran. »

Faire la pute ? « Tu as ça dans le sang, ma grande », lui dit son père, « mais je pense que tu en fais un peu trop ».

Je est beaucoup d’autres.

« Dans une fulguration de pure clarté, elle comprit que sa vie entière – sa pluralité, le défi de ses improvisations élémentaires, toute cette collection de lieux d’habitation, d’endroits et d’amis, les langues qu’elle apprenait volontiers pour atténuer son caractère étranger – avait été conçue pour faire d’elle une sorte de caméléon professionnel, et elle se résolut au fait qu’elle était destinée à vivre de cette façon, comme une actrice dans un théâtre sans murs ni limites ni public ».

Etre libre, c’est rester lucide. Savoir que l’on joue. Parfois même choisir son rôle, choisir son camp – « et c’était en cela que résidait le véritable pouvoir de l’âge adulte ».

« D’abord, lui explique son père, il faut t’imaginer que tout le monde fait semblant, à propos de tout – sauf nous. Nous sommes les seuls à seulement faire semblant de faire semblant. »

Le prêtre croate, qui aide le petit Stiepan et sa mère à échapper aux titistes, n’est-il qu’un faux curé, un agent double déguisé ? Osman, le premier amour de Dottie, à Istanbul, joue-t-il la comédie pour le compte des services turcs, ou – plus simplement du père ? Jack Parmentier, son éphémère mari, travaille-t-il pour le cartel de la drogue, pour la CIA, pour le FBI ? Même question, ou presque, pour le sorcier Vaudou, le houngan, qu’on retrouve étrangement en Floride, après qu’il s’est prêté, en Haïti, à quelques inquiétants subterfuges.

Tous les personnages prennent peu à peu conscience qu’ils ne sont plus que la ré-incarnation d’un modèle familial tutélaire : sa grand mère Marja pour notre héroïne ; son père ou son parrain pour Chambers ; son père encore – lui aussi des Forces spéciales, mais au Vietnam – pour Eville Burnette (un amoureux de plus pour Dorothy – le seul auquel elle consente à se confier, dans une île presque déserte, au milieu d’une tempête, pendant quelques jours) …

 

Qu’y a-t-il donc de si dangereux à dissimuler, à masquer ?

La violence, la cruauté, tapies en chaque homme, sous les apparences de l’idéal, de la civilisation, de la politesse.

« Cette démence que les hommes abritaient – elle était sûre d’avoir raison à ce sujet – était la vérité première et absolue des hommes, chacun d’eux étant complice dans les perversions infinies du désir, chacun d’eux une brute, ou une brute secrète. »

« L’essence des hommes, c’était leur besoin dévorant et irréversible, non pas de sexe, mais de la cruauté que le sexe semblait inviter (…), le sauvage domestiqué redécouvrant l’extase primitive.»

Rien ne nous est épargné.

Ni la décapitation et la castration du père de Steven/Stiepan, pendant les combats contre Tito, la tête roulant ensuite dans les flammes de l’immense cheminée.

Ni le viol de Dottie, déguisée en pute, par un soudard (lui même complice du précédent meurtre) sous les yeux de Chambers, qui la filme, caché derrière un miroir sans tain – et qui ne fait pas un geste pour sauver sa fille.

Ni le coup de pistolet, en vengeance de ce crime, dans le sexe du prédateur.

On se croirait dans Titus Andronicus !

 

Elle a donc « perdu son âme ». Elle s’en confesse à Harrington.

« Qu’est-ce qu’on dit quand on dit qu’une personne a perdu son âme ? », tente-t-il, comme nous, de comprendre. « Que d’une certaine façon cette personne a été vidée, qu’une lumière s’est éteinte au sein de son être. Qu’est-ce qui arrive aux gens qui ont perdu leur âme ? Ils semblent mourir et renaître dans le but d’engendrer l’horreur et le malheur dans le monde. Qu’ils soient remplis de haine ou pas, ils semblent être sans amour, incapables d’aimer, vidés de tout amour, des ennemis de l’amour. »

Voici que réapparaît, presque dans les mêmes mots, la « maladie de la mort », telle que la diagnostiquait Marguerite Duras …

Mais, paradoxalement, à bien y regarder, Dorothy est peut-être la seule de tout le livre à « sauver son âme ».

Chambers, qui n’a que le nom de Dieu à la bouche, qui marmonne une prière avant toute décision, qui ne manque jamais une messe, qui triture sans cesse son rosaire est sans doute le plus redoutable. Manipulateur impitoyable, père incestueux, assassin, menteur, il nous séduit malgré nous, comme il séduit sa fille. C’est bien plutôt lui le « malade de la mort » dont Harrington semble faire le portrait.

La seule fois où nous le surprenons en pleine crise mystique, c’est à Ephèse, là où la Vierge Marie a vécu ses derniers jours. Il exige de faire le pélerinage entièrement à genoux, tout au long de l’interminable montée au sanctuaire. Il se prosterne dans la poussière, « sans chemise, le torse zébré de furieux stigmates, les poings serrés sur ses yeux baignés de larmes, le menton tremblotant de lamentation ». Mais c’est pour se diriger tout aussitôt vers un grillage à poule et en retirer un rouleau de papier noir, contenant des clés et des instructions pour se rendre à un rendez-vous clandestin.

« Ne jamais sous-estimer Papa », commente-t-elle.

Elle, pendant ce temps, perçoit « un chatoiement mystique qui ne pouvait être que le mélange d’auras, la sienne et celle de Marie ». Et, dans son esprit, « des vrilles de sainteté se déployant comme des plantes grimpantes. »

Il est vrai qu’elle préfère demander la résurrection de son âme à un prêtre vaudou. Nous ne dévoilerons pas par quel artifice.

Peut-être parce qu’Haïti, tout autant que la Croatie, figure ici comme une parabole de l’Enfer.

 

Il aimait les fruits verts importés de l’Occident.

« Qui a dit ça ? », demande Chambers à sa fille.

– Aucune idée.

– C’est notre cher Joseph Conrad, un des romans sur l’Asie.

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Shakochis proclame son maître. Il en est digne. Voici donc notre Cœur des ténèbres d’aujourd’hui, notre Lord Jim.

 

 

 

V