L’Avare, ou la mise à nu

Mais pourquoi suis-je désormais presque toujours en désaccord avec la critique du Monde ? Suis-je devenu un abominable conservateur face à la « modernité », au « progressisme » du « journal de référence » ?

Un Avare « allumé mais pas éclairant », tranche Brigitte Salino dans le quotidien du soir (que je fréquente depuis les premiers numéros, à l’automne 44). : « un burlesque qui contredit l’esprit de la comédie par nature » ( !).

Non, non et non !

Il y a là tout ce que je déteste au théâtre. Et pourtant j‘adore !

 

Les lumières de la salle viennent de s’éteindre. Dans l’obscurité du plateau, l’éclat d’une lampe torche, agitée par un machiniste, s’allume brusquement, s’éteint, se rallume, illumine un pan du décor, tourne, virevolte. J’ai vu cela dix fois.

Etait-ce dans le massacre de Periclès Prince de Tyr par Declan Donnellan, au théâtre des Gémeaux ? Ou dans l’incompréhensible mise en tourniquet de Trois sœurs par Simon Stone  à l’Odéon ? Grâce au Ciel, les désastres se mélangent dans ma mémoire, il ne me reste que le souvenir d’un immense gâchis. Ou, dans le meilleur des cas, d’un éclat de rire.

Qu’est ce qui fait que dans cet Avare de l’Odéon, sous la direction de Ludovic Lagarde, ce prélude tant rabâché prenne sens, donne le la à deux heures et demi de ravissement ?

 

J‘ai toujours exécré la manie des décors ahurissants, qui prétendent donner une « nouvelle lecture » à des chefs d’œuvre : la piscine où Thomas Ostermeier fait patauger Othello et Desdémone ; l’agence matrimoniale où Christoph Marthaler fait se courtiser Figaro et Rosanna, à côté du vestiaire et des toilettes !

Pourquoi est-ce que j’applaudis aujourd’hui à cet entrepôt où Harpagon entasse ses trésors dans des caisses ? où il surveille sur un écran vidéo  sa fameuse cassette ? Pourquoi cela ne m’apparait-il pas comme un nouvel avatar des gimmicks imbéciles qui donnent aux metteurs en scène l’illusion d’être « modernes » ?

 

J‘ai toujours abominé les cabotins qui monopolisent une mise en scène, qui la réduisent à un numéro d’égocentrique se regardant jouer avec délice ? Je vais indigner plus d’un de mes lecteurs en citant De Funès ou Galabru comme deux de mes bêtes noires.

Pourquoi Laurent Poitrenaux m’enchante-t-il avec son Harpagon délirant, fusil en mains, la bave aux lèvres ?

L'AVARE (Ludovic LAGARDE) 2018

Le secret de Ludovic Lagarde s’appelle d’abord le respect du texte. Pour la première fois où, dans une carrière déjà longue, il « s’attaque » à un classique, il nous fait délicieusement savourer chaque mot de cette prose qui ressemble si souvent à des vers. La diction est toujours parfaite. Quel plaisir d’entendre clairement la merveilleuse langue de Molière ! Sans la tentation de la moderniser, de l’encanailler, de la débouler.

 

Le second secret est encore plus rare. Ludovic Lagarde croit vraiment à l’intelligence, à la sensibilité, à l’originalité précieuse de ses comédiens. Avec chacun d’entre eux, il ré-invente le rôle, il le laisse s’épanouir, il le magnifie, le complexifie.

 

Dès la première scène, qui avait semblé si ennuyeuse, si inutile à plus d’un metteur en scène du passé qu’ils l’avaient purement et simplement supprimée (faisant commencer la pièce à l’apparition d’Harpagon), Ludovic Lagarde change la donne : il met à nu, au sens propre, ses deux comédiens Myrtille Bordier (en Elise) et Alexandre Pallu (en Valère). Les deux sont en train de se rhabiller, ils ont fait l’amour, ils respirent le plaisir.

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Relisons le texte : Elise l’a « fait heureux », lui a donné les « obligeantes assurances de sa foi ».

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Personne, autant que je me souvienne, n’avait jusqu’alors osé cette lecture au plus près, qui nous offre, dès les premiers mots, une clé majeure : dans la grande révolte contre le patriarcat, contre la morale familiale, contre « les censures du monde », qui est le vrai sujet de l’Avare, la liberté sexuelle a été – pour nous, les hommes et les femmes de la génération 68 (je me rajeunis légèrement, mais j’ai toujours été un peu en retard sur mon âge) – la seule vraie conquête.

Et tous les deux, Elise et Valère, disent leur mélange de « joie », d’« inquiétude », d’amour avec un naturel, une justesse, qui déjouent les pièges d’un vocabulaire très daté, retrouvant ici sa fraîcheur.

 

La mise à nu, tout justement, – dans tous les sens du mot – est sans doute l’ambition majeure de Ludovic Lagarde et, peut-être, faisons en le pari ! de Molière lui même.

Le valet La Flèche attend son maître Cléante, le fils d’Harpagon.

« Que l’on détale de chez moi, maître juré filou ! », hurle le vieil avare. Et de lui expliquer qu’il redoute avant tout son regard, ses « yeux maudits (qui) assiègent toutes (ses) actions ».

Tiens ! tiens ! Le regard !

Alors qu’Harpagon lui-même ne cesse de guetter tout mouvement suspect sur son écran de surveillance. Un obsédé du regard.

« – N’as-tu rien mis ici dedans ?

– Voyez vous-même. »

Le metteur en scène prend ses risques : Harpagon déshabille, pièce par pièce, le jeune valet.

Pire : il le fouille à corps. Il met un gant pour le fouailler au plus intime.

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Shocking ?

Qu’est-ce qu’un avare ? Un homme qui refuse la dépense (au sens financier, mais peut-être surtout au sens analytique – anal-ytique ?). Qui s’enferme dans la rétention.

Harpagon brandit sans cesse le fusil (le phallus ?) que Lagarde lui a mis dans les mains. Il en menace La Flèche et jusqu’à nous-mêmes, le public.

Il ne tire jamais un coup. Il se retient.

Il a « enfoui » son trésor. Le toucher rectal est une tentative de le désenfouir. De le retrouver. De ne pas s’en séparer.

N’oublions pas que les « fèces », dans le vocabulaire freudien, sont à la fois les excréments et l’argent …

 

 

Frosine n’apparaît qu’à la scène III du deuxième acte. Christèle Tual en offre une incarnation fracassante. Moulée dans une jupe de cuir fendue jusqu’à l’impossible, perchée sur des talons stratosphériques, elle « sait l’art de traire les hommes », de « trouver les endroits par où ils sont sensibles ».

Elle joint le geste précis à la parole.

Ludovic Lagarde n’hésite jamais à prendre le texte au mot, fût-ce au prix de la bienséance. Ce Grand Siècle était sûrement moins prude que le nôtre …

Frosine, dans son rôle d’entremetteuse, me rappelle certaines agentes immobilières dont le décolleté et l’entregent (entendez-le comme vous voudrez) vous vendraient un rez-de-chaussée parisien sans soleil pour un penthouse au sommet d’un gratte-ciel new yorkais.

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Elle est sans homme (contrairement à Elise ou à Mariane). Elle offre son sexe, à la fois comme marchandise et comme objet de désir.

Elle s’assied sur les genoux d’Harpagon, elle le cajole, elle le flatte

« Jamais je ne vous vis un teint si frais et si gaillard ».

Elle le fait marcher devant elle.

« C’est ainsi qu’il faut être fait , et vêtu, pour donner de l’amour. »

Elle l’affuble d’une moustache. Il se pavane. Comme l’Adonis qu’il croit voir dans son miroir.

Il ne cèdera pas.

Frosine est bien trop femme pour le séduire.

Du reste, il s’agit ici d’affaires, non d’amour. Ce qu’elle veut toucher, c’est sa commission. A ce jeu-là, elle aurait bien tort de parier sur sa victoire.

 

Lagarde a choisi de faire jouer le rôle de Maître Jacques par une femme (Louise Dupuis). Cocher, cuisinier, c’est l’autre face du joli mois de mai : quelque chose, mutatis mutandis, comme … la révolte ouvrière.

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Sans doute y a-t-il quelque malice à y mêler l’émergence de la colère féminine …

« Jamais on ne parle de vous que sous les noms d’avare, de ladre, de vilain et de fesse-mathieu. »

Celle qui « dit la vérité ».

Une femme. Une salariée (ô les charmes de l’anachronisme …)

 

Harpagon, affirme-t-il, « aime » Mariane (Marion Barché).

Une enfant. Une adolescente. Pas une femme.

Il suffit de la voir arriver avec son mini-short, son sac à dos, sa démarche de collégienne délurée. Frosine la déguise en femme. Elle l’affuble d’une robe blanche. De hauts talons.

Harpagon ne la touche même pas.

Le seul contact physique dont, de toute la pièce, il prenne l’initiative, c ‘est le viol de La Flèche. Ou, du moins, ce qui en est l’esquisse.

Enfermé dans son obsession, il est incapable d’imaginer l’Autre. Il ne peut s’affronter qu’au Même.

 

Tout le décor n’existe que dans la fantasmagorie d’Harpagon.

Ces espèces de containers qui s’entrecroisent lentement, très lentement, ces machines élévatrices monstrueuses, ces desservantes hiératiques, impassibles, toutes vêtues de la même livrée au blason du Maître, tout cela n’est qu’un mauvais rêve.

Celui qui se retient, celui qui enfouit, celui qui enferme ne peut supporter la circulation des désirs.

Un entrepot. Un entre-peaux ?

On met de l’argent au pot. Et puis le pot, en argot, n’est-ce pas le cul ?

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Harpagon est-il « fou », au sens psychiatrique ?

Peut-être souffre-t-il du syndrome de Diogène. Il en affiche quelques symptômes – du moins pour le redoutable docteur Ludovic Lagarde. Il s’emprisonne lui-même dans un univers encombré des objets de ses cauchemars. Il ne supporte pas les regards, qui pourraient démasquer ses secrets.

Laurent Poitrenaux en donne une interprétation stupéfiante.

« Hélas, mon pauvre argent, mon pauvre argent, mon cher ami, on m’a privé de toi ; et puisque tu m’es enlevé, j’ai perdu mon support, ma consolation, ma joie, tout est fini pour moi et je n’ai plus que faire au monde ! Sans toi, il m’est impossible de vivre, c’en est fait, je n’en puis plus, je meurs, je suis mort, je suis enterré. »

Il se roule par terre. Il délire.

Et pourtant, comme son personnage, il se retient. Il connaît l’ultime limite à ne pas dépasser pour ne pas sombrer dans la caricature.

 

 

La dernière image est somptueuse.

Le décor s’est vidé. Sur le plateau de l’Odéon il ne reste qu’Harpagon, seul face à sa cassette : une sorte de congélateur d’où émane une lumière.

Harpagon y plonge.

Pour la première fois, il pénètre de tout son corps.

 

Il en émerge, quelques instants plus tard.

Une poudre d’or couvre son visage.

Il sourit. Il jouit.

Il connait enfin l’orgasme.

 

(jusqu’au 30 juin à l’Odéon)