Siffler ? Huer ?

Etait-ce l’Andromaque de Benjamin Porée, celle de Jean-Louis Martinelii, celle de Lambert Wilson ? Je ne sais plus.

C’était il y a dix ou douze ans. Le metteur en scène avait choisi de faire apparaître un Astyanax muet (et pour cause : Racine avait « oublié » de lui donner un rôle) ; Hermione se jetait aux pieds de Pyrrhus et lui baisait les genoux ; le prince grec tentait de violer sa captive troyenne … Tout à coup, de sa place dans les gradins du théâtre, Michèle, ma femme, saisie de rage, hurle : « est-ce que vous savez que c’est une tragédie classique, pas une pièce de boulevard ? »

« Andromaque » s’arrête un instant, stupéfaite. Puis elle change de jeu, devient meilleure comédienne.

Personne, dans le public, ne proteste.

 

C’était il y a sept ans, au Théâtre des Gémeaux, à Sceaux. Thomas Ostermeier avait imaginé de faire jouer Othello … dans une piscine, entièrement reconstituée sur le plateau. Venise, comme chacun sait, règne sur les eaux !

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Au moment des saluts, le public l’acclame. Je suis seul à le huer. Il me sourit et me fait un petit signe de connivence. Il est ravi de faire encore scandale

 

C’était il y a quelques mois, aux Bouffes du Nord. Un metteur en scène que nous adorions, Benjamin Lazar (dont nous avions tellement applaudi le Cyrano de Bergerac à l’Athénée, sans compter toutes ses adaptations de tragédies baroques) montait une Traviata, « d’après Giuseppe Verdi ».

Texte ré-écrit  – avec des coupes et, pire, des ajouts –  orchestre rétréci à sept musiciens (mais avec un accordéoniste !), chanteurs non professionnels … La presse s’enthousiasme.

Spectacle « de pure grâce, écrit Marie-Aude Roux dans Le Monde : un moment magique, rare, où théâtre et musique – et humanité – empruntent le couloir ascendant d’un souffle unique. » « Jamais cette dame aux camélias n’aura été incarnée avec grâce si diaphane et mutine à la fois, alanguie et sexy, enfantine et éternelle », surenchérit Fabienne Pascaud, dans Telerama.

Personne ne sait jouer. Personne ne sait chanter. Benjamin Lazar a oublié son savoir de metteur en scène.

A peine Violetta a-t-elle exhalé son dernier soupir que Michèle – encore elle ! – crie son exaspération. Le public la hue : « vous n’avez pas le droit ! Vous ne respectez pas les comédiens ! »

Quelqu’un lui jette même à la figure une des fleurs artificielles qui jonchent le plateau.

 

En quelques années, le politiquement correct a gagné les salles de théâtre.

Souvenons-nous des bagarres qui marquaient, chaque soir, en 1968, les représentations des Paravents de Genet à l’Odéon

Il y a moins longtemps, en 1986, la Bérénice de Klaus Michael Gruber à la Comédie française (la plus belle que j’aie jamais vue) suscitait – les deux fois où je suis allé l’applaudir – des accrochages entre les détracteurs, qui lui reprochaient le ton à demi chuchoté de ses merveilleux interprètes (et, avant tout, de l’admirable Ludmilla Mikael) et les admirateurs frénétiques, parmi lesquels je me comptais.

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Le théâtre était le lieu où s’exprimaient les passions contradictoires de la cité. Mieux encore – et depuis l’Antiquité : où se forgeait une conscience lucide de citoyen.

 

Je revendique le droit d’acclamer, de crier « bravo » à voix tonitruante, mais je veux qu’on me reconnaisse aussi le privilège de huer le metteur en scène (jamais – ou presque – les acteurs).

« C’est un droit qu’à la porte on achète en entrant », proclamait – il y a deux cent cinquante ans – un critique célèbre pour ses passions révolutionnaires.

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Ce bloggeur rouge s’appelait Nicolas Boileau.