Anne, François, la mort et moi …

Une vague, une vague immense, dissimulée … « Une seule vague, brutale, implacable. »

Le 26 décembre 2013, sur la plage de la Graciosa, aux Canaries …

Le 21 juillet 2017, sur la plage de Pampelonne, à Ramatuelle …

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Deux écrivains, Michaël Ferrier et Jean-Philippe Domecq, tentent de s’arquebouter face à une vague. Pour sauver « quelque chose ». Quoi ? Qui ? La trace de l’ami (e) ? Eux-mêmes ?

Le premier, cinq ans après le drame, si lointain et toujours si proche (François, portrait d’un absent, Gallimard-L’Infini) ; le second, presque sur le champ, sous le coup, dans l’indéchiffrable stupéfaction d’un après-midi d’été (L’Amie, la mort, le fils, Editions Thierry Marchaisse) .

A la Graciosa, un père et sa fille, François et Bahia ; à Pampelonne, une mère, Anne – en tentant de sauver quatre enfants, dont le fils de Domecq – , sont morts noyés.

Qu’est-ce que l’amitié ? Qu’est-ce que la mort ? Qu’est-ce que l’écriture sur l’amitié et sur la mort ?

 

Life begins at 88 (or thereabout), proclame imprudemment le frontispice de ce blog. Nul ne peut donc ignorer mon âge. Seuls des faibles en esprit y verront une raison de m’intéresser à la mort.

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D’autres vous diraient que je vis – depuis vingt-trois ans presque jour pour jour – dans l’éclat de la Radieuse, entouré d’un cercle d’amis (« et qui m’aiment et que j’aime … »).

 

Le livre de Jean-Philippe Domecq est d’abord un cri. Puis le questionnement d’un homme qui a cessé de croire et qui cherche, face à son fils, des raisons de ne pas totalement désespérer.

Sa langue est à la fois celle de l’émotion brute – sans distance ni fioritudes – et celle de la réflexion, du logos, de l’analyse. Ravel et la Pavane pour une infante défunte (« chacun ses prières ») baignent – dans sa mémoire – « la pénombre capitonnée » de la chambre mortuaire.

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Le livre de Michaël Ferrier est un chant, un poème, une musique : c’est la célébration enchantée d’une amitié, depuis leur rencontre à dix-sept ans, au lycée Lakanal (un paradis perdu, fait de mille alcools, « tous les distillats et les filtrats, les muscats et les grenats », «  une manière de vivre, ironique, mordante, enjouée »), jusqu’à ce matin d’hiver – trente ans plus tard – où la voix de Jérôme lui annonce la nouvelle « doucement, presque délicatement, comme s’il recouvrait un corps, comme s’il dépliait un drap. »

Le maître revendiqué, c’est Baudelaire, qui scande à l’internat leurs nuits d’orgie. La tonalité hésite entre les Suites de Bach et Straight, No Chaser de Thelonious Monk.

 

L’un et l’autre possèdent l’art subtil du portrait : le pastel léger qui épouse presque amoureusement le profil délicat de l’ami, de l’amie, disparus.

Morte : « Anne, allongée en diagonale par rapport à la ligne des vaguelettes (…), drapée du grand tissu grège, recouverte des épaules aux pieds, tissu bien tendu, au point qu’on dirait une sirène ou une Egyptienne défunte, une figure lissée de Botticelli, une gisante (…). Anne au mieux d’elle-même – ses longues paupières closes qu’on trouvait légèrement orientales, ses pommettes galbées haut, sa bouche largement affinée qui forme comme un infime sourire. »

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Vif, ô combien vif : « François est une pieuvre : il a les bras trop longs et les mains trop grandes, de belles mains fines de pianiste cependant, avec les ongles soignés et les doigts déliés, qui semblent toujours avoir besoin de dévorer l’espace à leur entour. Quand il parle, il a l’air d’avoir huit bras, seize mains, trente-deux doigts, soixante-quatre phalanges et des milliers de terminaisons nerveuses. »

Il y en a, sur ce ton, huit pages !…

 

Ce qui se voit ou se touche, mais aussi et peut-être surtout ce qui s’entend : Domecq et Ferrier sont, l’un et l’autre, extrêmement sensibles aux voix.

Revenons à la voix de Jérôme : « François est mort », dit-il, et la voix de Jérôme est morte avec lui. C’est maintenant une voix sans timbre, sans qualité spécifique, une voix hantée par l’absence (…) Une voix d’où toute musique se serait absentée (…). C’est ça, la mort : il ne retrouve plus le secret de sa voix. »

La voix d’Anne, chez Jean-Philippe Domecq, « fait le silence autour, alors qu’elle a cet accent de mélopée qu’elle avait toujours, douce et prenante par son lointain (…), cette voix qui s’interroge tout en affirmant, mélange d’assurance plus forte qu’elle et de doute subtil qui déloge toute certitude. »

Anne est psychanalyste. François est réalisateur sonore de fictions littéraires à France Culture. Ce sont, par profession, deux êtres d’écoute.

 

Un mot, un seul, peut-il résumer ces deux âmes que guettera bientôt une « absence épaisse » ?

Oui, la mélancolie.

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« Anne était essentiellement mélancolique (…) La vie d’Anne partait d’une fuite en avant, publique et secrète (…) C’était du don sans fin, magnifique, dangereux (…) Quel écot payait-elle ou croyait-elle devoir payer ? Quelle blessure à la source de l’inflation d’amour ? Quel était donc pour elle ce doute sur soi-même (…) ? ».

Ceux que Domecq appelle les « fautifs de naissance ».

 

Mélancolie, c’est un mot qui – sauf erreur de ma part – n’apparaît qu’une seule fois dans les deux cent trente-deux pages de Michaël Ferrier. Il s’impose en creux, d’autant plus présent qu’il reste dissimulé : spleen, pour ce baudelairien, conviendrait sans doute davantage.

François est « plus ténébreux que l’image douce et enjouée qui se dégage de lui (…). Si l’on y regarde de plus près, on peut apercevoir un gouffre qui palpite sous ses paupières, une lézarde qui s’insinue dans le fin sourire qui flotte sur ses lèvres (…). Chaque détail physique semble marqué par une agitation, tantôt désordre, tantôt doute … »

 

« La mélancolie, écrit Domecq, vient de cette faille en nous, évidente et secrète, quand on ne refoule plus notre conscience de la mort. »

L’annonce de la mort déchire les faux semblants, anéantit les silences : il y a désormais un AVANT et un APRES.

« Certains êtres laissent un Après qui n’en finit plus. L’Après-Anne s’amplifie, s’amplifie depuis sa mort (…) Nous sommes nombreux, tu sais, si tu savais, Anne, nombreux à vivre dans ce grand Après que tu as créé. Qui est toi. »

Et plus loin : « A partir de ce moment, toute beauté, toute douceur sont devenues violentes, tranchantes, dérisoires. Tout, en fait, même la tristesse et le chagrin. »

 

Parce que Michaël Ferrier est bien plus poète ou musicien que philosophe, la césure, la rupture du temps se dit, chez lui, en une image éblouissante : l’invasion du blanc, qui éteint, en un seul instant, toute couleur. « Plus rien n’existe que le blanc. »

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« Blanc , blanc, comme la cire des cierges, blanc comme un poignet sanglé, comme la face du noyé, blanc comme un lit d’hôpital, blanc comme les masques et les gants. Blanc, blanc comme des vers blancs, ceux qui ne riment pas, les vers désaccordés qui rongent la chair du cadavre … »

Et voici la clé de cette imagerie funèbre : « Au Japon, le blanc fut longtemps la couleur du deuil. » Le Japon où Ferrier vit depuis vingt-cinq ans.

Au Japon, qui est le seul pays du monde où je ressente, à chaque voyage, la présence d’un ailleurs, qui est peut-être, justement, l’ailleurs de la mort.

 

« La mort, nous l’avons dans l’œil en permanence, comme le point aveugle de notre rétine », écrit Domecq.

L’irruption de la mort, en face de nous, autour de nous, tout près de nous, nous révèle brutalement à nous-même.

La mort met à jour des secrets enfouis depuis toujours. Soulève des questions interdites.

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François ? « Il sait sur moi des choses, je sais sur lui de choses (…) C’est cela, l’amitié, ce savoir partagé, les autres ne savent pas, c’est le savoir des choses de la mort. »

J‘ai enterré, moi aussi, un ami François. Il m’avait ouvert de nouveaux chemins de liberté. J‘ai parlé dans la crypte du funerarium. Je n’ai pas violé nos secrets. Juste des allusions cryptées qu’il eût été le seul à comprendre.

 

A l’enterrement de ma mère, alors que notre judéité restait, tout justement, depuis toujours, le « point aveugle », le suprême tabou, j’ai lu, sous une impulsion inédite, un poème de Paul Celan.

 

Il y avait de la terre en eux, et

ils creusaient.

 

Ils creusaient , creusaient ainsi

passa leur jour, leur nuit. Ils ne louaient pas Dieu

qui – entendaient-ils – voulait tout ça,

qui – entendaient-ils – savait tout ça.

 

(…)

 

Ô un, ô nul, ô personne, ô toi :

où ça menait, si vers nulle part ?

Ô tu creuses, et je creuse, je me creuse jusqu’à toi –

à notre doigt l’anneau s’éveille.

 Kaddish Art

Aucun rabbin, aucun kaddish, aucune prière. « Aucun signe religieux », m’avait-elle demandé. J’avais fait déclouer le Magen David de son cercueil.

Aucun autre rite que le Celan. Pour mon unique usage personnel.

Les rites ne sont faits que pour rassurer les survivants. Les morts n’en ont rien à fiche. Ils ne sont rien. Le verbe être n’a plus aucun sens. Il faudrait inventer un verbe non-être.

 

Quelques mois plus tard, je m’inscrivais au Groupe d’études juives de l’Ecole des Hautes études. J‘y suis resté six ans. J‘y ai soutenu ma thèse.

 

« Il n’y a rien à quoi se raccrocher, affirme crânement Domecq. Il n’y a jamais eu que l’infiniment rien (…) Ce rien qui résume notre vertigineuse interrogation sans fond, n’est-ce pas ce qui procure la « vie pleine » dès qu’on vit sans ignorer le vertige ? »

Dès mes dix-sept ans, dans la classe de philosophie de Michel Alexandre, en hypokhâgne, à Louis-le-Grand, je me récitais par cœur Le Cimetière marin.

 

Maigre immortalité noire et dorée,

Consolatrice affreusement laurée

Qui de le mort fais un sein maternel,

Le beau mensonge et la pieuse ruse !

Qui ne connaît et qui ne les refuse,

Ce crâne vide et ce rire éternels ?

 

Soixante-et-onze ans plus tard, alors que j‘ai presque tout oublié, il m’arrive encore parfois de me les réciter.

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Et pourtant Domecq s’efforce encore de croire au sacré.  Quelque chose qui s’imposerait, un frisson, « frisson de quoi ? (…) Un sacré qui ne dit pas son nom et n’en aura pas et c’est pourquoi c’est si fort ? »

Le point d’interrogation est de lui.

J’en mettrais mille.

 

« Ecrire, c’est passer de l’autre côté du temps », affirme Michaël Ferrier dans une formule superbe. Le texte « ouvre un espace, c’est une sorte de brèche où le temps circule, où la mémoire se réveille et bondit. »

Il pose le livre sur la tombe de François et Bahia, au cimetière Montmartre.

« Pour qu’un autre l’emporte et le porte plus loin. »

 

 

Savoir mourir.

On ne sait pas ce qu’a vécu François, face à la vague. On sait qu’Anne s’est jetée à l’eau pour sauver des enfants et qu’elle est morte d’un souffle au cœur.

D’autres, sans autant d’héroïsme, ont su mourir.

J‘ai raconté la mort de ma mère, dans Le Nom et la Peau (Denoël, 2004).

 

« Voilà. Le moment est arrivé. Je ne pense plus à rien. Je n’ai plus de souvenir. Je te caresse les cheveux. Je te dis « maman ». Pour la première fois sans doute depuis tant d’années.

« Tu as l’air si calme. Si reposée. Si sereine.

« Fermez-lui les yeux », dit l’infirmière.

« Cela se fait si simplement. Si doucement.

« J’appelle en catastrophe ma vieille amie M. pour une ultime toilette.

 

« Je n’aurai plus peur de la mort. Je le crois. Je l’espère. J‘en suis presque sûr.

« Merci à tout jamais de me l’avoir enseigné. »

 

Dix-neuf ans plus tard, un jour de juillet 2012, Mado, la merveilleuse mère de Michèle, nous invite à déjeuner dans son jardin de Chatou.

« Avant de passer à table, nous dit-elle, je voudrais qu’on boive une coupe de champagne et je vous dirai un petit mot. »

Nous buvons.

« Je viens d’apprendre que j‘ai une tumeur au cerveau. On ne peut pas l’opérer. Je commence une chimio dans quelques jours. »

Elle lève son verre.

« Tutto va bene. Et maintenant je vais faire ma sieste. »

 

Mado a une longue pratique des informations médicales sur internet. Il est évident qu’elle a lu la rubrique gliôme. Elle sait qu’il lui reste au mieux cinq mois à vivre.

Pas une seule fois, pendant ces cinq mois, elle ne montrera devant nous le moindre relâchement.

Je lui ai écrit, peu avant la fin : « Comment faire, quand l’heure sera venue, pour se montrer à ta hauteur ? »

 

« Dans le fond, dit Alain, le père d’Anne, elle a eu une mort sublime, non ? Tant de gens finissent en se dégradant, regardez-moi par exemple, pour presque tous la mort est une usure lamentable, alors qu’elle, regardez comme elle est morte, ma fille, en pleine force comme toute son œuvre, en plein élan vers l’eau, pour des enfants … »

Et c’est Michaël Ferrier qui lui répond : « J’aurais aimé penser que François est parti d’une belle mort, dans cet endroit paradisiaque (…), mais je sais qu’il a voulu s’en sortir et, surtout, qu’il a pensé à Bahia jusqu’à la fin. J‘imagine son angoisse et je me dis que c’est juste une mort atroce, absurde. »

 

Y a-t-il des « belles morts » ?

Oui, les morts rapides, avec le moins de souffrance, la plus courte agonie.

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J‘ai, pendant douze ou treize ans rédigé chaque mois l’éditorial d’une revue de presse nationale et internationale sur la maladie d’Alzheimer. J‘ai prononcé des conférences dans des colloques d’éthique. Je sais que, même s’il n’existe aucun traitement médical, d‘immenses progrès ont été accomplis dans l’accompagnement des personnes malades.

Le film de Valerie Bruni-Tedeschi, Une Jeune fille de quatre-vingt-dix ans, – le coup de foudre d’une très vieille dame, lourdement malade, pour le jeune chorégraphe qui vient dans son EHPAD pratiquer des exercices de réhabilitation par la danse – m’ a arraché des larmes.

 

Mais j’aime trop la vie – ma vie -, pour supporter qu’elle devienne un fardeau pour mes proches. Pour accepter qu’elle se rabougrisse, que je ne puisse plus lire tel ou tel livre, admirer telle exposition, m’extasier devant tel quatuor baroque.

 

Alors là, une vague dans une mer chaude ? …