Forteresse

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Vous ne me connaissez pas.

Ou vous m’avez oublié.

J’ai tout pour vous déplaire. Octogénaire blanc, hétérosexuel, juif, ancien communiste (cela remonte tout de même aux années soixante-dix …), ancien directeur du « journal le plus bête de Paris » ….

J’allais oublier le détail qui tue : ancien énarque.

« Enarque défroqué », comme dit ma femme : j’ai démissionné de l’Ecole au bout de deux ans. Mais cela vous marque un homme

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Qu’est-ce qui, dans ce parcours chaotique, pourrait bien justifier que j’aie envie aujourd’hui de dire un mot, de temps en temps, sur mes passions ?

Les plus vieux d’entre vous (mais les plus vieux lisent-ils des blogs ?) se souviennent peut-être que j’ai publié, il y a quarante-sept ans, un livre qui – en ces années soixante-huit – avait fait quelque bruit : « La Forteresse ouvrière Renault ».

La doxa de ce printemps-là (c’était donc en 1971) s’indignait de ce que le méchant parti communiste (avec son satellite, la CGT) eût fermé les portes de l’usine de Billancourt aux merveilleux étudiants révolutionnaires, tuant ainsi dans l’œuf le rêve du Grand Soir, porté – bien sûr – par les masses ouvrières, mais écrasé par la toute puissance du parti stalinien.

J‘avais passé quelques mois dans l’usine. J‘y avais découvert une réalité légèrement différente. Personne, ou presque – à part quelques maos égarés dans une logomachie délirante (« zone de guérilla urbaine n° un ! ») – ne songeait une seule seconde à la belle Pasionaria dénudée, brandissant le drapeau rouge et guidant le Peuple, dans la fumée des barricades, vers des lendemains qui chantent.

On ne me parlait que « des paquets de graisse qui te tombent sur la gueule », des  « contremaîtres qui te font chier pour un mégot sur le sol de l’atelier », des horaires, des salaires, du bruit, de la fatigue … Pas de Révolution.

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De cette expérience j’ai gardé, toute ma vie, le goût de re-visiter les « forteresses ».

Vous vous souvenez peut-être du film de Quentin Tarentino Inglorious Basterds ?

J’ai eu longtemps envie de me faire le chroniqueur ou le provocateur des Trente In-glorieuses.

C’était le temps où l’on « rénovait » les villes, où l’on construisait les édeniques « villes nouvelles », où l’on mettait à la mode le design. J‘ai montré, dans mes émissions de télévision, quelle escroquerie se dissimulait derrière ce beau langage.

Ceux qui lisent aujourd’hui dans ses journaux, ou regardent à la télévision la très triste chronique des méfaits de la Grande Borne (c ‘est à côté de là – par exemple – qu’une voiture de policiers a été attaquée au cocktail Molotov …) pourront constater, grâce aux archives de l’INA, consultables sur Internet, que, dès 1972, nous avions quasiment prédit l’avenir de ce mirifique projet architectural et démasqué « l’Enfer du décor ».

Basta cosi.

Je ne vais pas consacrer ce blog à essayer de démontrer que j‘ai parfois fait preuve de quelque lucidité. Cela supposerait que je consacre aussi des pages et des pages à mes interminables aveuglements.

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Depuis plus de soixante ans, il n’y a sans doute pas eu une seule semaine où je ne sois allé au théâtre, à l’opéra, au cinéma, au concert. Où je n’aie lu ou relu telle ou telle œuvre littéraire.

Plus je vieillis, plus je suis étonné par la distance que j’entretiens avec la critique institutionnelle.

Je voudrais « re-visiter » la Forteresse culturelle.

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Je reviens de Rome. Comme à chacun de mes séjours, j’ai voulu revoir la Villa Médicis – l’académie de France, qui est supposée, depuis trois siècles, représenter ce que notre culture produit de plus brillant, de plus exemplaire.

Et là, surprise : la Villa consacre son exposition-phare à un « dialogue » Camille ClaudelElisabeth Peyton. Qui est Elisabeth Peyton ? Une femme-peintre américaine spécialiste du portrait mondain des célébrités de la pop culture et de la jet set.

La plus prestigieuse institution culturelle française à l’étranger se découvre ainsi une nouvelle vocation : suppléer à la pauvreté financière et à la faiblesse des moyens d’influence des Etats Unis. Il n’était que temps. Aucun artiste français de renom ne méritait bien sûr une telle gloire.

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Formulons un vœu : espérons qu’en remerciement de cet hommage si mérité, Elisabeth Peyton enrichira bientôt les collections du Centre Pompidou d’un portrait de Johnny Halliday ou de la Princesse Caroline de Monaco dans le style du Derain des années trente ou quarante.

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Quel rapport entre Elisabeth Peyton et Camille Claudel ? J’ai cherché en vain un panneau d’explication.

Si la première impose sa présence prédominante, la seconde brille par sa rareté, mieux encore : par son mystère. Peu d’œuvres, pas un seul cartel visible, pas de catalogue : des sculptures sans titre, sans date, sans indication de provenance. Au point que dans le face à face entre Rodin et son élève-amante, à travers deux de leurs statues, rien ne dit clairement qui est l’auteur de l’une ou de l’autre.

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Muriel Mayette-Holtz, qui dirige la Villa Medicis depuis 2015 et qui assume crânement l’initiative et le pilotage de cette exposition, n’est pas tout à fait une inconnue. De 2006 à 2014, elle a été la pire administratrice générale de la Comédie française qu’on ait connue en une génération. La seule aussi dont les trente-six sociétaires et leur doyen, dans une lettre à la ministre de la Culture, aient à l’unanimité demandé la mise à l’écart.

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Ses prédécesseurs à Rome étaient tous de fins connaisseurs (ou des

praticiens) de l’art d’aujourd’hui : de Balthus à Eric de Chassey, en passant par André Chastel, Jean-Marie Drot, Richard Peduzzi (j‘en oublie… ). Muriel Mayette n’avait d’autre titre de compétence que l’amitié de son mari avec le Premier ministre de l’époque.

Très chers et très enviés pensionnaires de la Villa Médicis, je ne me permettrais pas de vous donner un conseil. Mais peut-être pourriez-vous méditer sur l’exemple que vous ont donné les sociétaires du Théâtre français.